Quatre enquêtes de Jacques Marietti

Reflets dans un œil noir

Une chambre. Le matin. La couverture a été repoussée au pied du lit. Anne est étendue sur le ventre, la tête dans l’oreiller, elle somnole encore. Pierre lui caresse les cheveux en l’embrassant. Il remonte le drap sur elle.

-        Je m’en vais, dit-il. Bonne journée. À ce soir.

-        À ce soir. Bon travail.

Ils se sont couchés tard. Fatiguée, elle souhaite demeurer dans cette chaleur paresseuse, dormir, ne pas bouger, ou si peu. Pierre s’est levé, a déjeuné, a lancé un dernier « Au revoir ».

Quelques instants de silence. Peut-être s’est-elle rendormie. Brusquement, elle tourne la tête. Quelqu’un se tient à côté d’elle. Elle ne voit pas son visage. Un premier coup de poing à la tempe la jette en bas du lit. Elle est tirée par les cheveux, soulevée. Un nouveau coup, cette fois dans le ventre, la plie en deux, tandis qu’avec le genou, on lui brise le nez. Elle n’a pas pu crier. La douleur a été immédiate, complète. Elle perd connaissance. En pesant sur elle, l’inconnu la maintient plaquée au sol. Il soulève sa chemise, la chiffonne contre son visage. Le tissu éponge le sang et de grosses gouttes d’un rouge noir effrayant percent une à une. De sa poche, il sort une pince de jardinier et tranche les deux mamelons.

Dans le couloir menant à son bureau, Pierre entend le téléphone sonner. C’est une voix de femme en pleurs, perdue, sans souffle, une voix criarde, désagréable, que pourtant il reconnaît :

-        Monsieur Moreau ? Monsieur Moreau. Il est arrivé un malheur…

-        Qui êtes-vous ? Qu’est-il arrivé ?

-        C’est votre voisine, Madame Deprez. La police est ici...

 

Trois semaines ont passé depuis l’agression. Anne a le visage dissimulé par un plâtre. Seuls apparaissent deux yeux souffrants, une bouche aux lèvres gercées. Elle prend des antidouleurs et des somnifères.

Dès sa sortie de l’hôpital, Pierre l’a emmenée dans un appartement-pension au bord de la mer. Un endroit qu’ils réservent de temps à autre pour le week-end. Il a pu prendre congé et ne quitte pas Anne d’un instant. Il la soutient quand elle essaie de faire quelques pas ou il la pousse dans un siège roulant, le long de la digue. Les gérants de la pension sont gentils avec eux. Ils ont prêté à Anne leur lecteur de disques compacts. Elle écoute ses morceaux préférés, et Pierre a recherché pour elle des interprétations plus rares.

Les jours se succèdent, tranquilles. Régulièrement, un médecin vient examiner Anne. Tous les matins, une infirmière change ses pansements. Pour ne pas la fatiguer, Pierre n’a donné leur adresse et leur numéro de téléphone qu’à sa secrétaire, à la mère d’Anne et à un policier venu l’interroger deux fois, pour rien.

Le rapport médical « Anne Moreau – Agression » est sur le bureau de l’inspecteur Jacques Marietti, petit-fils d’immigrés italiens et jeune universitaire affecté à la police judiciaire de la ville de Namur. C’est lui qui était de service ce jour-là.

Le mamelon droit a été cisaillé en oblique et le sein entaillé en deux endroits. Ces blessures ont vraisemblablement été causées par une pince coupante et forte, peut-être un sécateur. La blessure au sein gauche est une coupure nette. Le mamelon n’a pas été retrouvé.

Pas de trace, pas d’empreinte. D’après le mari, rien n’a été volé et rien n’a été dégradé. La femme n’a pas vu le visage de son agresseur. Elle ne peut même pas affirmer qu’il était seul.

Depuis trois semaines, Marietti pense à cet homme qui s’est introduit dans la maison des Moreau dès que le mari est parti travailler. Rien ne l’intéressait, sinon la femme. C’est pour elle qu’il est venu. Avec un sécateur. Il l’a battue de manière systématique – qui laisse supposer une certaine expérience, précise le rapport – avant de la mutiler.

Les voisins n’ont rien remarqué. Deux d’entre eux ont vu Pierre sortir et, comme chaque matin, monter dans sa voiture. Il était huit heures moins dix. C’est un peu plus tard que Madame Deprez a aperçu le chat des Moreau sur l’appui d’une fenêtre. Elle a traversé la rue, a ouvert la porte et en a profité, selon son habitude, pour entrer, elle aussi. Sans cette vieille voisine venue pour « causer », Anne se serait probablement vidée de son sang.

Entre le moment où Pierre Moreau a fait démarrer la voiture – il faisait chaud, il a enlevé son veston et l’a posé sur
le siège arrière, puis il a manœuvré pour dégager son véhicule – et le moment où la voisine a vu le chat, il s’est écoulé une quarantaine de minutes.

L’agresseur ne voulait pas la tuer. Il est venu pour la battre et la faire souffrir. Un malheureux hasard ? L’agresseur, un déséquilibré, se serait dissimulé lorsqu’il a vu Pierre sortir ? Pas possible : il devait connaître l’heure de départ du mari. Il est entré par la porte que Pierre n’avait pas refermée à clé (« Ce n’était plus la nuit, c’était le matin, c’était un jour comme les autres »), il s’est dirigé vers la chambre, a frappé sa victime et est reparti sans rien voler. Anne n’était pas une inconnue pour lui, mais une cible. Il l’avait sans doute remarquée en ville, l’avait suivie, surveillée...

Marietti sort deux photos du dossier. L’une date de six mois, l’autre, une photo traditionnelle de mariage, est plus ancienne. Anne porte une robe blanche, un rien au-dessus des genoux. La tête légèrement penchée, elle sourit à son mari. La seconde photo a été prise le jour de ses trente-deux ans. Debout, elle se prépare à découper un gâteau. On ne distingue personne d’autre. Anne n’a pas beaucoup changé. Sans être une beauté, elle a un visage plaisant. Elle est habillée « normalement », ne porte pas de bijoux. Un homme peut se retourner sur son passage, mais ce ne doit pas être fréquent. Ses yeux semblent un peu tristes, ce qui ne veut rien dire, excepté qu’elle était plus gaie le jour de son mariage que le jour de ses trente-deux ans.

Marietti a peu parlé avec elle. En revanche, il a interrogé Pierre à deux reprises, assez longuement, en se disant qu’un bon inspecteur doit avoir une connaissance approfondie de la victime, de son entourage. Mais il sait que Pierre Moreau n’a pas été dupe et a compris deux choses : Marietti est un débutant et il n’a encore aucune piste.

L’inspecteur ne peut s’empêcher de rougir quand il y pense. Il se hâte alors de faire quelque chose d’intéressant, comme prendre un dossier, téléphoner, sortir du bureau...

Pierre Moreau, trente-six ans, informaticien, travaille depuis onze ans dans une entreprise aéronautique de la région de Charleroi d’où il est originaire.

-        Mon épouse et moi nous aurions pu être heureux, mais nous n’avons pas eu d’enfant.

Marietti avait eu envie de lui demander si c’était dû à lui ou à elle, mais il s’était retenu.

-         Au fil des années, nous sommes devenus de plus en plus proches l’un de l’autre. À la différence des autres couples, des enfants ne se sont pas interposés entre nous. Le matin, nous déjeunons ensemble, sauf si elle est un peu fatiguée, comme ce fut le cas le jour où c’est arrivé. Puis je pars travailler. À midi, nous nous téléphonons et, quand je rentre le soir, nous dînons tous les deux à la maison, parfois nous sortons, cinéma ou restaurant. La plupart du temps, nous passons la soirée au salon, nous écoutons de la musique en lisant ou bien nous regardons la TV. Nous n’avons pas de problèmes d’argent, on pourrait acheter une maison plus grande, mais nous nous sommes habitués. De toute façon, c’est assez spacieux pour nous deux. Le mardi et le jeudi matin, Anne fait du secrétariat dans l’un des musées de la Province. Pour se distraire.

-        Vous ne vous connaissez pas d’ennemi ?

-         Non, aucun. Ni moi, ni mon épouse. Les gens que nous fréquentons n’ont rien d’exceptionnel, des parents, quelques vieux amis…

La mémoire de l’ordinateur central est « full » d’agressions, de viols, de sévices... Tout un registre de souffrances. Lorsque l’inspecteur Marietti encode « coups, blessures, seins », il est renvoyé pour les deux dernières années à une liste de vingt-huit rapports de police. Contrairement à ce qui s’est passé pour Anne Moreau, la plupart concernent des blessures légères survenues durant des scènes de ménage. Pour le reste, il s’agit de morsures accompagnant un viol. Une bagarre entre homosexuels. Un cas de mutilation : un enfant martyrisé par ses parents.

-        Les Moreau reçoivent-ils beaucoup de gens ?

-         Non, répond Madame Deprez, ce sont des voisins très calmes. Parfois, ils viennent me prévenir que des amis vont leur rendre visite et qu’ils stationneront leur voiture sur mon trottoir. Mais c’est rare.

À ce moment, Marietti s’est senti irrité contre la vieille dame. Il lui en voulait de ses mains posées devant la bouche, de ses yeux rougis, de ses soupirs plaintifs, « Cette pauvre madame Moreau »… Il lui en voulait de ne rien lui apprendre d’intéressant. Il eut envie de lui dire qu’elle avait eu beaucoup de chance, qu’elle avait manqué l’agresseur de peu. Mais il pensa que ce n’était pas son rôle d’effrayer les témoins. De toute façon, elle avait déjà dû y penser et le répéter autour d’elle.

-         Pendant la journée, quand elle est seule, madame Moreau reçoit-elle des gens ?

Marietti fut satisfait d’avoir évité spontanément le terme « amis », trop masculin.

-         Non, jamais. À part moi et, de temps en temps, une voisine ou l’autre.

-         Elle reste à la maison ? Elle sort ?

-         Les mardis et les jeudis, elle travaille dans un musée. Par plaisir. Ils n’ont pas besoin d’argent. Le mari gagne bien sa vie.

-         Les autres jours, elle sort quand même ?

-         Elle fait des commissions, comme tout le monde … Vous savez, elle ne me raconte pas tout.

Marietti revoit le moment précis où la vieille dame a compris qu’Anne lui parlait en fait très peu. Toute à ses
potins, elle n’avait jamais perçu à quel point Anne ne l’écoutait pas et cherchait à l’éviter. Elle hésita une seconde, puis lâcha : « Je ne sais pas, moi, où elle passait l’après-midi. »

 

Marietti a été appelé chez l’inspecteur-chef. Pour faire le point. Officiellement, il n’y a pas de reproche. Mais dans un article paru le matin dans Vers !’Avenir, un journaliste rappelle l’absence de résultats et se réjouit qu’aucune agression semblable n’ait été enregistrée depuis. Marietti partage un grand bureau avec deux inspecteurs qui enquêtent sur l’assassinat d’un couple de touristes le long de l’autoroute Namur-Liège. Pour l’instant, il est seul.

La porte s’ouvre sur une jeune femme qui regrette d’être là, d’avoir osé venir et d’avoir poussé la porte. Il se lève pour l’accueillir. Sur le point de faire quelques pas vers elle, il se ravise, se disant qu’elle ne vient probablement pas pour lui.

-         Je peux vous aider ?

-         C’est Monsieur le commissaire qui m’envoie. J’avais demandé à le voir, mais il m’a envoyée ici, en me disant de m’adresser à vous. J’ai frappé, mais vous n’avez pas répondu. Vous êtes bien l’inspecteur Jacques Marietti ?

-         Oui. Entrez. Asseyez-vous, je vous en prie.

En lui présentant le siège réservé aux visiteurs, il se rend compte que celui-ci n’est pas en très bon état.

-         Vous êtes... Madame... ?

-         Mademoiselle.

-         Excusez-moi. Puis-je connaître votre nom, Mademoiselle... ?

-         Laurent, Myriam Laurent. J’habite Namur, pas très loin des Facultés. Je suis venue parler au commissaire, c’est un ami de mon père, mais il m’a renvoyée à vous. Alors, voilà.

-         Oui ?

-         J’ai lu un article dans Vers l’Avenir. Je n’y ai pas fait attention tout de suite. C’est plus tard que j’y ai pensé. Heureusement, je n’avais pas jeté le journal.

De son sac, elle sort l’article consacré à Anne Moreau.

-         Monsieur le commissaire m’a dit que c’est vous qui vous occupez de cette affaire. Je ne lis pas souvent les faits divers.

Marietti se dit qu’elle ment. Tout, en elle, indique la future vieille fille, la solitaire qui chaque jour lit attentivement sa gazette, apprécie les manifestations culturelles, se rend à Bruxelles quand il y a une exposition importante ... Il est prêt à parier qu’elle travaille dans l’enseignement, ou quelque chose de semblable, et qu’elle est une collègue « active ».

-         Je suis professeur d’anglais ... Excusez-moi, je n’ai pas bien entendu ce que vous avez dit ?

-         Non, rien !

-         En fait, je suis licenciée en philologie germanique. J’ai lu dans l’article que l’on n’avait pas encore arrêté le coupable et que vous n’aviez que très peu d’éléments.

Marietti fait un geste vague.

-         Je me suis répété que cela n’avait certainement rien à voir. Mais comme il n’y a pas de piste, j’ai pensé qu’il fallait que je vienne, même si je suis ridicule. C’est un peu gênant, mais voilà. Comme je vous l’ai dit, je suis licenciée en philologie germanique.

Marietti n’ose pas la regarder. Il fixe un point derrière elle, au-dessus de son épaule, sur le mur d’en face.

-         J’ai lu ce qu’on a fait à cette femme, Madame Moreau.

Elle rougit. Marietti ne l’aide pas.

-         On l’a mutilée avec un sécateur ?

Elle a préparé sa phrase, et n’a pas prononcé le mot « seins ». Marietti confirme d’un signe de tête.

-         Eh bien voilà : pour mon Mémoire de fin d’études, j’ai choisi l’œuvre de Carson Mac Cullers.

Marietti regarde le point sur le mur avec de plus en plus d’insistance.

-         C’est une romancière américaine. Elle n’a écrit que quelques livres dont plusieurs ont été adaptés au cinéma. C’est une œuvre intéressante et très personnelle.

Marietti, qui se sent de plus en plus idiot, ne trouve qu’une chose à lui répondre : « Je n’ai pas l’occasion d’aller souvent au cinéma ».

-         Et bien voilà, dans un de ses romans, Reflets dans un œil d’or, il y a un acte semblable.

-         Attendez, vous dites que dans ce roman, un homme coupe les seins d’une femme avec un sécateur ?

-         Oui, enfin... Pas tout à fait... C’est une femme qui le fait elle-même... Mais avec un sécateur. Voilà c’est ce que j’étais venue dire au commissaire, et il m’a envoyée près de vous.

Marietti se demande ce qu’il doit faire. Si elle a dit ça au patron et qu’il le répète aux collègues, on va vraiment se foutre de lui. Il prend de quoi noter.

-         Vous pouvez m’épeler le nom de l’auteur et me répéter le titre ?

-         Je vous ai apporté mon exemplaire. Je peux vous le laisser. Mais vous trouvez peut-être que cela ne présente aucun intérêt.

Marietti ne sait plus où regarder. Cette femme qui lui parait implorer ne fût-ce qu’un peu d’attention, il n’a pas le courage de la renvoyer, sans plus, à ses livres et à ses cours d’anglais.

-         Non, non, pas du tout ! Vous avez très bien fait de venir. Un rapport ou pas ? On ne sait jamais. Je vais lire le bouquin et, si cela ne vous dérange pas de me laisser le vôtre, je vous le rendrai au plus vite.

Elle rougit et lui tend un petit livre d’une centaine de pages, avec une couverture verte sur laquelle sont dessinés un cheval et un œil. Le livre est neuf. Elle vient de l’acheter.

-         Merci.

-         J’ai inscrit mon nom, mon numéro de téléphone et mon adresse sur un papier que j’ai glissé entre les premières pages.

-         Eh bien, Mademoiselle Laurent, il me reste à vous remercier pour votre aide.

Elle se lève, lui tend la main, et se dirige vers la porte.

-          Il va de soi, dit-elle en se retournant, que si vous avez besoin de renseignements sur Carson Mac Cullers... Je serais très heureuse…

 

Il y a un fort, dans le Sud, où il y a quelques années un meurtre fut commis. Les acteurs de ce drame étaient deux officiers, un soldat, deux femmes, un Philippin et un cheval ...

Marietti vient de terminer le livre que la prof’ d’anglais lui a apporté. Il ne lit pas souvent de romans. Il a une préférence pour les récits historiques. Mais le bouquin lui a plu. Peu de descriptions et des personnages qui dissimulent chacun à sa façon une part d’ombre. « C’est le cas de tout le monde » se dit-il. Il se lève et va vers la cuisine pour se verser un verre de lait froid.

Revenu dans la chambre, il relit le passage où Madame Langdon est retrouvée tombée sans connaissance, après s’être coupé les deux bouts de seins avec des cisailles de jardin. Deux motifs principaux l’ont poussée à s’automutiler : son unique enfant est mort en bas âge et elle a découvert que son mari la trompe.

Anne Moreau, elle, a de toute évidence été agressée. Elle a été frappée, battue, quelqu’un lui a cassé le nez, a sorti un sécateur et l’a laissée baignant dans son sang au risque de la tuer. Elle n’a pas d’enfant et, d’après ce que Marietti sait, elle n’en a jamais eu. « Je lui poserai la question. » Quant au mari, même s’il a une maîtresse ... « Et merde, je perds mon temps avec ces conneries. » Il lance le livre à travers la chambre, va s’asseoir devant la TV avec, dans une main, la commande à distance et, dans l’autre, son verre vide.

 

Marietti a convoqué Pierre Moreau dans son bureau.

-         Je me suis demandé si l’agression dont votre épouse a été victime n’était pas liée à vos activités professionnelles.

-         …

-         Que faites-vous exactement comme travail ?

-         Je suis informaticien dans une usine aéronautique.

-         Avez-vous accès à des informations intéressantes ?

-         Elles le sont toutes, cela dépend du point de vue.

-         Je veux dire..., intéressantes pour des concurrents…

Pierre ne répond pas. Il regarde Marietti avec de grands yeux ébahis. Comme un enfant sur le point de rire. Et puis son visage se tend, son regard est noir. Un noir fait de déception, de reproche, de colère, de haine.

-         C’est tout ce que vous avez trouvé : ma femme a été torturée par des espions !

Il se lève et, sans un mot, quitte le bureau. Marietti le rattrape, le retient par le bras.

-         J’ai besoin de visiter votre appartement encore une fois.

-         Allez au diable ! Je veux voir votre chef.

-         Pourquoi ne voulez-vous pas que je retourne chez vous ?

-         Laissez-moi ! Je veux qu’on désigne un autre inspecteur. Vous n’avez abouti à rien. On ne connaîtra jamais le nom de celui qui a fait ça.

-         Excusez-moi, je me suis emporté aussi, mais je voudrais tellement ...

-         Vous excuser ne sert à rien. Retournez chez moi, fouillez tout ce que vous voulez, vous ne trouverez rien. Je veux quelqu’un d’autre. Je veux quelqu’un qui connaisse son métier.

 

C’est le lendemain que tout se mit à bouger. Anne Moreau lui téléphona. De retour à Namur, elle était allée habiter quelque temps chez sa mère. Elle souhaitait lui parler.

Elle est là, assise dans un fauteuil, pâle. Elle ne porte plus son plâtre. Plusieurs cicatrices gonflent la peau, une peau très fine, violette. Sur une table, une tasse de café noir, des biscuits, un paquet de cigarettes.

-         Mon mari m’a raconté votre entretien d’hier. Il m’a étonnée. Il s’emporte rarement et quand il le fait, c’est plutôt bon signe. Habituellement il demeure très froid.

-         Que voulez-vous dire ?

-         Je veux dire froid. Rien ne le touche. Quand il écoute de la musique, il n’entend rien. J’ai parfois l’impression d’avoir épousé une plante, ou plutôt un objet, un pot.

-         Je ne pensais pas que vous me parleriez ainsi. Je veux dire... Après tout, votre mari a raison : je n’ai rien trouvé.

-         Vous n’avez peut-être pas cherché au bon endroit.

-         Puis-je vous demander si vous trompez votre mari, si vous avez une liaison ?

-         Cela ne regarde que moi. Je ne vous répondrai pas. Si cela vous intéresse, menez une enquête ...

-         Pourquoi m’avez-vous fait venir ?

Elle marque un temps d’arrêt.

-         Nuit et jour je revis la scène. Le plus pénible c’est quand cela revient, comme ça, à l’improviste. Je ne m’y attends pas et je revois soudain une forme qui bouge, des bras, des mains gantées. Parfois je me vois moi-même. Comme si j’étais au cinéma. Comme si j’étais sortie de mon corps. Je vois ma chemise pleine de sang. Je revois tout.

À nouveau, un temps d’arrêt, puis, dans un souffle :

-         Et cette nuit, j’ai compris... Ce matin-là, quand Pierre est parti, je ne me suis pas rendormie. J’en suis sûre. J’ai entendu la porte se refermer, et tout de suite après...

-         Vous voulez dire qu’ils se sont croisés, que votre mari a ouvert la porte à votre agresseur et l’a laissé passer ?

-         J’ignore ce qu’il a fait. Je vous ai dit ce que j’avais à dire, maintenant laissez-moi, partez.

Elle veut prendre une cigarette, mais ses mains tremblent. Marietti comprend qu’elle pleure. Et qu’elle pleure depuis très longtemps déjà.

Il a demandé une voiture avec deux agents. Ils roulent sur l’autoroute, sortie Gosselies. Peut-être a-t-elle menti pour charger son mari. Peut-être a-t-elle toujours su qu’elle ne s’était pas rendormie et qu’il avait forcément dû rencontrer celui qui allait la torturer. Marietti hésite. Il se demande comment va se comporter Pierre en entendant les accusations de son épouse. Il se répète qu’il n’a aucune raison d’en vouloir à cet homme. Pourtant Anne a dit les mots qu’il souhaitait entendre.

 

-        Cela n’a aucun sens. Vous ne savez plus quoi inventer.

-         Je n’invente rien. Je vous répète ce que votre épouse a déclaré.

-         Mais enfin, vous ne voyez pas qu’elle a été fortement marquée par toute cette histoire ? Elle ne sait plus ce qu’elle dit. Comment pouvez-vous croire que j’aurais laissé quelqu’un battre ma femme ? Je ne voudrais pas être grossier, Inspecteur, mais vous commencez solidement à me chauffer.

-         Vous ne m’intimidez pas, Monsieur Moreau : votre épouse vous accuse d’avoir introduit vous-même celui qui l’a frappée et torturée. Ou bien vous apportez une réponse claire, ou bien je vous embarque ; c’est l’un ou l’autre.

Pierre se lève, tourne le dos à l’inspecteur et regarde par la fenêtre. Dehors il pleut, et le vent courbe les quelques arbres le long de la route. Deux enfants passent, portant leur cartable.

-         Vous ne comprenez pas.

De longues minutes s’écoulent. Les enfants ont disparu. Marietti revoit l’appartement, la chambre, la porte d’entrée, la salle de bains, le lit, les infirmiers qui emportent le corps inanimé. Il pense à la prof’ d’anglais et à son livre. Le silence occulte tout, remplit la pièce, éteint les lumières, ferme les fenêtres, un silence absolu. Et puis ces deux mots :

-         C’est vous ! C’est vous, n’est-ce-pas ? Vous n’êtes pas sorti. Vous avez ouvert et fermé la porte en restant à l’intérieur. Elle a cru que vous étiez parti et ne s’est pas méfiée. Elle n’avait d’ailleurs aucune raison de se méfier. Ou bien en avait-elle déjà ? Avait-elle déjà peur de vous, Monsieur Moreau ?

À nouveau, le silence. Mais différent. Un silence qui n’attend plus rien.

-          Pas un instant, je n’ai pensé à sa souffrance. Je ne voulais qu’une chose : faire ce que j’ai fait. J’ai essayé de comprendre pourquoi. J’ai pensé que je la haïssais de n’avoir pas eu d’enfant ; j’ai imaginé qu’elle avait un amant ; je me suis dit que je ne supportais plus ses habitudes, sa voix, la musique qu’elle écoute tous les soirs ... Mais il n’y a rien de tout cela. Je n’avais qu’un seul but : faire ce que j’ai fait, quelque chose d’inimaginable, d’impossible. Je crois que c’est cela que je voulais : que la vie éclate en mille morceaux … On ne peut y arriver sans faire souffrir, soi-même et les autres.

-         Votre colère parce que je ne trouvais pas ...

-         Taisez-vous. Je vous en prie. Vous trouverez les gants et le sécateur, là dans mon bureau, dans un sachet, au fond du tiroir. Je ne les ai pas lavés.

À ce moment Marietti, se maudissant de rougir, ne put s’empêcher de demander s’il avait lu Carson Mc Cullers.

-        Vous avez toujours des questions surprenantes, Monsieur l’inspecteur. Je ne comprends pas. Qu’avez-vous demandé ?

-        Non, rien. Je vais appeler les deux policiers qui m’accompagnent. Nous partons.

 

-        Mademoiselle Laurent, bonjour, c’est Jacques Marietti, l’inspecteur que vous êtes venue voir… Je vous appelle pour vous rendre votre livre... Oui, il m’a beaucoup plu... Oui, cela m’a aidé... Ah ! vous en avez d’autres…

 

Pendre et dépendre

C’est un soir sans sommeil. Les draps s’emmêlent. On les repousse et les reprend. On se relève pour entrouvrir la fenêtre, aller dans la cuisine, se servir un verre d’eau, fumer une dernière cigarette dans le salon. Le temps est peut-être orageux, mais ce n’est pas cela. Plutôt une pause dans la vie : le rythme s’est interrompu, on ne vit pas, on ne dort pas, c’est un entre-deux, on est juste là.

-        Jacques ?

Le bruit, ou la sensation soudaine d’être seule, l’a éveillée.

-        Jacques ? Ça va ?

-        Oui, oui, je fume une cigarette.

-        Tu n’es pas bien ?

-        Je n’arrivais pas à m’endormir. J’ai essayé de ne pas te réveiller.

-        Reviens te coucher. Je vais en fumer une avec toi.

-        Veux-tu aussi un verre d’eau ?

-        Je préférerais un peu de jus de pommes. Il y a un carton ouvert dans le frigo.

Il rentre dans la chambre, portant sur un plateau les verres, les cigarettes, un cendrier, un briquet, un paquet de biscuits et une tablette de chocolat noir. Pour adoucir la lumière de son côté du lit, Myriam a posé un foulard sur la lampe de chevet. Elle a redressé les deux oreillers et, serrant le drap contre elle, allume une cigarette. Ses seins pendent un peu quand elle est assise, et elle ne supporte pas l’idée que Jacques la voie ainsi. Depuis le jour où elle l’a rencontré, depuis le jour où elle est immédiatement et sans réserve, de façon absolue, tombée amoureuse de lui, et plus encore depuis leur premier geste de l’un vers l’autre, Myriam craint de voir la déception dans son regard. Ne pas le perdre. Elle a si longtemps espéré sa présence qu’elle a le sentiment d’avoir frôlé la ligne d’ombre.

Il s’est installé à ses côtés, tenant le chocolat dans une main et une cigarette dans l’autre.

« J’aurais dû prendre du lait. Qu’est-ce que je fais ? Je me relève ou je me contente de mon verre d’eau ?

– Avec du chocolat, le lait est meilleur. »

Elle hoche légèrement la tête en pinçant les lèvres comme pour dire : « Je n’y peux rien. C’est comme ça… Tu vas devoir retourner dans la cuisine. »

-        Il y a une autre solution ... Que toi, tu ailles me chercher un verre de lait !

-        Oh non, maugrée-t-elle, ou bien alors je veux des doudouces avant.

Et il la sent qui se glisse contre lui de façon à poser sa cuisse sur la sienne.

-        Je me demande si ce n’est pas plus simple d’aller chercher le lait moi-même…

Myriam ne répond pas. Elle l’attend...

 

-        Inspecteur Marietti ?

-        Oui ?

-        Excusez-moi, c’est Bonfand.

-        Quelle heure est-il ?

-        Quatre heures. Je vous réveille, je suppose.

-        Non, pas du tout.

-        Ah ?

-        Nous achevions une partie de scrabble.

-        … C’est une blague ! J’ai bien failli marcher. Vous êtes un marrant, vous.

-        Vous êtes sûr que c’est moi, le marrant, Bonfand ?

-        Allez, ne soyez pas de mauvaise humeur. Je vous ai appelé parce que dans deux jours c’est vendredi, et ma semaine de vacances commence.

-        Je sais. Les miennes se terminent, et je suis de service à partir de lundi.

-        Oui. Alors, je me suis dit que ce serait peut-être bien si vous veniez me rejoindre parce que c’est sûrement vous qui allez vous occuper du pendu.

-       

-        À peu près la quarantaine. On vient de le trouver dans le parc.

-        Suicide ?

-        Probablement. Pas sûr. Alors, je me suis dit qu’il valait mieux que vous le voyiez encore attaché.

-        Qu’est-ce qui vous fait croire ... ?

-        Que ce n’est pas un suicide ? Je ne sais pas ... l’intuition inspecteur, l’intuition !

-        J’arrive. Je serai là dans une petite demi-heure.

-        J’envoie une voiture vous prendre. On ne touche à rien avant que vous soyez là !

Myriam le regarde, inquiète.

-        C’est Bonfand. Je dois le rejoindre dans le parc. Un homme s’est pendu, et je serai probablement chargé de l’enquête.

-        Je te prépare un café pendant que tu t’habilles. Veux-tu manger quelque chose ?

-        Oui. C’est gentil. Une tartine avec du fromage, et le tube qu’on a acheté chez lkea.

-        Quel tube ?

-        La pâte de poissons.

-        Tu as tout le temps faim. C’est incroyable ! L’heure n’a aucune importance, tu es capable de manger n’importe quoi.

Mais il ne l’écoute plus. Il se demande ce qui embête Bonfand avec le type qui s’est mis à sécher. Il sourit de l’expression. Sa sœur Yvonne l’avait utilisée un jour où elle lui reprochait d’avoir choisi ce métier : « C’est dangereux ! Et puis quel plaisir de s’occuper toute sa vie de drogués, de prostituées et de types qui se sont coupé les veines ou se sont mis à sécher... »

Elle souhaitait qu’il fasse du théâtre, comme elle.

L’homme était habillé de façon banale, un costume clair, fripé. Aucun papier d’identité, mais dans une poche du veston, une feuille avec ces mots que Marietti lit à voix basse : « Peut-être que ce n’est même pas moi. »

-        Que dites-vous ?

-        Je lis ce qui est écrit sur le papier : Peut-être que ce n’est même pas moi.

-        Selon vous, cela signifie quoi ?

-        Il n’y a peut-être pas grand-chose à comprendre. Ce type s’est suicidé. Quand on en arrive là, c’est qu’il y a de toute façon un problème. D’accord ? Eh bien, tout porte à croire que c’était un problème d’identité.

-        Qu’en dites-vous ?

-        Que nous aussi, nous avons un problème avec son identité. Il faut d’abord savoir qui il est. Nous ne sommes pas non plus certains qu’il s’agisse d’un suicide. Le papier peut très bien avoir été écrit par quelqu’un d’autre.

-        Vous ne croyez pas au suicide ?

-        Je n’ai pas dit cela, mais généralement celui qui en a marre au point d’en finir se fout pas mal que l’on retrouve ses papiers d’identité et que l’on connaisse son nom, son adresse ou la marque de sa voiture ...

-        Sauf s’il a un problème d’identité ...

-        Bien vu !

Il est un peu plus de sept heures. Marietti retournerait volontiers se remettre au lit, mais c’est déjà l’heure des embouteillages. L’aller-retour lui prendrait trop de temps. Il décide de s’acheter un journal et de le lire au bureau en reprenant un café.

 

Le mort avec qui Marietti vit depuis des jours et des jours vient de faire son apparition. Il se tient là, debout, le visage bronzé, le costume clair. Peut-être que ce n’est même pas moi.

-        Vous êtes Monsieur... ?

-        Inspecteur Marietti ? Je m’appelle Marc Rombaut. Je suis arrivé ce matin de la Martinique. L’ambassade de Belgique m’a informé du suicide de mon cousin Pierre Tirtiaux et m’a demandé de prendre contact avec vous.

-        Du suicide possible.

-        Pourquoi ? Vous n’êtes pas certain qu’il soit mort ? »

Marietti, stupéfait de la ressemblance, ne relève pas la pointe d’ironie.

-        Nous savons qu’il est mort, mais nous ne sommes pas certains qu’il se soit suicidé.

-        Personne d’autre que moi n’aurait pu le tuer.

-        Pardon ?

– Je dis : personne d’autre que moi n’aurait pu le tuer. Nous nous ressemblions à un point inimaginable, quasi surnaturel. Il ne s’agissait pas seulement d’une ressemblance physique. Ce qui arrivait à l’un, une maladie, une chute, arrivait à l’autre quelque temps après ... Souvent, sans le savoir, nous nous achetions les mêmes vêtements au même moment.

– Cela n’a pas dû être facile à vivre.

– Des jumeaux peuvent s’entendre. Nous, nous n’étions pas jumeaux, simplement cousins. Entre nous, il n’y avait que de la haine. Cette ressemblance était une malédiction. Tout était identique, nos goûts, nos choix, nos jeux ... Tout se ressemblait ... Un jour, il s’est blessé au bras gauche avec une machette. Je vous prie de croire que c’était une sacrée sale blessure, profonde, qui a pris du temps à cicatriser. »

Il s’avance vers Marietti et relève brusquement sa manche gauche, sans avoir besoin d’ajouter un mot. La cicatrice est là, désagréable à regarder.

« Nous sommes nés à la Martinique, dans le nord de l’île. Nos ancêtres ont débarqué avec les Dubuc. Ils ont fait fortune ... Cousins germains. Sa mère est la soeur de mon père. Elle a épousé un Tirtiaux. Il n’y a jamais eu de mariage métissé dans la famille. Toujours entre blancs. Comme si nous ne nous étions jamais complètement mêlés à l’île, toujours demeurés en-dehors, entre nous, différents des autres, mais identiques à nous-mêmes ... Nous avons été élevés ensemble. On ne se quittait pas, jour et nuit. Les mêmes jeux, les mêmes habits, la même nourriture de boudins créoles et d’accras de morue. Et des bananes, partout des bananes. Dès son arrivée notre famille a planté des bananes.

– Vous avez toujours vécu au même endroit ?

– Non ... Je vous ai dit qu’il s’agissait d’une malédiction, quelque chose comme une vengeance. Nous étions semblables, nous vivions ensemble. Puis les familles se sont séparées. Mais je ne me souviens pas d’un jour, d’un instant où nous ne nous sommes pas haïs. Nous étions convaincus qu’il ne pouvait y en avoir qu’un seul, et chacun voulait être celui-là. Nous avons franchi tous les degrés. Les méchancetés d’enfants, les pièges de plus en plus ignobles, les bagarres à mort dont les passants devaient nous extraire. Aucun de nous n’a jamais pu conserver un jouet ou le moindre objet préféré. L’autre s’arrangeait toujours pour le détruire. Je me souviens avoir un jour dans la plantation recueilli un chat perdu ... Vous ne pouvez pas comprendre à quel point je m’y étais attaché. J’avais douze, treize ans et je ne vivais qu’avec de la haine partout, tout le temps. Ce chaton, c’était ma seule douceur ... Je savais qu’il était en danger et je veillais sur lui du matin au soir. ·

– Vous voulez quelque chose à boire, un verre d’eau ou un café ?

– Non, merci. Cela vous embête de m’écouter ?

– Pas du tout, mais vous sembliez fatigué ...

– Je vous remercie ... Il lui fallut du temps avant de pouvoir l’attaquer ... C’était un jour de pluie, ils appellent cela une ondée. On n’y voyait pas à deux mètres. De tous côtés, des monceaux de terre s’affaissaient, des arbres menaçaient de s’écraser sur la maison. Tout le monde courait, tentant de protéger ce qui pouvait l’être. Soudain je le vis, juste au moment où il s’enfonçait dans le parc, tenant à bout de bras un sac en toile de jute. Je m’élançai à sa poursuite, mais il y avait de l’eau et de la boue partout. J’ai glissé. Quand je l’ai rattrapé, il avait posé le sac sur une souche d’arbre. Je voyais les griffes du chat déchirant la toile pour se libérer. Il leva la machette. Je savais que c’était inutile, mais je lui criais de ne pas faire cela. Je lui promettais tout ce qu’il voulait... En quelques coups, il ne resta plus que des morceaux de sang emmêlés dans le jute.

– Pourquoi êtes-vous venu ?

– Je voudrais le voir mort. Toute ma vie j’ai attendu cet instant.

– Et lui, pourquoi est-il venu mourir en Belgique ? Pourquoi aurait-il décidé de se suicider ?

– Le pourquoi ne me concerne pas ... Il venait assez souvent à Bruxelles pour l’export de bananes. Moi, je travaille avec un agent français ...

– Pourriez-vous m’indiquer son nom ?

– De l’exportateur belge ? Oui, mais je devrai appeler Paris pour être certain.

– Vous ne voyez rien d’autre à ajouter ? »

Marc Rombaut hésite un bref instant.

– Nous nous évitions depuis des années. Il dirigeait ses affaires et moi les miennes. Sur le plan personnel aussi, je veux dire.

– Était-il marié ? Des enfants ?

– Non heureusement.

– Pourquoi ?

Marietti a soudain la conviction qu’ils sont là où ils devaient arriver…

– Parce qu’il vivait avec une Noire.

– Je croyais avoir compris que, dans votre famille, seules les Blanches ...

– Je vous ai dit qu’il n’était pas marié !

***

La pièce est moderne, spacieuse. Par la baie vitrée, on domine les toits, avec une vue directe sur la colonne du Congrès. Marietti regarde Léopold 1er, puis revient sur les affiches Banania et sur une superbe photo de Joséphine Baker, nue avec des bananes autour de la taille. L’inspecteur ne peut s’empêcher de trouver cela bizarre. S’il regarde son interlocuteur, il a dans le même champ de vision le premier roi des Belges et les bananes pendantes dans l’entrejambes de la chanteuse. Le directeur est jeune, plutôt sympathique.

– Je vous remercie de m’avoir reçu aussi rapidement.

– Pas de problème, Inspecteur. C’était préférable de faire vite ... Ce soir, je prends l’avion pour le Canada. Vous voulez, si j’ai bien compris, des renseignements à propos de Pierre Tirtiaux.

– Oui, j’enquête sur sa mort ...

– Il était ruiné. Totalement ruiné. Son entreprise connaissait des difficultés depuis des années, et j’avais déjà hésité à maintenir nos relations commerciales. Mais il était un habitué de la maison. Mon père et lui avaient débuté à la même époque. L’année dernière, la banque m’a averti que je ferais courir un risque important à ma propre société si je couvrais encore les exportations de Tirtiaux.

– C’est-à-dire ?

– J’avançais les fonds pour payer les frais de transport et autres, et je ne récupérais ma mise qu’après paiement des livraisons. Je pratique souvent comme cela : les bénéfices sont plus conséquents puisqu’il y a une part plus grande de risque. Le tout est de bien évaluer l’importance de celui-ci. C’est ce que j’ai fait cette fois-ci.

Marietti se demande dans quelle mesure ce sont ces bénéfices plus conséquents qui ont conduit Tirtiaux à la faillite. Mais ce n’est pas son problème.

– Vieux client ou pas, j’ai dû me résoudre à lui dire que je n’apporterais pas de garantie financière cette année. Comme la banque lui refusait tout crédit, l’exportation de sa récolte était impossible. Le tribunal de commerce a prononcé la faillite ou va devoir le faire sous peu.

– C’est effectivement une bonne raison de vouloir en finir. Enfin, bonne ou mauvaise, je veux dire.

– Je ne pouvais pas agir autrement. Une cinquantaine d’employés dépendent de moi ... »

Marietti peut comprendre en effet. Il regarde de nouveau les « Y a bon Banania » et se dit que les bananes de Joséphine ne devaient pas cacher grand-chose quand elle était sur scène. Il se reprend mais, dans les yeux, il a gardé un peu de sourire.

– Un dernier mot si vous le permettez, à propos de Tirtiaux, de sa vie personnelle, vous aurait-il confié quelque chose ... ?

– Non ! Nous parlions uniquement argent. Une seule fois, il est venu accompagné. Une Noire, très jeune. Ils étaient assis, là en face de moi. Elle lui a tenu la main tout le temps que nous avons discuté.

– Quand était-ce ?

– Il y a six mois à peu près. Si cela vous intéresse, je peux demander à ma secrétaire de retrouver la date exacte et de vous la communiquer.

***

– Vous ne n’avez pas parlé des difficultés financières de votre cousin.

– Je suis venu à la demande des autorités belges identifier le corps. Spontanément, je vous ai parlé de notre vie. J’ignore pourquoi ... J’avais peut-être besoin d’en parler à quelqu’un, à un étranger ... Je ne sais pas. Je ne suis pas venu parler de ses affaires. Bien sûr que j’étais au courant. Qu’est-ce que vous croyez ? Je vous ai dit qu’il n’y avait que de la haine entre nous. Il courait à la faillite ? Tant mieux.
Je surveille ses affaires depuis des années en n’espérant qu’une chose, qu’elles aillent mal. Mais pour moi la faillite n’est qu’un détail, un détail dans cette putain de malédiction ... J’ai envoyé des instructions hier à Fort-de-France pour racheter sa propriété et la récolte avec. Les containers étaient prêts pour l’exportation. Mais vous savez, j’hésite entre gagner de l’argent sur son dos, à sa place je veux dire, ou tout laisser pourrir dans les containers et que ça pue durant des semaines ...

– Et la fille ? Elle semblait lui être fort attachée …

– Aucune importance ... Il a fallu qu’il se tape une Noire, à croire que c’était fait exprès car il savait...

– ... quoi ?

– Rien.

– Que la malédiction jouerait et que vous aussi vous alliez vous taper une Noire, comme vous dites… C’est ce que vous avez pensé ?

– Oui, c’est ce que j’ai pensé.

– Et ensuite ? Que s’est-il passé ? Qu’avez-vous fait ?

– Je n’ai rien fait. Que vouliez-vous que je fasse ?

– Pourriez-vous me donner le nom de cette femme ?

– Non, je ne connais ni son nom ni son adresse. »

Marc Rombaut repartit à la Martinique quelques jours après avoir identifié le corps de son cousin.

***

– Arrêtez de penser à ces jumeaux ! Je vous observe depuis un bon moment : vous commencez à avoir des tics... Vous vous pincez l’oreille droite en la secouant.

– Cousins, Bonfand, pas jumeaux.

– Jumeaux ou pas, se ressembler à un point pareil ce n’est pas normal. De toute façon, il n’y en a plus qu’un, que ce soit l’un ou l’autre ...

– Le mort est venu à Bruxelles vendre ses bananes. Imaginons que le cousin l’ait tué. Il aurait très bien pu prendre un avion pour une autre ville que Bruxelles, n’importe où en Europe et louer une voiture, ou prendre le train ...

– Vous savez bien que tout a été vérifié : il n’y a nulle part de ticket au nom de Marc Rombaut.

– Et sous un faux nom ?

– Nous ne savons même pas si ce qu’il nous a raconté de leur passé est la vérité. Peut-être qu’il n’y avait que lui qui haïssait l’autre. Ou bien c’était le mort, Tirtiaux, qui était une crapule et que Rombaut en a eu marre un jour ... Ou bien il lui a pris sa femme, la Noire.

– Qui « il » ?

– Le vivant ... Et le mort s’est suicidé.

– Inspecteur, vous n’avez pas parlé du chat.

Marietti s’arrête.

– Vous vous foutez de moi, hein ?

– Je n’oserais pas ... Un mort, vous savez, c’est différent des vivants.

Sur cette forte parole, Bonfand se tait avant de reprendre :

– Le problème c’est qu’on n’est pas sûr que ce soit lui ...

– Le mort pourrait très bien être Rombaut. Tirtiaux l’aurait tué et se ferait passer pour lui, y compris à la tête de ses affaires ... Il faut absolument que l’on retrouve la fille ... Elle lui tenait la main ...

– On a également vérifié auprès des compagnies aériennes. Quand ils sont venus ensemble à Bruxelles, ils avaient pris un vol AOM. Les places étaient réservées aux noms de Pierre Tirtiaux et Émilie Flora. Mais aujourd’hui personne ne sait où elle se trouve, ni ses voisins ni ses parents.

– Comment ça ?

– Elle a disparu. Difficile de dire depuis quand, plusieurs semaines peut-être.

– Qui vous a renseigné ?

Bonfand sort un papier d’une chemise.

– Joseph Mangaux, Commissaire principal de Saint-Pierre, et tout ce que je sais se trouve dans le petit rapport que voici.

Marietti ouvre la chemise sur laquelle est imprimé, en grosses lettres noires, POLICE FÉDÉRALE DE BELGIQUE. Quelques renseignements biographiques, une photo et un fax envoyés par leurs collègues martiniquais.

 – Ils ont réagi très vite à notre demande, dit Bonfand. C’est peut-être parce qu’ils sont Européens comme nous.

– Européens ?

– Au cas où vous ne le sauriez pas, nous sommes Européens et la Martinique étant un territoire français d’Outre-mer, ils sont Européens aussi, en quelque sorte.

– Tu me fais un peu penser à Myriam, il faut toujours qu’elle m’explique des trucs qui n’ont rien à voir. Ou bien alors c’est moi qui ne comprends pas.

La fille n’a pas vingt ans. Elle porte un tablier d’infirmière. Elle est jolie, avec des cheveux coupés très court. D’après le fax, elle travaille comme assistante dans une pharmacie. Après plusieurs jours d’absence, son patron a essayé de la joindre. En vain. Il a fini par prévenir la police. À son domicile, il n’y avait personne. Les voisins n’ont rien remarqué de spécial. Ils pensent qu’elle est encore partie en voyage, car elle s’était déjà rendue en Belgique il y a quelques semaines à peine.

***

Durant les deux années qui ont suivi, Marietti n’a pas oublié les deux cousins. Il a introduit une demande officielle pour pouvoir se rendre sur place, mais il n’a pas obtenu de réponse.

Plusieurs fois il a relancé le commissaire Mangaux. Celui-ci a réinterrogé Marc Rombaut à deux reprises sans rien apprendre de neuf. Excédé, Rombaut s’est assuré les services d’un avocat et déposé plainte.

Étendu sur le sofa, Marietti se repose. Myriam est près de lui. Elle vient de prendre un bain pour « se remettre les nerfs en place ».

– Le mercredi ils sont pires que les autres jours. Ils n’écoutent rien de ce que je leur apprends. Rien ne les intéresse ... Sauf mon cul : il y en a un qui a soulevé ma jupe quand je passais à côté de son banc. Et il a treize ans ! ... Que veux-tu que je fasse. Ils n’ont peur de rien tandis que moi je m’évanouis chaque fois qu’il y en a un qui se lève.

– Tu exagères ... tes élèves n’ont quand même jamais attaqué personne.

– Tu seras bien surpris le jour où cela arrivera, Monsieur le policier ... Cela aussi, ils me le reprochent.

– Quoi ?

– Nous ... le fait que je vive avec toi ... Tu veux savoir comment ils m’appellent ? La « pute à flic ». Et si j’essaye de les engueuler ils me répondent d’aller « sucer Colombo » ... J’en ai marre, je n’en peux plus ... J’essaye de leur faire apprécier la littérature, même en utilisant Internet ça ne donne rien. Tu t’imagines ... Vraiment tout est fini. »

Marietti la serre contre lui.

« Nous sommes en février. Il est peut-être encore temps de changer mes congés. Je pourrais essayer de les prendre à Pâques.

– Mais non ...

– Mais si ! Cela nous ferait du bien ... Et si on n’y va pas pour toi, on ira pour moi. Il faut que j’aille à la Martinique. On paiera le voyage, tant pis. Mais il faut que je voie cette île, et que je sache à quoi ressemblent ces foutues plantations de bananes.

– Cela va coûter une fortune.

– Nous ferons attention. »

Elle relève la tête ; elle a pleuré mais elle sourit déjà.

– Tu sais qu’avant de devenir écrivain, Robbe-Grillet était ingénieur agronome, spécialiste des maladies bananières ...

– Cela fait un peu «républiques bananières» ...

– Je crois même qu’il a travaillé là-bas.

Il l’embrasse pour tout ce qu’elle connaît. Il est flic, elle est professeur de littérature. À ses côtés, il a l’impression de tout ignorer. Mais la question qu’il se pose est de savoir si lui, il lui apporte quelque chose ...

***

Ce furent de très belles vacances. Ils avaient loué une voiture pour visiter l’île en tous sens : la maison Dubuc, les distilleries de rhum, les ports de plaisance, le musée de la banane ... Saint-Pierre détruite par un volcan et dont le seul rescapé fut un condamné que sa prison protégea de la lave et du feu ...

– André Breton a écrit sur ce sujet …

La quatrième fois où, de la baie des Trois-Îlets, il prit le bateau pour Fort-de-France, il le rencontra près du marché aux poissons. Une femme, une Blanche, lui tenait le bras. Leurs regards se croisèrent longuement. Puis l’homme se détourna et disparut.

***

Le 14 décembre, Marietti vit Bonfand entrer, livide, dans son bureau. Ils avaient cessé de se vouvoyer. Bonfand avait même accepté d’être le parrain du bébé. Celui qui commence à donner des coups de pied à Myriam.

– Il vaut mieux ne pas regarder les photos trop vite !

– Quelles photos ?

– Celles que les Martiniquais viennent d’envoyer par mail. Ils ont retrouvé la fille, Émilie Flora.

– Quoi ?!

– Mangaux vient d’appeler. Ils l’ont retrouvée au pied d’un arbre, dans un sac de jute, découpée à la machette.

– D’après les premières analyses, cela s’est passé il y a cinq ou six mois.

Marietti triture son oreille.

« Cela s’est passé juste après ma rencontre avec lui sur ce marché ... Je vais y retourner, cette fois ils ne pourront pas me le refuser.

C’est le matin très tôt. Les pistes sont couvertes de neige. Myriam l’a accompagné jusqu’à l’aéroport. Elle ressemble à un animal dans une forêt trop grande. Elle avait craint de vieillir seule, et puis elle l’a rencontré, et maintenant elle porte leur enfant, et il va partir ...

– Je ne veux plus que tu sois inspecteur.

Il s’en veut de la faire souffrir, répond que dans ce cas il va essayer de devenir commissaire et que Bonfand va s’occuper d’elle et qu’il ne tardera pas à être de retour ... Elle l’embrasse une fois encore.

– Je sais bien que tu n’aimes pas lire, mais si tu t’embêtes dans l’avion ... Voilà c’est pour toi.

Il regarde la couverture : Patrick Chamoiseau, Enfance Créole.

– C’est l’histoire de son enfance à Fort-de-France … Je n’avais pas envie de te l’offrir ... Mais tu vas me manquer…

***

– Monsieur Rombaut, ce serait plus simple de me dire la vérité.

– Sur quoi ?

– L’assassinat d’Émilie Flora, la jeune femme qui vivait avec votre cousin Pierre Tirtiaux.

– Je n’ai jamais vécu avec elle.

– Que dites-vous ?

– Je dis que Pierre Tirtiaux n’a jamais vécu avec une Noire.

– …

– Il n’a jamais voulu l’épouser. C’était une Noire, vous comprenez. C’était impossible. Jamais aucun de nous n’a couché avec une Noire.

– Monsieur Rombaut, je crois que vous avez tué cette femme à coups de machette.

– …

– Pourquoi avait-elle disparu ?

– Elle se cachait. Elle savait que si Rombaut la trouvait, il la tuerait comme le chat.

– C’est Tirtiaux qui a massacré le chat.

– Je lui avais dit de se cacher. Et que je ne pourrais pas vivre avec elle ...

– Je ne vous comprends pas. Je vous préviens que tout est enregistré.

– Elle avait peur de moi aussi, à cause de lui ... Elle n’aurait pas dû fuir quand je l’appelais ... Il avait couché avec elle, alors je l’ai fait aussi ... Mais elle le préférait ... Je le savais ... Pourtant je lui avais dit de se méfier de lui, de se méfier de moi ... Si je l’ai tué, c’était pour la protéger, elle.

Marietti silencieux observe l’homme qui continue de se parler. Seul à seul. Peut-être que ce n’est même pas moi.

 

Autodafé

Marie-Hélène verse le lait chaud dans une grande tasse. Elle y ajoute un peu de café et deux sucres. Sur une assiette, elle a préparé des biscottes avec de fines tranches de fromage. Elle emporte le tout sur un plateau dans la pièce qui lui sert de salle à manger, de bureau et de salon. C’est là aussi que, le plus souvent, elle passe la nuit. Après une rapide toilette du soir, elle s’installe dans le sofa, une couverture sur elle, face à la TV. Elle feuillette un livre, des magazines, grignote des biscuits, des bonbons, des pâtes de fruits. Elle ne fume pas. Elle est seule. Elle a toujours été seule.

Elle pose le plateau sur la table de bois clair. Tenant sa tasse d’une main, elle avale le lait à petites gorgées tandis que, d’un air un peu agacé, elle déplie à nouveau la lettre et la relit encore et encore.

 

Ma très chère Marie-Hélène,

Je me sens terriblement démuni, car personne ne m’a appris les mots à utiliser pour te déclarer tout l’amour que j’éprouve pour toi. Un amour tellement grand que depuis plusieurs mois je ne sais plus ce que je dois faire.

Ce soir, en regardant à la TV le film dont tu m’avais parlé, Tendres passions, avec Jack Nicholson, j’ai senti que je devais enfin t’écrire et poster la lettre que tu tiens entre les mains.

Depuis que nous nous sommes retrouvés assis l’un à côté de l’autre à la cafétéria, il y aura bientôt six mois (je me souviens parfaitement de la date et de la robe que tu portais), je n’ai plus cessé de penser à toi.

C’est comme si tu étais toujours à mes côtés. Je sens ta présence à tout moment. Parfois il m’arrive même de t’adresser la parole. Tout ce que je fais, j’ai envie de le partager avec toi. Lorsque je joue au tennis, j’ai envie que tu sois ma partenaire. Quand je vais au cinéma, j’ai envie de discuter du film avec toi. Si j’achète des vêtements, j’essaie d’imaginer ce que tu en penseras.

Chaque fois que nous nous sommes vus et que nous avons discuté, tout ce que tu as dit m’est apparu si vrai, si sincère que j’ose à peine espérer qu’une fille comme toi puisse s’intéresser à moi. Il fallait que je t’écrive tout l’amour que j’éprouve. Il ne m’est plus possible de le cacher. J’ignore comment je vais vivre en attendant de te revoir et de connaître ta réponse.

Je t’aime.

Philippe

 

Marie-Hélène soupire longuement et regarde sans les voir les images d’un clip sur MTV. Avec la commande à distance, elle augmente le son, de plus en plus fort, jusqu’à faire vibrer la carcasse de l’appareil. Elle se rend compte qu’elle est en sueur et l’odeur qui émane d’elle lui répugne. Elle sait qu’elle sent parfois mauvais et que ses collègues de bureau le remarquent. Elle a relevé ses genoux contre son menton et posé les pieds sur la chaise voisine. L’odeur l’envahit complètement. Elle sent la sueur perler en bas de son dos. Comme à chaque fois, elle éprouve pour elle-même une vague de haine et de dégoût qui lui tourne la tête et elle se voie nue, étendue à côté d’un garçon qui s’écarte d’elle, qui s’écarte de son corps. À présent, la musique rock emplit complètement la pièce, mais elle n’empêche pas un long, un immense gémissement de se transformer en un cri de douleur venu du fond de la nuit où elle se débat.

 

Cher Philippe,

Ta Lettre m’a beaucoup touchée. Je suis très sensible au courage qu’il t’a fallu pour oser l’écrire. Elle m’a aussi surprise. Je n’avais pas pensé que nos relations prendraient cette tournure. Nous étions copains, et cela me suffisait. De plus, j’ai déjà une vie à moi, tu comprends.

Je te demande donc de me laisser un peu de temps. J’ai besoin de réfléchir, de faire le point. je ne te réponds ni oui, ni non.

Donne-moi du temps.

Marie-Hélène

 

Ma Marie-Hélène,

Tu te rends compte que ta réponse, ni oui, ni non, est insupportable pour moi. Elle me laisse espérer et en même temps elle tue l’espoir. C’est comme un somnifère qui empêcherait de dormir. Je ne sais plus quoi penser.

Au travail, je suis distrait, je ne fais plus rien de bon. En traversant la rue, j’ai failli être écrasé par un camion. Je n’en peux plus. Je t’aime et je veux te voir.

Normalement tu recevras cette lettre demain, jeudi, ou au plus tard, vendredi. Je te supplie de passer la soirée de samedi avec moi, je t’attendrai à la Brasserie Saint-Loup, à partir de 18h. Viens. Viens. Je t’en prie, viens.

Philippe

 

Ma Marie-Hélène, mon amour,

Tu es venue samedi. Quand je t’ai vue entrer dans ce café que je connais pourtant bien, j’ai eu l’impression de découvrir cet endroit pour la première fois. Comme si tous les objets, les tables, les chaises, les gens, les sons, les couleurs, les odeurs étaient subitement transformés, dotés d’une nouvelle existence, comme si toi seule pouvais leur donner vie.

Tout tournait autour de toi. Les gens te connaissaient, les objets s’écartaient sur ton passage et tu t’avançais vers moi en dansant. Ton pas était celui d’une reine. Jamais je n’ai vécu un moment aussi beau, aussi inoubliable, aussi merveilleux. Arrivée près de moi, tu as souri. Trois mots ont suffi : « je suis venue », et la terre s’est remise à tourner.

Sans cesse je revois ton jeans très étroit et ton veston de velours brun, et puis ta tresse un peu lâche, avec une masse de cheveux blonds couvrant ta nuque. J’aurais pu mourir et je l’aurais fait sans regret. Et puis je t’ai parlé. Je t’ai dit ce que j’avais été avant de te connaître et que cela n’avait aucune importance et que la vie commençait à ce moment, maintenant, avec et par toi. Tu m’as écouté et tu as ri à plusieurs reprises en balançant la tête de côté.

Tu as accepté que je te raccompagne jusqu’à ta voiture. Tu as ouvert la portière, posé ton sac sur le siège arrière. J’attendais et tu t’es retournée, tu es venue vers moi et tu m’as embrassé. J’ai à peine eu le temps de te serrer contre moi que déjà tu t’enfuyais.

Mon amour, comment te dire ce que j’ai ressenti alors : le monde était à mes pieds, je volais, je touchais le soleil.

Quand te reverrai-je ? Appelle-moi, écris-moi, je viendrai. Partout où tu seras, je serai. Je t’aime. Je t’aime.

Philippe

 

Marie-Hélène a enlevé du grand mur situé derrière le téléviseur quelques décorations et babioles attachées au fil des années : une carte postale de sa mère, des reproductions de tableaux, un bouquet d’immortelles, un calendrier, une photo d’elle à l’âge de deux ans. Elle a tout jeté. Ensuite, posément, avec beaucoup de soin elle a agrafé, suivant l’ordre chronologique et en commençant par le bas, les lettres de Philippe.

Assise par terre, contre le mur adjacent, elle contemple son travail. Les lettres s’érigent. Plus le texte est amour et désir, plus la lettre est haut placée. Elle étend les jambes, les tenant serrées l’une contre l’autre. Du bout du pied, elle tourne l’écran TV vers elle. Un film noir et blanc. Une pression sur un bouton, Euronews. Une pression, MTV. Une pression, Canal+. Une pression, CNN, une pression et encore et encore jusqu’au moment où réapparaissent les images noir et blanc. Son regard glisse de l’écran aux lettres de Philippe et des lettres à l’écran. Le gémissement est à nouveau présent dans la pièce. Il se dépose sur les quelques meubles et se fond dans les murs. Elle a conservé l’agrafeuse en main. Lentement, elle la pose sur sa cuisse et appuie. Elle recommence, une deuxième puis une troisième fois. Les agrafes ont pénétré la peau. La douleur la couche au sol. Elle éclate en sanglots, tandis que sa nuque et son dos implorent une protection, une main, un geste.

 

Ma Marie-Hélène, mon amour,

Nous sommes restés plusieurs jours sans nous voir. Je croyais que tu étais fâchée, mais tu m’as dit qu’il n’en était rien et que tu avais été un peu souffrante. Mes pensées vont toutes vers toi, je t’en envoie quelques-unes, tu en es la source et le but.

Je commence par tes cheveux blonds. Je les aime en tresse, en chignon, en liberté ou noués. Je les aime tous ensemble mais aussi un par un, et j’éprouve une préférence pour ceux qui m’aiment au point de se glisser entre nos lèvres lorsque nous nous embrassons.

J’aime le style de tes vêtements. Quand nous nous promenons, je suis heureux et fier d’être avec toi, vêtue de la plus belle des élégances, celle qui traduit parfaitement, par les tissus, les couleurs et la coupe, la personnalité intime qui est la tienne.

Je ne parlerai pas de tes yeux. Je les connais mal. J’ai tenté d’en saisir la couleur mais la prunelle est trop riche, trop variée, trop mobile. Il faudra me pencher sur eux durant de longues heures d’amour pour apprendre à les voir.

J’aime tes Lèvres avec leur sourire souvent éblouissant, parfois un peu nerveux quand tu deviens craintive et que tu arrêtes doucement mes mains qui ne peuvent se lasser de toi.

J’aime tes mains, elles sont douces au toucher. Ce sont des mains de femme. Comprends-tu ce que cela signifie pour moi, des mains de femme ? C’est la tendresse, c’est l’amour, c’est La vie.

J’aime t’écouter parler. Je pourrais te regarder pendant des heures et demeurer ton disciple silencieux, aspirant chacune de tes paroles.

J’aime tout toi. Ton appartement, tes meubles, tes disques posés sur le sol, ta TV, tes souvenirs. Tout est à l’image de la jeune fille blonde que j’aime.

Je relis cette lettre et je me rends compte qu’elle est tellement insuffisante et que toute partie de ton corps et de tout ce qui touche à ta vie mérite des pages et des pages.

Encore un mot : lorsque j’ai étreint pour la première fois ton corps, c’est comme si toutes ces années, comme si le moindre coup, la moindre blessure, la moindre coupure ou écharde plantée dans un doigt n’avaient visé qu’à façonner mes mains et les rendre parfaites pour cet instant où tu viendrais y déposer la rondeur de tes seins. Et je ressens encore combien alors tu as tressailli et tremblé.

Je t’aime, ne m’oublie pas,

Philippe

 

Marie-Hélène relit la colonne dressée des lettres de Philippe. En particulier, certaines phrases qu’elle se répète : Tout tournait autour de toi et tu t’avançais vers moi en dansant. Ton pas était celui d’une reine, ... les rendre parfaites pour l’instant où tu viendrais y déposer la rondeur de tes seins. Et je ressens encore combien alors tu as tressailli et tremblé.

 

Elle se rend dans la salle de bains et se déshabille. Elle a l’impression d’être un peu ivre. Les mots ont suscité en elle un écho lointain. Comme un objet lourd frappant sur une membrane tendue, le désir vient battre sa peau de l’intérieur de son ventre.

Elle se voit dans le miroir : le rouge de ses joues n’a pas le charme qu’elle espérait. Et pourtant le désir est là qui presse son coeur. « Cette nuit, dit-elle, je me donnerai à lui. Ce sera notre seule nuit. »

 

Mon amour,

Je crois vivre un rêve qui ne serait pas voué au sommeil mais à la lumière du jour. Un rêve qui engloberait la réalité tout entière et la transformerait, ferait de la réalité elle-même une part du rêve.

Il y a quelques heures à peine que je t’ai quittée et j’éprouve un incroyable, un immense, un monstrueux sentiment de bonheur. Je suis sorti de ton appartement au petit matin, le soleil brillait déjà. J’ai traversé le parc, les oiseaux chantaient et je me suis rendu compte que durant toutes ces années passées sans toi, je n’avais pas remarqué que les oiseaux pouvaient chanter le matin dans un parc de la ville. Les gens partaient au travail. Moi je revenais de l’amour, emportant le parfum de tes cheveux, le parfum de ta peau, le parfum de tes lèvres. Il m’est entré dedans, au profond des poumons et je sens ceux-ci un peu perdus : « Surtout ne pas expirer trop fort, inspirer lentement, ne pas perdre le parfum de Marie-Hélène, le parfum si rare de l’amour. »

En fait, ce sont toutes les parties de mon corps qui sont bouleversées. J’ai l’impression d’être une jungle traversée de créatures étranges. Tous les sens aux aguets, je sens croître des végétaux rares, des fleurs insoupçonnées. Mes lèvres, ma langue, mon palais et puis à l’intérieur, tous les organes invisibles qui me servent à dévorer la vie, me rappellent qu’ils ont bu à ta source et que ton sexe est comme une dune de sable qui serait en même temps le lit d’une rivière.

Et puis tu t’es donnée à moi, et ton corps est lui aussi devenu jungle, une jungle où tout bouge, où tout est sensation, où tout est danger. Une jungle avec le cri de l’animal dont le corps est déchiré à pleins crocs par un félin cruel et beau.

Mon amour. Tout ce bonheur était possible, et je l’ignorais. Je t’aime du plus profond de moi-même et je sais, j’en suis sûr, que toi aussi tu m’aimes du plus profond de toi-même.

Ton Philippe

***

L’inspecteur Marietti est debout, face au mur où se dressent les lettres de Philippe. Il les a lues d’abord de haut en bas, puis de bas en haut. Il tient en main la réponse que Marie-Hélène avait adressée au garçon.

– C’est la même écriture !

– Ouais, cette bon Dieu de fille s’écrivait des lettres d’amour, et elles étaient pas piquées des vers. Enfin, si j’ose dire, parce que la môme, elle ... Après plusieurs jours dans la chaleur de la salle de bains ... »

Marietti regarde Bonfand, c’est lui qui vient de parler. Il se dit qu’il ne s’y habituera jamais. Mais ils travaillent ensemble depuis plus de deux ans, et Marietti se fait une raison. D’autant que cela aide à encaisser tout le reste. À supporter sa vie et ses rencontres avec celles des autres. Des incursions dans un long tunnel obscur… « Qui étais-tu, gamine, pour en arriver là ? Qu’est-ce qu’on t’a fait, nom de Dieu ? » Et se disant ces mots tout bas, Marietti regrette une fois encore de ne l’avoir pas connue avant, de n’avoir pu la protéger.

Le médecin légiste s’est approché.

– Vous devez venir voir ses cuisses : elles sont couvertes d’agrafes.

Marietti regarde le mur, les lettres agrafées. Il se détourne pour que ceux qui l’accompagnent ne voient pas ses yeux.

Un bloc de feuilles est resté sur la table. Il l’ouvre et lit la dernière lettre signée « Philippe ».

Mon amour,

Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Tu semblais tellement heureuse. Je ne comprends rien. Tu as refusé de me revoir. Tu m’as envoyé une lettre horrible disant que tu ne m’avais jamais aimé et que ton corps appartient à un autre. Je ne comprends pas. Je ne comprends rien. Que vais-je devenir ? Que vais-je devenir ?

Réponds-moi, je t’en prie, réponds-moi.

 

Et si Judas sort se promener ce soir

Je ne vois rien. Je n’entends pas le moindre bruit. Je ne pense ni à l’obscurité, ni à la peur.

Chaque jour, je lavais le linge des enfants, et celui de mon mari… Le linge de ma famille. Parfois j’aidais les voisines à laver le leur, en cas de besoin… Dès que je commence à vouloir me rappeler quelque chose de précis, c’est toujours l’odeur du linge mouillé et lourd qui me revient en premier. Ce doit être comme ça, pour nous les femmes, car ma mère finalement n’a rien vécu d’autre. Après mon mariage, beaucoup d’années après, Chraïbi, le meilleur des époux, a acheté une machine à lessiver. Au début, Abdel, je restais assise devant, à surveiller si le linge tournait sans se déchirer. Chaque matin mes enfants étaient beaux. Pour aller à l’école, ils se tenaient par la main. Ma sœur, de sa fenêtre, pouvait voir qu’ils se séparaient au bas de la rue, en riant comme des fous. Abdel tu veillais sur tes sœurs et ton frère. Abdel, premier de mes enfants, image de ton père, image de mon Chraïbi… Abdel, je t’en supplie…

***

Par expérience, l’inspecteur Marietti sait qu’il se trompe rarement. Il est donc certain que depuis quelque temps déjà, il ne maîtrise plus rien. A commencer par l’accumulation de délits dont il devrait s’occuper, répertoriés dans des fardes étiquetées à son nom : un incendie volontaire, une bagarre entre commerçants sur le marché, un homme qui a éborgné sa femme en la frappant avec un marteau… Chaque instant désormais est une course, un brassage issu du ventre énorme de Myriam. Il se rend d’un magasin à l’autre, sans oublier la pharmacie, pas la plus proche mais celle sur la Grand Place : « C’est la meilleure ! », dit-elle. Comme si la qualité des produits pharmaceutiques pouvait varier… La veille, durant une confrontation au Palais de Justice, Marietti s’était endormi. L’huissier avait dû le réveiller discrètement. Elle a décidé que le « bébé nouveau » serait installé dans la plus grande chambre, la leur. Parce que c’est la pièce la plus éclairée et que les fenêtres donnent sur un jardin. Il a bien tenté de la convaincre que le bébé, seul et minuscule, serait très à l’aise dans l’autre chambre, en précisant qu’il s’y sentira plus en sécurité. Inutile ! Depuis, l’inspecteur Jacques Marietti déplace des meubles, dont la plupart doivent être démontés, à cause de l’angle droit que fait le corridor.

Tout va trop vite, le ventre qui enfle, le désordre de la chambre, les dossiers sur son bureau, les allers-retours en ville… Et puis, Myriam ne peut s’endormir s’il ne lui tient pas la main. Impossible donc de rattraper, le soir, le temps perdu. Il reste allongé à côté d’elle, immobile, sans oser prendre le risque de la réveiller. Il pense à la journée suivante : la pharmacie, les compresses stériles, la crème contre les vergetures, les biberons – même si elle veut allaiter, le Brico, pour sécuriser les prises électriques de la « nouvelle chambre »… Laquelle existait déjà, mais Myriam l’a rebaptisée ainsi : elle dit la « nouvelle chambre », comme elle dit le « bébé nouveau ».

Jacques Marietti court contre la montre, avec en tête des images qui s’invitent soudainement. Des images communes à celles et ceux délégués par la société aux « border-lines », sur les limites entre ce qui est bien et ce qui est mal, là où se trouvent les moments extrêmes, les gens hors normes, les douleurs cruelles… Comme ces deux types dont le visage irréellement semblable s’est niché dans la mémoire de Marietti… Lequel des deux était-ce ? Personne ne le saura probablement jamais. Eux-mêmes finalement en étaient venus à douter.

Parfois Myriam l’accompagne, mais le plus souvent elle se repose. Elle a transformé l’autour du sofa en salle de séjour, un plateau avec des trucs BIO à grignoter, une table pour les mille choses dont elle peut avoir besoin, le téléphone, des coussins… Elle lit, prend des notes dans des cahiers d’écolier, prépare des listes de choses à faire, des listes pour Jacques, des listes pour elle. Appliquée, elle ne manque aucune des séances de gymnastique prénatale. Elle insiste pour qu’il soit présent : « Il faut que ce soit des moments de bonheur que l’on partage tous les deux ». Mais ce n’est pas sa seule préoccupation. En vérité, elle serait même totalement incapable de penser ne fût-ce qu’un instant affronter seule la peur de ce qui l’attend. Seule, sans lui. Il doit savoir exactement – elle le lui a suffisamment répété – quoi faire dès le moment où elle perdra les eaux… Expression qui lui fait horreur ! Sans sa foi aveugle dans la capacité de Jacques à s’occuper d’elle, elle lui a dit qu’elle préférerait mourir. Mais comment vérifier qu’il sache exactement quoi faire ?

Marietti, malgré les ruses du temps qui passe, a réussi à sauver quelques instants. Il va pouvoir chercher un cadeau pour elle, ce qu’elle préfère, un livre, mais lequel ? Il n’est pas inspecteur pour rien et, à son insu, examine la bibliothèque de Myriam, voilà ce qui lui convient : un Pléiade dont elle possède le premier tome… Il se renseignera pour savoir si le deuxième a été publié, s’il est disponible. Il se souvient que c’est un écrivain dont elle lui a parlé, c’était avant son départ pour la Martinique, « charmeuse de serpents »…

Les jours se barrent d’une croix sur le calendrier accroché au mur. Juillet approche du mois d’août. Occupé de chercher sur son bureau le dossier du mari au marteau, il entend le téléphone sonner. Un bouton lumineux sur le cadran lui apprend que l’appel vient du service central, de Mirella : – Il y a un problème de stationnement, Place de la gare …

– Un problème de stationnement ? Tu en es sûre ?

– Je te jure, c’est sérieux…

Elle parle comme un procès-verbal, avec un accent italo-wallon.

– Ça s’est transformé en bagarre. Un des protagonistes se serait emparé d’un extincteur et aurait causé une fracture du crâne chez l’autre conducteur…

Pendant qu’il l’écoute, il voit entrer deux fonctionnaires communaux dont le chef de cabinet du bourgmestre.

***

Dans la voiture qui les emporte Boulevard Dolez, l’homme réexplique sans cesse la même chose :

– Je peux vous assurer que j’étais sous le choc ! Je ne m’y attendais pas. Je m’étais déjà rendu sur place il y a trois jours … C’est le Collège qui a demandé la liste complète des compteurs d’eau dans les différents bâtiments communaux.

– Il y en a combien ? demande Bonfand.

– Cent quarante-deux, mais certains sont équipés de plusieurs compteurs. Il arrive que des immeubles aient été vendus à des propriétaires privés et que l’on ait oublié de le signaler au service qui s’occupe des compteurs d’eau. Il y a aussi des bâtiments laissés à l’abandon depuis longtemps. Et s’il y a des fuites… l’eau coule, et la Ville doit payer la facture… L’échevin en a eu marre ! Il a exigé une liste à jour, et a hurlé que si nous n’étions pas capables de la fournir, il irait lui-même relever les compteurs … Mais là, j’étais sous le choc, je ne vous dis que ça !

***

Vous êtes certain d’être venu il y a trois jours ?

L’employé communal est livide. Cela ne surprendrait personne s’il se mettait à pleurer. Marietti a fait le tour de l’entrepôt. Il avait fallu faire appel aux pompiers pour forcer les volets métalliques, débloquer des châssis rouillés, faire courant d’air, évacuer l’odeur des excréments, des viscères, de tout ce qui rappelait que ce corps de vieille femme, décomposé et étalé sur le sol, avait été vivant.

– D’accord ! … J’ai menti, je ne suis pas passé ici. C’est moi qui suis en charge des compteurs d’eau. Quand l’échevin a réclamé un état des lieux, je me suis rendu compte que mes listes n’étaient plus à jour depuis longtemps … J’ai eu des problèmes personnels, avec ma femme … Je m’étais mis à boire, mais maintenant c’est fini, j’ai arrêté… Il me manquait douze immeubles, ce qui pouvait représenter une cinquantaine de prises d’eau et de compteurs. Pour gagner du temps j’ai inscrit n’importe quoi dans les formulaires-types. Quand j’ai su qu’il allait y avoir un contrôle, j’ai paniqué. La seule solution, c’était de faire le tour des douze immeubles sans ne rien dire à personne. C’est pour cela que j’ai pris les clés et que je me suis retrouvé ici en pleine nuit. A l’odeur, j’ai compris tout de suite que quelque chose n’allait pas… Comme je sais où sont les compteurs, j’étais venu avec une lampe de poche… Je ne voulais pas allumer, pour ne pas être repéré. Mais ici, ce n’était pas possible, j’ai voulu savoir ce qui puait ainsi, et j’ai allumé… Je peux vous dire que ça m’a foutu un choc…

– Vous l’avez déjà dit.

***

– A vue de nez, docteur, cela fait combien de jours ?

Avec un humour discutable, que Marietti a appris à aimer, Bonfand s’adresse au médecin. Juste au moment où celui-ci boit une lampée à une petite bouteille qui l’accompagne chaque fois que la police fait appel à ses services.

– Je dirais qu’elle est morte depuis deux ou trois semaines. Mais je crois qu’elle était ici depuis plus longtemps.

– Pourquoi ?

– Je devrai vérifier, mais il n’y a pas de blessure apparente. Si c’est bien le cas, je pense qu’elle est morte de faim, son corps est fort maigre. Elle a pu résister longtemps, très longtemps. A son âge, on a moins besoin de nourriture, et comme elle n’était pas sans eau…

– … le robinet près du compteur coulait, remarque l’ouvrier communal…

– On avait compris…

***

Marietti a terminé un premier rapport. Il a prévenu Myriam qu’il rentrerait tard. Il a aussi calmé le « chargé des robinets et compteurs » de la Ville ; il n’insistera pas sur sa façon de faire son boulot.

– Merci, Inspecteur ! Vous pouvez compter sur moi à 100 %, sûr, pour tout ce qui concerne les compteurs… J’y réfléchis tout le temps, et je ne comprends pas comment elle a pu entrer.

– En tout cas, elle n’a pas forcé la porte. Qui garde les trousseaux de clés ?

– Il y a plusieurs jeux, chez les pompiers, à la Régie communale, peut-être à la police. Si vous voulez, je peux faire le tour, et vérifier.

L’homme cherche à se rendre utile. Peut-être il y a-t-il quelque chose de plus. Marietti se dit qu’il faudra vérifier.

Pourquoi cette vieille femme est-elle venue mourir de faim ici, enfermée dans un entrepôt désaffecté ? Elle n’a pas pu entrer seule. Marietti a demandé que l’entrepôt soit entièrement fouillé, surtout pour y retrouver une clé éventuelle. Mais il sait que ce sera inutile : si  elle avait eu une clé, elle aurait ouvert la porte et serait partie. A moins qu’elle ne l’ait perdue et qu’elle se soit épuisée à la chercher. Mais c’est peu probable, sinon elle aurait allumé et personne n’a, à un moment ou l’autre, remarqué de la lumière.

– Le médecin légiste vient d’arriver, lui annonce Bonfand.

– Ok, fais-le entrer…

– Je voulais juste insister pour qu’on soit cool avec lui.

– Cool ? Pourquoi cool ? Je n’ai jamais été désagréable avec lui.

– Il a accepté de venir immédiatement à l’endroit où on a trouvé le corps…

– C’est vrai que s’il s’était rendu à un endroit où on n’avait rien trouvé, on aurait été surpris ! Allez, fais-le entrer !

– Tu devrais suivre un peu plus les infos ! Tout le monde sait que les légistes sont en colère contre le Ministère. La Justice leur doit des années d’honoraires non payés. L’épouse d’un médecin a même entamé une grève de la faim pour que son mari soit enfin payé de ce qu’on lui doit. Non seulement les médecins sont payés avec retard, mais en plus durant les heures requises par des types comme toi et moi, ils ne savent pas s’occuper de leurs patients qui, eux, les paient…

– Pourrais-tu, si tu veux bien, le faire entrer ?

– Cool, hein ! Parce que lorsqu’il faut en trouver un d’urgence, c’est moi qui dois chercher…

Marietti fait mine de se lever. Bonfand anticipe et, tout sourire, va chercher le médecin qui attend à l’accueil, occupé d’écouter Mirella expliquer qu’elle éprouve beaucoup de difficultés, ces derniers temps, à s’endormir le soir, à cause de douleurs au ventre. Elle croit que c’est à cause des téléphones qui ne cessent pas de sonner. Elle se pose aussi beaucoup de questions à propos des ondes GSM. On dit partout que ce serait dangereux pour la santé. Heureusement pour elle, et elle dit cela en y réfléchissant, à la centrale, elle ne travaille pas avec des téléphones portables, uniquement avec des lignes fixes.

– Comme on pouvait déjà le supposer en voyant ses vêtements, cette femme était d’origine maghrébine. Malgré l’état de décomposition avancé, on devine encore des traces de dessins au henné sur ses mains. Elle devait avoir dans la cinquantaine. A part son état de maigreur, il n’y a qu’une chose à signaler : un kyste gros comme un œuf sur un ovaire. Si elle avait vécu, elle aurait dû être opérée rapidement. Sinon, aucune trace de coups. Elle n’a subi aucune violence. Elle est morte de faim.

Marietti et Bonfand échangent un coup d’œil ; tous deux ont pensé en même temps à la femme du médecin légiste qui fait grève de la faim.

– Merci Docteur, vous ne voyez rien d’autre qui puisse nous aider ?

– Vous devriez demander l’avis de quelqu’un qui connaît bien les Nord-Africains. Quelqu’un qui puisse vous dire si les signes sur ses mains sont caractéristiques, ou si ses vêtements traduisent une appartenance ou l’autre…Ça vous donnera peut-être une piste…

– Le kyste a-t-il un rapport avec le fait qu’elle ait eu des enfants ou pas ?

– Si vous voulez savoir s’il s’agit d’une femme qui a eu des enfants, je peux vous le confirmer. Le nombre exact, c’est impossible, mais elle a accouché plusieurs fois. Si votre question consiste à savoir si un accouchement peut provoquer un kyste aussi gros que celui-là, il faut consulter un gynécologue, pas un médecin légiste.

Marietti sourit. Cool. Le médecin sait-il que Myriam va bientôt accoucher, qu’il va être papa, et que si elle peut montrer qu’elle a peur, lui ne peut faire qu’une chose, dissimuler qu’il panique à l‘idée que tout tourne mal pour elle. Pour eux.

– Merci de vous être dérangé pour m’apporter directement votre Rapport…

– Ce n’est pas pour vous faire plaisir, je voulais être certain que vous n’alliez pas tarder à signer le formulaire ni à le renvoyer au Ministère pour qu’ils puissent me payer.

***

Plusieurs fois elle a vu, derrière les fenêtres haut placées, la lumière du ciel s’éclaircir, et disparaître au bout de quelques heures. Elle se force à ne penser qu’à des choses heureuses, à ces moments de la vie qui avaient leur propre lumière. Mais ils ont été si rares qu’elle doit lutter contre une douleur sourde, et refuser à ses yeux les mêmes larmes qui depuis tant d’années ont fait son visage. Elle voit ses sœurs, elles sont avec elle … c’est jour de marché. Un âne pris de coliques ne cesse de lâcher de grands pets sonores au milieu de la foule. Les filles rient aux éclats, en embrassades de dents blanches, de cheveux noirs et de peaux brunes. Elle se rend compte qu’elle a ri à haute voix. Elle se tait aussitôt, honteuse d’avoir commis quelque chose qui serait une faute, ou en tout cas quelque chose qui ferait qu’il ne viendrait pas. Elle attend entre ces murs. Ces murs qui ne sont pour elle que de la peur et de l’espoir.

***

Les locaux où sont installés les services « Population et État civil » sont mal aérés. Il fait chaud et, comme chaque jour, une foule de citoyens énervés parfois furieux attendent avec, à la main, un ticket semblable à ceux d’une boucherie. Ne voyant pas comment il aurait pu oser dépasser tout le monde, interrompre quelqu’un au guichet et lui demander à être reçu immédiatement, il faillit prendre aussi un ticket. Heureusement, un chef de service reconnut l’inspecteur et le conduisit dans un bureau.

 – Une femme de cet âge, une mère de famille qui disparaîtrait, cela ferait toute une histoire… Déjà que leurs femmes ne peuvent pas faire cent mètres dehors en étant habillées normalement…

Marietti ne relève pas.

– Des Algériens à Colfontaine, des Turcs à Hensies et Quaregnon. Peu de Marocains. En tout cas, moi qui suis tous les jours au guichet « population », je peux vous dire qu’ils se connaissent tous, et qu’ils savent combien ils sont. S’ils avaient perdu une femme, ne fût-ce que deux heures, ils seraient déjà tous au commissariat, ou ici devant mon guichet. Pour moi, Inspecteur, et vous en faites ce que vous voulez, les nôtres, je veux dire ceux qui habitent par ici ne sont pas concernés. C’est Charleroi ou Bruxelles.

– N’empêche que c’est ici qu’elle est morte.

Bonfand l’attend dans la salle de réunions, occupé à classer les différents messages adressés aux ambassades des pays nord-africains.

– J’en ai également envoyé en France, en Allemagne, aux Pays-Bas…

– Demande au registre national la liste de tous les médecins gynécologues pour l’ensemble de la Belgique, et commence par Bruxelles. Et téléphone au légiste pour qu’il nous transmette une note précise sur l’état des ovaires et du kyste.

– Je suppose que c’est pour envoyer à tous les gynécologues de la région…

– Commence plutôt par ceux qui exercent à Bruxelles.

***

Il fallut attendre quelques jours pendant lesquels il ne se passa rien. Arrivèrent ensuite quelques réponses : des maghrébines d’une cinquantaine d’années devant se faire opérer semblait être une chose courante. Et il était tout aussi courant, qu’après une consultation, elles ne donnent plus signe de vie : le diagnostic a été établi, l’opération est nécessaire. Et puis, plus rien. Elles ne viennent pas au rendez-vous suivant, ne se rendent pas à l’hôpital pour s’inscrire et réserver un lit. Ou bien elles ont peur, ou bien cela coûte trop cher. Ou bien elles ont honte. Ou bien leur mari ne veut pas entendre parler d’une opération.

Il est dans la cuisine et bat des œufs pour une omelette aux lardons qu’il mangera seul. « Elle » ne peut pas, à cause du bébé et du cholestérol.

– Tu te rends compte Myriam, des hommes empêchent leur épouse de se faire soigner ! Je n’en reviens pas.

– C’est culturel !

– Culturel, culturel… !  Ce sont des tapés, oui !!

***

– Les réponses que nous avons reçues viennent surtout des cliniques bruxelloises. Je crois que je vais y aller demain.

– Tu devrais peut-être demander l’aide de quelqu’un qui connaît bien les communes multiculturelles de Bruxelles…

C’est la deuxième fois qu’on lui recommande de se faire aider. Cela l’irrite. Il ne veut pas la contredire, mais il ne peut s’empêcher de rappeler que ce qui l’intéresse lui, ce n’est pas la société multiculturelle, c’est de répondre à la question « qui est la femme retrouvée morte et à moitié décomposée ». Son boulot ne consiste pas à faire une étude. Mais ces derniers mots, c’est déjà lorsqu’il avait la tête entrée dans le frigo, qu’il les a prononcés. Revenu près d’elle, il l’embrasse et entoure de ses bras le ventre et le bébé qui sont à eux.

– Même les différences culturelles ne résistent pas à une bonne vieille, solide, et rigoureuse enquête, menée à partir de détails, de témoins, de vérifications…

– Non seulement j’ai épousé un flic, mais un flic de la vieille école, si je comprends bien !

– Exact !

Elle se retourne, plonge les yeux dans les siens et, avant qu’il ne sente venir l’attaque : « Pourtant dans les Experts, ils ont souvent recours à un spécialiste de l’anthropologie ». Elle éclate de rire.

– C’est malin ! ça c’est malin… Plus de TV jusqu’à la naissance. Et ensuite, tu n’auras de toute façon plus envie de regarder autre chose que lui, et moi.

– Ou elle ! Nous en avons parlé et nous avons décidé ensemble de ne pas connaître le sexe avant.

– On se calme ! Il n’y a rien de mal dit : je voulais juste parler de « le » bébé…

Le lendemain, assis devant une tasse de café, au restoroute du Roeulx, Marietti n’est plus du tout sûr de son coup. Il revient de deux réunions, organisées à son intention à Molenbeek et à Schaerbeek, par des collègues accompagnés des responsables Prévention. Ceux-ci travaillent dans les quartiers à forte densité de populations « allochtones ». Il a remarqué que personne n’a jamais utilisé le terme « étrangers ».

– … les différences sont réelles. Il ne s’agit pas seulement de parler de vêtements. Tout est différent, la langue, les traditions, la prière, la nourriture, les odeurs, le rôle du père, de la mère, des frères, des sœurs… De plus, ces populations sont non seulement différentes par rapport à nous mais elles sont aussi différentes entre elles. Ce sont des communautés distinctes, avec des oppositions, parfois des haines qui se reconstituent dans les pays d’émigration ...

– … Je n’accepte pas que l’on dise que pour nous ils sont tous les mêmes. Tout notre travail consiste précisément à essayer de connaître le mieux possible les identités des uns et des autres, afin de construire un véritable dialogue, et qu’ils puissent vraiment s’exprimer…

– … puis, il y a les nouveaux arrivants, ceux des pays d’Europe de l’Est. Ils s’installent dans des quartiers nord-africains parce que le prix des loyers y est moins élevé. Ce sont des quartiers pauvres. On a alors d’autres types de problèmes sur les bras, notamment des problèmes d’alcool, ce ne sont pas des Musulmans ...

Une jeune femme qui, depuis le début, dissimule sa beauté sous une attitude agacée, prend la parole, s’adressant directement à Marietti :

– La seule chose à retenir pour votre problème, c’est qu’une femme ayant l’âge de celle dont vous recherchez l’identité ne peut pas se retrouver seule, à l’insu de tous, dans un coin perdu. C’est impossible. Même une heure, elle n’y parviendrait pas.

– Comment alors … ?

– Je ne vois pas d’explication ; et si un jour vous trouvez la réponse, pensez à nous envoyer un mail.

Marietti reprend un café auquel il ajoute un morceau de tarte au riz. Paradoxalement l’après-midi bruxellois l’a conforté. Il se sent davantage sûr de lui-même. Une femme est une femme. Et un cadavre de femme est un cadavre de femme. Nous sommes, comme devant la loi, tous égaux devant la mort. Il n’y a pas de cultures différentes ou de traditions qui tiennent. Rien que de l’égalité : la loi et la mort. Et le bon flic est celui qui agit en conséquence. Il a un sourire : « Celle-là, je vais quand même la ressortir à Myriam ».

Le lendemain, il a réexpliqué le tout à Bonfand.

– La question n’est pas de savoir pourquoi une Marocaine…

– Elle est marocaine ? C’est sûr ?

– Non, je dis Marocaine pour me faire comprendre. J’aurais pu prendre n’importe quelle autre nationalité, ou presque.

– Ok, je pensais que tu en savais un peu plus et qu’elle était marocaine.

– Elle l’est peut-être, mais on n’en sait rien ! Bon, je reprends. La question n’est pas de savoir pourquoi une Marocaine, ou une Turque, « en zo voor »…

Bonfand veut l’interrompre pour souligner que depuis sa réunion à Bruxelles il a appris quelques mots de flamand, mais à l’instant précis où la phrase se termine, il voit comment Marietti regarde la femme qui vient d’entrer dans le bureau.

– Bonjour inspecteur.

– Bonjour. Excusez-moi, je ne m’attendais pas à vous revoir aujourd’hui, ni si tôt … je vous présente mon collègue, Bonfand ; nous travaillons ensemble sur l’affaire.

– Je suis venue vous présenter des excuses. J’ai pris congé ce matin, exprès. J’aurais pu vous téléphoner, mais ce n’était pas suffisant. En tout cas, ce ne l’était pas pour moi. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à vous, hier, toute la soirée. De même qu’à la façon dont je vous ai répondu.

Elle lui paraît plus jeune, reposée, agréable à regarder et à écouter.

– Des réunions comme celle d’hier, vous n’imaginez pas le nombre de fois que nous en organisons, ni à quel point on sait les faire durer. Ce sont toujours les mêmes personnes, les mêmes phrases, les mêmes constats. Il n’y a jamais rien de concret. Hier, ce n’est pas contre vous que je râlais, mais contre eux. Vous étiez venu avec vos questions … et nous, on répétait nos trucs habituels … Après votre départ, j’étais gênée. Ils m’ont reproché de vous avoir balancé « envoyez-moi un mail » …

– Un café ? Autre chose ?

– Non, rien, merci.

– Vous n’étiez pas obligée de vous excuser. Mais au cas où…, un mail aurait suffi, vous savez !

Elle sourit, regardant vers le bas, vers son bureau, là où plusieurs dossiers semblent perdus. Du bout des doigts, elle pousse la tête de Goofy en plastic jaune dans laquelle il range des crayons, des bics et deux canifs.

– Vous pouvez vous moquer, c’est de bonne guerre. Je voulais quand même ajouter quelque chose, rapport à votre enquête. Ce qui est arrivé n’est pas normal…Ça ne tient pas la route, et le fait que personne n’ait signalé sa disparition, n’est pas réconfortant.

– Réconfortant ?

– Je ne veux pas dire de bêtises. Vous pouvez vérifier, je connais mon métier, je travaille avec ces gens depuis des années. Mon père était d’origine turque. Il a étudié à l’ULB, et a rencontré ma mère, une Belge.

Pourquoi ressent-elle le besoin de parler d’elle ? Marietti n’en n’a pas conscience … Mais elle parle, et il l’écoute.

– C’est comme si la famille de cette femme avait su qu’elle se rendrait quelque part. Si je ne me trompe pas, votre enquête sera difficile et il vous faudra être prudent, inspecteur.

– Prudent ? Pourquoi ?

Il la regarde. En un seul et même moment, comme si tout lui était livré en pièces à assembler, il comprend que cette jeune femme, dont la veille encore, en se levant même ce matin, il ne savait rien…, que cette jeune femme est belle, qu’elle est venue pour lui parler, l’aider, et même le protéger. Il comprend aussi que ce qui lui eût paru complètement impensable – ne pas tout raconter de sa journée à Myriam – est subitement devenu possible. Mais à l’intérieur de lui-même, Myriam se révolte, bouscule et remet d’aplomb tout ce qui s’est entrechoqué en quelques instants, le cœur, les pensées, le sang, les émotions…

– Comment vous appelez-vous ?

– Sandra. Sandra Haksal… Je vais devoir repartir. Je n’ai pris congé qu’un demi-jour.

Elle se lève et lui tend un papier où sont inscrits son adresse, un numéro de GSM et une adresse mail.

– Si je peux vous être utile, n’hésitez pas. Mais pensez à ce que je vous ai dit… Soyez prudent.

Marietti la laisse partir. Ses derniers mots de sollicitude, tout autant que de mise en garde, le laissent indécis.

***

Il ne viendra pas. Je suis restée sans bouger. Je n’ai appelé personne. Je n’ai pas crié. Je n’ai pas quitté ma place, sauf lorsque mon ventre et mes intestins n’en pouvaient plus de se retenir. A chaque fois, j’ai veillé à revenir m’asseoir à la place que l’on m’avait indiquée. J’ai eu la diarrhée. Le docteur m’a dit que je devais me faire opérer. Mais je n’ai pas voulu. Ma sœur va répéter partout que mon mari ne voulait pas, qu’il refusait qu’un médecin me touche. Comme si le père de mes enfants ne voulait pas que je sois guérie. Que ma soeur s’occupe de ses affaires ! Qu’elle reste avec son impuissant de mari ! De toute façon, le médecin m’avait déjà touchée pour trouver ce que j’avais, ce qui n’allait plus dans mon ventre. Pendant qu’il faisait cela avec ses mains gantées, j’avais devant les yeux la rue du village où se trouvait l’école. Seuls les garçons pouvaient y entrer. Nous restions dehors, petites filles, à regarder, à nous demander ce que l’on faisait à nos frères… Abdel, il faut que tu viennes. C’est pour te serrer contre mon cœur que je suis ici, que je t’attends. Il m’avait dit que je te verrais. J’avais rendez-vous à la clinique, mais je n’y suis pas allée, pour te voir. Ton père voulait que je guérisse. Il n’avait plus jamais été à l’école après celle de notre village. Ensuite, il avait travaillé comme ouvrier sur des chantiers. Il disait souvent ne pas comprendre assez la vie, et que personne ne comprend jamais tout ce qui arrive dans une vie. Mais il voulait que je guérisse. Même si un autre homme devait toucher ta mère, Abdel. Chraïbi, ton père, était le meilleur des hommes. Mais il est mort. Il nous a quittés depuis déjà deux ans. Nous n’avions pas l’argent pour payer l’opération, et payer la chambre à la clinique. J’ai continué à avoir mal. Je suis retournée chez le docteur. Pas parce que j’avais mal, mais parce que mon Chraïbi avait voulu que je guérisse. Le médecin n’était plus le même. Il était plus jeune, mais lui aussi a touché le ventre de ta mère. J’allais être opérée. Mais Daïf, ton ami, m’a dit d’attendre, et que je te verrais Abdel ! Abdel, Abdel…, je t’en supplie mon Abdel, viens me rejoindre…                                                            

***

« Et si Judas sort se promener ce soir, c’est vers Judas que le mèneront ses pas… ». Myriam relit cette phrase. Elle redresse les coussins pour mieux se caler le bas du dos, en essayant de ne pas renverser une pile de livres disposés à portée de main. Elle saisit un cahier dont la couverture rouge porte une étiquette « Sujets de dissertation ». Elle copie la phrase, en précisant « de Maeterlinck cité par Joyce ». Elle note entre parenthèses l’édition et la page, et ajoute IDÉES : philosophie de la prédestination ; Judas ne pouvait pas être autre que Judas ; quelle que soit l’occupation d’un traître, ne fût-ce que se promener, il trahit.

Rien, jusqu’à présent n’a fait progresser l’enquête. Marietti a suffisamment d’expérience pour savoir qu’il ne doit pas s’en inquiéter. Les recherches partent en plusieurs sens et creusent le sol. Certaines ne feront que s’enfoncer toujours plus bas ; d’autres, à un moment donné, que nul ne peut pressentir, relèvent la tête, prennent une direction. On n’a plus alors affaire à un puits mais à une galerie … laquelle peut soudain en croiser une autre. Pour l’instant rien de tel, la jonction n’existe pas. Il lui faut attendre. Mais l’expérience lui a également appris que si ce moment tarde trop, l’enquête peut alors durer très longtemps. Autrement dit, plus du temps s’écoulera entre la mort de la vieille femme, plus des renseignements divers et inutiles sortiront de terre. Ils s’accumuleront, et même s’ils contiennent la pépite d’or, personne ne sera plus en mesure de s’en apercevoir.

C’est ce que se dit Marietti en feuilletant quelques pages, reliées sous une farde plastifiée. Il avait pris contact avec l’ULB, et avait été étonné de constater que dans le monde universitaire il était normal de s’intéresser au henné. Après quelques recherches on lui avait conseillé de s’adresser directement au professeur Marie-Luce Gélard de l’université de Nancy. Dans cette note, écrite à la main, elle commence par l’assurer avoir bien compris son problème, qu’elle se limitera en conséquence à une présentation générale de l’utilisation du henné au sein des sociétés du Maghreb et du Machrek, suivie de quelques conclusions susceptibles de l’intéresser plus directement pour son enquête. Enfin, elle se tient à sa disposition pour toute précision complémentaire.

Sceptique, Marietti éprouve pourtant rapidement un véritable plaisir à lire de la première à la dernière page ce concentré de sciences humaines et est même un peu gêné d’y avoir pris tant d’intérêt, alors que, bon, fondamentalement le henné… Mais il sait à présent que si c’est surtout une affaire de femmes, il arrive que des hommes y recourent également. Les usages sont multiples et vont du marquage corporel, de la parure cosmétique, aux remèdes pharmacologiques. Tout cela, en pouvant passer par des rituels religieux et des traditions culturelles. De façon plus symbolique le henné traduit toujours l’appartenance à un groupe, ou à une population. Sur ce point, Marietti sourit car l’anthropologue n’a pu s’abstenir d’ajouter une note de réprobation à l’encontre des jeunes occidentales qui s’approprient l’usage du henné sans rien connaître de sa signification – « Elle s’entendrait bien avec Myriam ! » – « Dans le contexte de l’émigration, la réapparition d’un engouement pour le henné fonctionne comme l’émergence d’un renouveau de l’identité collective, le marquage du corps apparaissant comme un puissant facteur d’intégration et/ou d’exclusion ». L’attention de l’inspecteur s’est arrêtée sur un détail : comme il s’agit d’un tatouage, principalement des mains et des pieds, temporaire, il n’est pas ineffaçable. Cela conduit l’utilisatrice à rechercher la qualité du produit, et à soigner le travail sur la peau en procédant par couches successives : la « durabilité est intimement liée au statut social des femmes, car elle suppose une relative inactivité (éviter de toucher l’eau, de laver le linge, etc…) ».

Il fait deux copies. L’une pour Sandra Haksal, avec un mot d’explication lui demandant son avis. L’autre pour Myriam. Ensuite, il rejoint Bonfand à l’Hôtel de Ville, dans le bureau du Secrétaire communal. Une réunion se tient pour tenter de comprendre comment une vieille « marocaine » avait pu pénétrer dans un entrepôt désaffecté, appartenant à l’administration, et y rester suffisamment longtemps pour y mourir de faim. Et ce, à l’insu complet de cette même administration.

C’est le Secrétaire adjoint, monsieur Ribiez, qui est chargé de résumer. Il est plus âgé que son supérieur, mais celui-ci lui est passé au-dessus de la tête car il disposait, lui, de la bonne carte de Parti. Depuis, rien ne plaît davantage à Ribiez que d’apprendre qu’il y a un problème parmi le personnel communal. Il semble alors sortir de sa torpeur, souvent parfumée à la bière. Cette histoire de bâtiment non surveillé et de cadavre inexplicable, c’est un peu sa revanche : rien de tout cela ne serait arrivé si c’était lui qui avait été nommé Grand Chef.

« Première constatation… ». Il parle en promenant son regard tout autour de la table, prenant le temps nécessaire pour fixer chacun des participants.

– …Que des clés aient disparu, ce n’est pas une exception, puisqu’on a mis en place une procédure administrative à suivre pour le remplacement de celles-ci quand c’est nécessaire. Comme toute dépense doit être justifiée, on sait que la dernière disparition de clés date d’il y a huit mois.

– Pourquoi des clés disparaissent-elles ?

– Le formulaire porte toujours la même explication : elles sont déclarées perdues. En fait, il arrive souvent qu’elles aient été volées et celui qui les a prises ne les utilise pas tout de suite. Il attend quelques semaines et lorsqu’il croit que le bon moment est arrivé, il s’introduit dans un bâtiment et vole du matériel.

– Du matériel ?

– Oui, des outils, des machines, une foreuse, un poste à souder…

– C’est fréquent ?

– Une vraie calamité, et chaque fois il faut remplacer ce qui a disparu. La Ville paie…

– Et ?

– Hé bien, je me suis dit que cela c’était peut-être passé de cette façon. Pour faire entrer cette pauvre vieille dans l’entrepôt, il fallait avoir la clé. Pourquoi dans cet entrepôt précisément, ça je l’ignore. C’est plutôt votre rayon de le découvrir. Mais pour la clé, je suis prêt à parier une Saint-Feuillien que j’ai raison.

– Vous pensez que quelqu’un aurait travaillé ici…, enfin dans les services de la Ville, et aurait pu voler une ou plusieurs clés et les conserver ?

– En tout cas, pour moi c’est la seule solution. On est en effet tous d’accord sur le fait que ce n’est pas parce qu’elle était arabe que la vieille a pu passer à travers les murs. Il faudrait donc que ce soit quelqu’un qui travaille encore au sein des services, quelqu’un qui a accès aux clés. Or là, il y a un hic.

Il se régale de l’effet causé.

– La procédure pour disposer des clés a été modifiée il y a quelques semaines. On avait constaté trop de vols. L’échevin ne savait plus quoi répondre en réunion du conseil communal. On a donc limité fortement le nombre des agents responsables des clés. Je les connais tous, et je suis certain – il rit ouvertement en le disant – qu’aucun d’eux n’a jamais pensé à introduire une vieille arabe dans un de nos dépôts, ni de la laisser mourir de faim. On n’aime pas beaucoup ces gens-là, mais quand même ! ajoute-t-il, souriant.

– Tous vos agents sont-ils statutaires ?

– Non, beaucoup sont des contractuels ; certains à durée indéterminée, mais la plupart ont des contrats limités dans le temps.

– Est-ce le cas de ceux qui ont un rapport avec les dépôts de matériaux ?

 – Il s’agit du service des travaux ! C’est là où il y a le plus de contractuels, et où la vitesse de remplacement est la plus élevée au niveau du personnel.

C’est le moment que Bonfand attendait pour intervenir.

– Monsieur Ribiez s’est proposé de faire rechercher, durant les quelques semaines autour de la dernière disparition de clés, les noms des membres du personnel dont on peut supposer qu’ils ont dû à un moment ou l’autre travailler au dépôt…

– …et ?

– Et dont le contrat n’aurait pas été renouvelé.

– Je vous remercie monsieur Ribiez, répond Marietti, mais rien n’indique que celui, ou celle d’ailleurs, qui aurait ouvert la porte travaille nécessairement dans les services de la ville. Si c’est le cas il peut toujours en être un agent.

– Je sais. Mais il y une chose que je ne vous ai pas encore dite. Quand on s’est rendu compte de la disparition d’un jeu de clés, il y a huit mois, il y avait eu un vol important. Trente-cinq ordinateurs que l’administration venait d’acheter. Ils avaient été déposés dans cet entrepôt pour deux ou trois jours, le temps nécessaire pour procéder au remplacement des anciens modèles. Mais cela avait pris plus de temps que prévu. Et un matin les vingt-huit ordinateurs qui restaient encore à installer, avaient disparu.

– Je suppose que vous avez mené une enquête.

– Bien entendu. Mais nous n’avons pas ébruité, parce que cela ne faisait pas trop sérieux – il ne peut s’empêcher de sourire – pour une administration, mais comme pour chaque vol nous avons déposé plainte. L’enquête n’a abouti à rien de précis. Cependant comme nous avions quelques doutes, nous n’avons pas renouvelé les contrats d’une dizaine de personnes.

Marietti réfléchit. Ce n’est peut-être encore rien, mais cela peut aussi être une première galerie qui s’ouvre.

– Vous pourriez retrouver la liste des noms ?

Un sourire alors se partage entre Ribiez, tendant la main pour saisir le verre posé en face de lui, et Bonfand sortant d’un classeur une feuille imprimée :

– Nous pensions bien que cela vous ferait plaisir, inspecteur !

***

A la façon dont le bruit de la sonnette fut un instant plus long que d’habitude, Daïf avait compris qu’ils étaient là. Qui exactement, il n’aurait pas pu le dire. Mais il était certain que des gens quelque part le recherchaient et finiraient par le retrouver. Ceux-ci ou d’autres d’ailleurs, car tout s’était emmêlé.

– Vous êtes bien Daïf Mahmed ? Nous voudrions vous poser quelques questions ? Est-ce que vous comprenez le français ?

– Oui., mais je … Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

– Je suis l’inspecteur Jacques Marietti, de la police fédérale. Voici mon collègue, l’inspecteur Bonfand. Pouvons-nous entrer ?

– Je ne vois pas pourquoi…

– Nous avons quelques questions à vous poser.

– Je n‘ai rien fait de mal. Je ne comprends pas pourquoi la police vient ici chez moi ... C’est quoi votre problème ?

– Ce n’est pas notre problème, mais c’est peut-être le vôtre, répond Bonfand.

– Vous m’accusez de quoi ?

– Il n’y a pas d’accusation, on veut juste vous poser des questions…D’accord ? Cela concerne votre travail à la Ville…

A ce moment Daïf se jette entre les deux inspecteurs, se rue dans la cage d’escaliers et dévale les étages avec toute l’agilité d’un danseur de hip-hop. Quelques secondes à peine se sont écoulées avant qu’il n’ait complètement disparu. Les deux représentants de la loi ne se sentent pas fiers.

– On devrait s’entraîner un peu plus, dit Bonfand.

– Merde, merde et remerde…

Après avoir appelé Mirella pour qu’elle lance un avis de recherche général, ils jetèrent un coup d’œil dans l’appartement. Pour une fouille plus complète, une autorisation était nécessaire.

Silencieux dans la voiture qui les ramenait à Mons, Marietti se sent abattu. Tout était resté si longtemps immobile et inutile. Ensuite il y avait eu cette éclaircie soudaine : une liste de dix noms, dont un seul avait la brillance du fluo, c’est-à-dire un nom à consonance arabe, Daïf Mahmed, domicilié à  Anderlecht, rue du Docteur Zamenhof.

– Sauf si ce type a l’habitude de s’enfuir dès que quelqu’un sonne à sa porte, on a quand même fini par trouver quelqu’un qui doit, au moins, savoir quelque chose.

– Oui, sauf que maintenant on ne sait plus où est ce quelqu’un.

***

Quand il rentre chez lui, Myriam l’attend, tenant un bout de papier.

– Une madame Sandra Haksal a téléphoné pour toi. Elle a demandé si ton enquête avançait et a laissé un numéro où tu peux la rappeler.

Visiblement elle s’est efforcée de parler de façon naturelle et détachée. Elle a choisi les mots et les a peut-être même répétés en cherchant le ton, celui de l’absence de jalousie, de l’épouse qui ne s’immisce pas dans le travail de son mari, de la femme confiante, d’autant plus sûre de soi qu’elle se sait totalement impuissante avec son ventre énorme, ses envies de vomir, et ce teint blafard qu’autour d’elle on appelle le « masque ».

– Donne-moi le numéro, je vais appeler (il a veillé à ne pas dire je vais « l’appeler »).

– Tu n’avais pas déjà ce numéro ?

– Non, je ne vois pas pourquoi…

– Elle croyait te l’avoir déjà remis mais n’en n’était pas certaine. En tout cas tu lui avais donné le tien…

– Myriam, on se calme…

– Je suis très calme, moi… Je porte notre enfant, nous sommes occupés de préparer la nouvelle chambre pour lui, et une femme m’appelle pour me demander comment va ton travail ? et si tu avais préparé aujourd’hui ?

– C’est ce qu’elle a demandé ?

– Oui.

– Je voudrais savoir si elle a prononcé les mots « préparer aujourd’hui » ?

– Oui, c’est ce qu’elle a dit… Je suis enceinte mais pas débile… Je suppose que c’est parce qu’elle ne t’avait plus vu depuis hier ? C’est cela ? C’est pour ça qu’elle m’a demandé ce que tu avais fait aujourd’hui ?

– Donne-moi le numéro, et arrête de dire des conneries…

– Ne me dispute pas !

– Je ne te dispute pas. Je veux simplement que tu te rendes compte que tu me fais une crise de jalousie, et que si tu me passes ce numéro, je l’appelle, tu écoutes et tu entendras toute la conversation… Ok ?

– Je me fous de ta conversation… Tiens le voilà son numéro…

Il appelle plusieurs fois, mais personne ne répond. Myriam s’est mise au lit. Marietti reste assis dans le sofa, il sait qu’il devrait aller la consoler mais il craint de relancer sa colère. Puis il y a autre chose : pourquoi cet appel ?

***

– Inspecteur Marietti ? C’est la police d’Anderlecht : on a retrouvé votre suspect cette nuit. Il n’était pas très loin du quartier Zamenhof. On l’a attrapé quand il cherchait à rentrer chez lui, pour reprendre ses affaires. On lui a demandé pourquoi il s’était enfui : c’était, soi-disant, un réflexe, parce qu’il lui est arrivé de voler des petits trucs, des GSM., ou de casser une vitre d’auto… Alors il a paniqué en vous voyant. Enfin, c’est ce qu’il dit.

– Je vais venir l’interroger.

– Je vous l’ai déjà envoyé tôt ce matin en fourgon. De toute façon on devait conduire un autre suspect au tribunal de Mons.

– Merci…

– Pas de quoi, si je pouvais vous envoyer quelques petites crapules tous les matins…

Daïf Ahmed est pitoyable. Ses vêtements sont tachés, son crâne rasé donne une impression de saleté, sa barbe est celle d’un homme qui n’a pas dormi et qui est interrogé par des policiers, un homme qui a peur parce que la seule chose qu’il a apprise, c’est que la vie l’a fait naître pour lui faire peur. Par contre ce que, dans l’instant présent, il ignore c’est ce que sait l’inspecteur qui le regarde en silence. Et si cet inspecteur sait quelque chose, jusqu’où va ce qu’il sait ? Que sait-il ce fils de pute ? Jusqu’à quel étage peut-il monter avec moi ? Que connaît-il d’Abdel ? Sait-il où il est ? S’il vit encore ? Que va-t-il me dire ? Et moi, jusqu’où dois-je aller ?

– Je devine à quoi tu penses, Mohamed.

– Je ne m’appelle pas Mohamed. Mon nom c’est Daïf Mahmed.

– Ahmed, Mohamet…, c’est un peu le même, non ? De toute façon, quelle que soit la façon dont tu t’appelles, je crois qu’il y a une seule chose qui t’intéresse pour le moment… Une seule question qui tourne dans ta tête : savoir si j’en connais assez pour te mettre dedans ! Je me trompe Daïf Mohamed ?

– Mahmed !

– Je vais être franc avec toi : je n’ai pas grand-chose. Mais je suis de mauvaise humeur. Je n’aime pas cette enquête, j’ai des ennuis chez moi, et ta tête ne me revient pas.

– Vous n’avez pas le droit de me parler ainsi. Vous n’avez rien contre moi, rien du tout, putain !

– Pourquoi t’es-tu enfui en nous voyant ?

– C’était un réflexe. Je suis parti comme ça, sans réfléchir… mais maintenant que je te regarde en face, j’avais bien raison… Putain de ta mère, j’ai rien fait…

– Je vais continuer à être direct avec toi. Cela ne servirait à rien de te poser des questions sur ton travail à Mons, sur le matériel volé, sur les clés de l’entrepôt que tu as gardées…

Le silence. Daïf a compris que Marietti n’a pas grand-chose de plus à mettre sur la table. Il lui reste quelques étages…

– … tout cela je m’en fous, les outils, les vols… par contre je veux savoir pourquoi la vieille femme dans l’entrepôt…

Pendant les deux heures que dura l’interrogatoire, Daïf Mahmed ne reconnut jamais être au courant de quoi que ce soit. Il ne parvenait même pas, disait-il, à comprendre de quoi il était question. Oui, il connaissait l’entrepôt. Oui, il avait pu emporter l’un ou l’autre outil…, mais tout le monde le faisait. Non, il n’avait conservé aucun jeu de clés. Non, il n’avait fait entrer personne dans l’entrepôt. Surtout pas une vieille femme !

– Vous me demanderiez si j’ai fait entrer une jeune … mais une vieille !!!…

Le soir, Marietti va directement s’étendre sur le lit. Il se presse contre le dos de Myriam, passe les mains de l’autre côté d’elle, sur son ventre.

C’est elle qui le réveille : « Ton GSM sonne »…

– Un médecin de l’hôpital Érasme croit savoir de qui il s’agit. Il va venir examiner le corps ! Mais d’après le rapport du légiste que nous avons envoyé, il est quasi certain de ne pas se tromper.

– Tu en es sûr ?

– Sûr que ce soit elle, non ! Mais je suis sûr de ce que je viens de te dire ! D’après la fiche d’inscription à Érasme, elle s’appelait Maïsha, épouse Ben Haari. Elle devait se faire opérer, tout était prévu, mais elle ne s’est jamais présentée aux admissions…

– On a une adresse ?

– Oui. Et là tu vas être surpris : rue Wayez, à Anderlecht.

– Anderlecht ?

– Et je me suis renseigné, c’est à 500 mètres de la rue Zamenhof.

Malheureusement, la vraie surprise fut de se rendre compte que plus personne ne vivait à l’adresse indiquée. Les meubles, les objets qui entourent une vie de famille étaient bien là, tous présents, mais inutiles, aussi inertes que si c’était une photographie grandeur réelle. Dans la salle de bains qui servait aussi de buanderie, Marietti regarde longtemps la machine à lessiver.

– Tu t’intéresses à cette machine ? Myriam en veut une nouvelle ? Ou bien c’est toi, pour le linge du bébé ?

– Non. Tu veux apprendre quelque chose, que tu pourras répéter plus tard ?

– … pourquoi pas ?

– Les dessins sur ses mains…

– Les mains de la vieille femme ?

– Évidemment ! De qui s’occupe-t-on depuis des jours ? Hé bien, ces dessins elle les a peints elle-même ! Et tu sais pourquoi, nous avons pu encore les voir ? Parce qu’elle avait une machine à laver le linge…

– Ça, chef, ça m’impressionne…, et son aspirateur ? Il ne nous apprend rien, l’aspirateur ?

Marietti garde le silence, comme s’il pénétrait la vie qu’une famille d’émigrés maghrébins a vécue dans ces quelques pièces. Sans savoir pourquoi, il est certain que ce furent des moments de bonheur.

***

– Je suis l’inspecteur Benoît Stijn. Je vous en prie, asseyez-vous…

– Jacques Marietti, et voici l’inspecteur Bonfand.

– Bienvenue ! J’ai été informé que nous allions travailler ensemble.

– Oui, je vous ai apporté une copie complète du dossier, un résumé de l’enquête et de ce que nous avons trouvé jusqu’à présent.

– De notre côté nous avons déjà procédé à quelques recherches rapides, à partir du nom Ben Haari. Un Chraïbi Ben Haari, qui pourrait être le père de famille, vu l’âge indiqué à l’État civil, est décédé début 2014, il y a deux ans.

– Les enfants ?

– Toujours d’après l’État civil, un seul fils, prénom Abdel, serait encore en Belgique. Il était domicilié chez ses parents rue Wayez. Son frère et deux de ses sœurs vivent au Maroc depuis plusieurs années. La troisième sœur est mariée à un Danois, et ils habitent à Copenhague.

A ce moment, après avoir frappé à la porte, elle entre dans le bureau. Ses cheveux sont d’un noir absolu. Ses vêtements ne sont que chemisier, pantalon et veste assortis. Mais Marietti ressent quelque chose qui ne le surprend pas : la certitude que cet instant présent, il l’attendait. Rien cependant, dans l’attitude de Sandra ne semble le rechercher, mais tout dans son attitude appelle les regards de Jacques Marietti.

Elle se tourne vers l’inspecteur Stijn.

– Bonjour, excusez-mon retard : je me suis mise en route dès que j’ai reçu votre message…

Sans la saluer autrement que par un signe de tête, il s’adresse directement à Marietti :

– Pour tout dossier concernant des Nords-africains domiciliés dans une commune bruxelloise, nous sommes tenus d’informer les services de prévention qui travaillent dans les quartiers à forte population musulmane.

– Tous les Nords-africains ne sont pas musulmans, dit-elle, et tous les musulmans ne sont pas Nord-africains….

– Je sais ! Je sais ! Je sais ! … Vous avez déjà – je pense ne pas me tromper – fait la connaissance de l’inspecteur Marietti. Je vous présente donc son collègue l’inspecteur Bonfand. Inversement, je vous présente Sandra Haksal, du service préventions de la Ville de Bruxelles, mais elle s’occupe aussi des communes « dures » comme Molenbeek, et Anderlecht bien entendu.

Sandra Haksal regarde Marietti. Son ton est professionnel :

– Je vous ai appelé, dit-elle, pour recevoir des nouvelles de l’enquête.

– J’ai essayé de vous retéléphoner. Mais vous n’avez pas répondu. J’ai pensé que pour vous ce n’était pas si urgent, d’avoir des nouvelles de l’enquête, comme vous dites.

– Si on récapitule, interrompt Bonfand, voilà ce que nous savons : le 14 janvier 2016, une marocaine âgée d’une soixantaine d’années, probablement appelée Maïsha Ben Haari et domiciliée à Anderlecht, est morte de faim, enfermée dans un entrepôt inutilisé de la Ville de Mons. On soupçonne Daïf Ahmed, qui fut un agent communal contractuel, d’être celui qui l’a introduite dans ce bâtiment – et ce grâce à un jeu de clés volé il y a plusieurs mois. On n’a aucune idée du pourquoi. Ni si le vol des clés était prémédité. Autrement dit, si Daïf savait déjà en les volant qu’il utiliserait l’entrepôt pour y introduire la victime … ou « sa » victime. Quand on a essayé de l’interroger, il s’est enfui. Une fois repris, il a affirmé ne rien savoir de l’histoire. Il a été remis en liberté. On peut juste noter qu’il habite un appartement situé dans le même quartier d’Anderlecht que la famille Ben Haari. Famille est un grand mot, puisque le père est mort il y a six mois, apparemment de façon naturelle – en tout cas il a été enterré. Deux filles et un frère vivent au Maroc. Une troisième fille habite à Copenhague. Seul le fils Abdel était domicilié chez ses parents. Mais on n’a pas trace de lui. Leur appartement – ils étaient propriétaires, on a vérifié – est comme abandonné depuis un bout de temps.

– Il faut réinterroger Daïf, reprend Marietti. Et questionner les habitants du quartier, on saura peut-être s’il avait des contacts avec les Ben Haari, peut-être avec les filles quand elles habitaient encore là…

Stijn s’adresse à Sandra.

– Vous avez entendu. Il y a de quoi faire travailler le service d’aide à l’intégration… Si du moins je peux leur ordonner de faire quelque chose…

– Je ne vais pas vous répondre sur la façon de travailler de vos policiers, Inspecteur… Je vous laisse, j’ai du boulot…

Marietti paraît si surpris que Stijn ne peut éviter une explication, après qu’elle soit sortie :

– Depuis que cette fille a été engagée pour travailler sur le terrain, je n’arrive pas à lui faire confiance, c’est une fouteuse de merde… Je ne vous demande pas de me croire, mais je vous aurai mis en garde. La plupart des agents de prévention défendent naturellement les émigrés dont il s’occupe. Si on les écoute, tout est toujours de la faute de mes policiers… J’ai l’habitude. Mais elle, elle en fait trop. Je ne la sens pas…

 Après un moment de silence, il poursuit :

– Cela étant, on va s’y mettre. On connaît le quartier. Nous avons nos relais, des petits indics…

Encore une mise en garde de plus, se dit Marietti.

Avec Bonfand, ils boivent un café à la terrasse de la Tribune, place de la Résistance.

– Je peux te dire un truc, Jacques ? Tu ne vas pas râler ?

– Je crois que je sais ce que…

– Évite cette fille. Stijn ne pouvait pas te le dire de la même façon que moi… Mais ça se voit qu’elle te fait de l’effet…

– Arrête tes conneries ! Tu racontes n’importe quoi ! Par contre – il sourit – c’est vrai qu’elle a quelque chose d’intrigant. Stijn a raison…

– Dans ce cas, si la demoiselle intrigue le monsieur, laisse-moi me renseigner. Ne t’en occupe pas. Ne l’approche plus. Cette turque a son chemisier qui s’ouvre tout seul quand elle te regarde.

– Arrête ! Elle a autre chose…

– Oui, ça certainement !

– Ça va, ça va. C’est OK … Essaie d’en connaître un peu plus sur Miss Turquie. Mais, discret ! Compris ! Je n’ai pas envie que Myriam apprenne que je t’ai demandé de te renseigner sur elle.

– Tu ne m’as rien demandé.

***

Mon Chraïbi souffrait de ne plus vous voir. Il parlait de tes sœurs. Mais toi, Abdel, tu étais devenu pour lui l’image du grand malheur. Il pensait tout le temps à toi. Je le savais, moi. Mais plus jamais il ne prononçait ton nom. Il ne comprenait pas ton départ, ton absence, ton silence. Il avait peur pour toi, et pour nous tous. Un jour, en revenant de la Mosquée, il avait parlé avec d’autres frères. Et j’ai vu, Abdel, que ton père, mon Chraïbi, avait pleuré. Il se tenait seul, agenouillé sur le sol, près de la table de la cuisine. Il s’est relevé et m’a dit : « Jamais, nous ne reverrons notre enfant ». Même à ce moment, il n’a pas prononcé ton nom. Je suis venue dans cet endroit où ton ami Daïf, que son nom soit béni, m’a emmenée. Je suis ici et je t’attends Abdel. Pour te voir. Car je sais qu’ainsi ton père te verra à travers mes yeux. Je t’en supplie Abdel…

***

Daïf n’a pas eu le temps de se retourner. Il a entendu comme un froissement de tissu derrière lui, a compris qu’il s’agissait d’une lame sortie de son fourreau, et immédiatement la douleur a explosé dans sa tête.

Le lendemain matin, sur un des parkings face aux immeubles près la rue du Docteur Zamenhof, l’inspecteur Stijn regarde la gorge tranchée.

– Marietti ? C’est Stijn. On a retrouvé Daïf Mahmed. Il a eu son compte : quelqu’un l’a égorgé !

 ***

– Cela ne ressemble pas à un crime crapuleux, il n’y a pas de traces de lutte…

Marietti est en voiture sur l’autoroute Mons-Bruxelles. Le gyrophare bleu lui ouvre la route malgré les travaux et les embouteillages. C’est par la radio qu’il apprend la nouvelle : un groupe terroriste proche de Daesh a revendiqué « l’exécution » d’un traître dans les rues de Bruxelles.

Quand il arrive au commissariat, il a l’impression de pénétrer à l’intérieur d’un bâtiment militaire sur pied de guerre, avec des gardes en uniforme des forces spéciales, et des armes comme il n’en avait encore jamais vues. L’inspecteur Stijn s’efforce de répondre calmement aux questions que lui posent deux types qui ne peuvent être que ses supérieurs. Derrière eux, se tient un officier militaire. Marietti fait un signe de tête et va s’asseoir face à l’inspecteur Stijn qui le présente aux autres. Son GSM vibre. Un texto de Bonfand « Miss Turquie ne fait partie d’aucun service social. Inconnue au bataillon ». Aucun des participants ne s’adresse directement à lui. Ils parlent entre eux, avec une même question qui revient sans cesse : qu’est-ce qui a foiré ? Stijn ne sait pas quoi répondre.

– … vous aviez les hommes et vous aviez le matériel … organiser une surveillance, c’est pas le bout du monde quand même … c’est votre secteur, nom de Dieu … Personne ne connaît mieux ce quartier que vous et vos agents …

Sans savoir pourquoi, Marietti attend l’arrivée de Sandra Haksal. Il est certain qu’elle a sa place autour de cette table. Elle n’arrive pas, mais il a compris que depuis le début, depuis la découverte du corps pourri de cette vieille femme, depuis toutes ces journées passées à se casser les os du cerveau pour tenter de comprendre, rien de ce qu’il aurait dû savoir ne lui a été dit.

– Daïf n’était pas perdu dans la nature, si je comprends bien ce que vous êtes en train de discuter.

Personne ne fait le moindre geste pour se tourner vers lui et le regarder. Marietti se lève, furieux, se dirige vers la porte, fait demi-tour, revient vers eux :

– Vous vous êtes foutu de ma gueule … Vous connaissiez ce gamin … Et vous ne m’avez rien dit … Mais dites-vous bien une chose : si j’avais été au courant, il serait encore vivant … Je vais rentrer à Mons, et je vous préviens : je ne lâche pas l’enquête, même si je dois retourner de la merde … La prochaine fois que l’on se verra, c’est moi qui vous aurai convoqué dans mon bureau …

Tout en regagnant sa voiture, il recherche le numéro de Sandra Haksal. Une seule sonnerie, et elle prend la communication.

– Je suis désolée…

– Qu’est-ce que vous saviez que vous ne m’avez pas dit ?

– Je suis vraiment désolée…

– Rien à foutre de vous et de vos regrets … Daïf était MON suspect et tout le monde s’est foutu de moi… Vous aussi ! Je suis certain que vous saviez qu’il était sous surveillance spéciale … Pourquoi ? Pourquoi, nom de Dieu !!!?

Pas de réponse. Elle a mis fin à la communication.

Un appel. C’est Bonfand :

– Il faut que tu rentres, tout le monde te cherche. C’est le grand bordel, ici.

Marietti est à la hauteur de Nivelles, lorsqu’elle le rappelle. Ils se donnent rendez-vous au snack de la station essence avant la sortie pour Mons.

– Pourquoi avoir téléphoné chez moi ?

– On pourrait peut-être se tutoyer…

– C’est comme tu veux … Pourquoi as-tu téléphoné chez moi ? Tu avais mon numéro de GSM …

– J’ai essayé, ça n’a pas été…, et je voulais te parler … ce n’était plus possible de te laisser te traiter ainsi … de ne rien te dire de ce que nous savions …

– Nous ? Qui nous ?

– Peu importe maintenant … ça n’a plus aucune importance aujourd’hui, mais le jour où je t’ai appelé, j’avais décidé de tout te dire…

– Pourquoi ?

– Je te l’ai dit, je ne pouvais plus supporter l’idée que tu te démenais dans le noir !

– Tu n’as pas répondu : « nous » c’est qui ?

– La Sûreté.

– Tu travailles pour la Sûreté de l’État ?

– Oui … Enfin, pas tout à fait … Je collabore …

– Tu travailles pour des services étrangers ? Pour les Turcs ?

– Au cas où tu ne suivrais pas l’actualité, monsieur l’inspecteur, il y a une alliance contre les djihadistes de l’État Islamique. Ce sont des assassins, des fous dangereux, ils violent les femmes, en font des esclaves…

– Ok ! ça suffit, je ne suis pas débile… ! crie-t-il en frappant avec le plat de la main sur la table … Tu m’as trompé … Tu m’as fait croire …

– Je t’ai fait croire quoi ? Hein, dis-moi ce que je t’ai fait croire… Qu’on coucherait ensemble ? C’est ça, hein ! Dis-le !!! Hé bien, non ! ça ne m’a jamais effleuré… Pour moi, tu es un flic, un flic à qui je devais mentir… Rien de plus… Et puis, marre ! Je m’en vais.

Elle se lève, va s’en aller. Marietti la retient. Lui demande de rester. Lui dit qu’il regrette… Il sait, lui, que malgré l’enquête, malgré sa femme, malgré l’enfant à naître, malgré tout ce qu’il pensait être, lui, un type bien, un bon flic, un bon mari, un bon père…, dès qu’il l’a vue, au moment même où elle est entrée pour la première fois dans sa vie, pas une seule minute ne s’est écoulée sans qu’elle l’accompagne à tout instant, à chaque endroit…

– Je crois que nous ne nous reverrons plus … Ici, ça a foiré … Mais, je n’ai pas voulu me jouer de toi, je te prie de me croire … Tu n’y peux rien, mais sur ce coup-ci, tu ne jouais pas sur ton terrain …

– Ce qui signifie ?

– J’avais fait la connaissance de Daïf, à l’époque où il était l’ami d’Abdel. Très vite, il est devenu une de mes sources. En échange d’un peu d’argent il m’informait de ce qui se passait dans la communauté musulmane des communes de Bruxelles. Pour les services turcs c’est prioritaire car Bruxelles, c’est l’Europe. Cette Europe qui refuse l’entrée à la Turquie. C’est Daïf qui m’a appris qu’Abdel avait été recruté par les djihadistes. C’est lui aussi qui m’a expliqué que le père d’Abdel avait rompu avec les imams de la mosquée, il leur reprochait de lui avoir pris son fils. Il en est mort peu de temps après.

– Sa mort était naturelle ?

– Je n’en suis pas sûre, mais je ne le pense pas. Tout ce que je sais, c’est qu’à la même époque, il y avait ce problème d’opération que sa femme devait subir … Ce n’est pas simple pour un musulman … Il y était probablement opposé. C’était il y a deux ans. Nous, ici, nous étions sans nouvelles d’Abdel, mais par d’autres services nous savions qu’il suivait des formations… Enfin, en décembre dernier, Daïf m’a appris qu’Abdel remontait d’Espagne en Belgique. Il avait pris contact avec lui par téléphone pour lui demander un rendez-vous secret avec sa mère. Il voulait la revoir une « dernière fois », en insistant sur le fait que ça devait vraiment être tenu secret. Il y avait un bout de temps que Daïf n’avait plus eu une information aussi chaude. Elle nous a d’ailleurs coûté plus cher que d’habitude. Comme Abdel allait venir de France, c’est lui qui a eu l’idée d’organiser la rencontre à Mons, car c’était trop risqué à Bruxelles. Daïf lui a alors expliqué son histoire de clé et d’entrepôt. Abdel a été d’accord et Daïf a prévenu la mère, en lui disant que si elle en parlait à qui que ce soit, elle ne reverrait jamais son fils. Au jour prévu, il l’a introduite
dans le bâtiment, a refermé la porte à clé et est parti attendre Abdel à l’ancien poste frontière d’Hensies… Il devait lui donner la clé, attendre trois heures, reprendre la vieille femme et la ramener à Bruxelles… Je suppose qu’Abdel n’est pas venu au rendez-vous… Daïf a pris peur et, après avoir attendu quelques heures, il est reparti directement sur Bruxelles…

– Et la mère d’Abdel ?

– Daïf m’a dit qu’il avait paniqué, qu’il ne savait pas ce qu’il aurait pu lui dire pour expliquer l’absence de son fils… Il pensait revenir le lendemain pour la reprendre… Mais entretemps il avait reçu sur son GSM une photo d’Abdel, qui avait été abattu d’une balle dans la tête…

– C’est pour ça qu’il était terrorisé… Les assassins d’Abdel savaient qu’ils avaient été en contact. Ils savaient qu’Abdel n’avait pas respecté les consignes de silence … Est-ce qu’ils savaient que Daïf travaillait pour vous ?

– Je l’ignore … mais ce n’est pas impossible.

– Et la vieille n’a pas bougé. Elle n’a pas appelé au secours. Rien ! Elle a attendu son fils jusqu’au bout de ses forces…

– Oui … Elle s’est laissé mourir en croyant toujours ce que Daïf lui avait dit : pour revoir Abdel, il fallait rester dans l’obscurité et le silence... Je ne sais rien de plus.

– Pourquoi Abdel devait-il rentrer en Belgique, revenir à Bruxelles… ?

– Je t’ai dit tout ce que je savais.

***

Marietti s’est souvent – en fait, quasiment tout le temps – remémoré cette dernière conversation qu’ils avaient eue avant qu’elle ne parte sans même leur permettre de se dire au revoir. Il sait que sa sincérité avait des limites. Officielles ? Personnelles ? Difficile de trancher. Mais il préfère se focaliser sur ses paroles, que de voir apparaître soudain, encore et encore, le visage et le corps de celle qui s’est installée en lui, au profond, à l’ombilic de ses rêves.

Myriam a accouché ! Une petite Manuela est née ! Il court de l’hôpital Ambroise Paré à l’appartement. De l’appartement au commissariat. Du commissariat à la pharmacie…

Le 16 mars, il s’est levé tôt. C’est aujourd’hui que Myriam et Manuela rentrent auprès de lui. Mais ce dont trépignent les radios, les chaînes TV, les téléphones, les boîtes mail, les sirènes, a lieu au cœur du pays : deux attentats quasi simultanés viennent d’avoir lieu à Zaventem et dans le métro bruxellois.

Tous les services d’enquête sont mobilisés. Chaque dossier ayant un lien proche ou lointain avec le terrorisme et le radicalisme islamistes est ressorti de la file d’attente. Un leitmotiv se répète à tous les niveaux : collaboration maximale entre tous les services, police locale, police fédérale, Sûreté de l’État, services de renseignements militaires, Interpol…

C’est au cours d’une réunion interminable où avait été réexaminé mot à mot le dossier « Daïf Ahmed » que Marietti et Bonfand ont retrouvé leur collègue Stijn. Et c’est de la bouche de celui-ci, au moment où il récapitulait l’ensemble de l’affaire pour des collègues européens et américains présents, que Marietti entendit ces mots qui résonneraient en lui pour la part d’éternité qui lui restait à vivre : « … l’officier de liaison turc, Sandra Haksal, en charge de l’opération, avait été la courroie de transmission entre Daesh, où les turcs étaient infiltrés, et Abdel ben Haari, c’est par elle qu’il avait été recruté. »

– Abdel travaillait pour les Turcs !?

– Il pensait vraiment qu’il servait l’État islamique. C’est ce que Haksal lui avait fait croire. Elle jouait son rôle d’agent recruteur…

L’inspecteur Marietti n’a pu réprimer un geste… Bonfand se presse d’intervenir :

– Pourquoi a-t-il été tué ? S’il avait été envoyé à Bruxelles…

– C’était certainement pour participer à la préparation des attentats… Mais pourquoi l’ont-ils liquidé ? C’est une autre question. Probablement à cause du coup de fil avec Daïf… Tout est possible…

– Ou bien il a été donné par les services turcs, prononce péniblement Marietti.

– Ça aussi c’est possible… Mais c’est peu vraisemblable, répond Stijn en regardant Marietti… Quoi qu’il en soit, il a été éliminé.

Il a envie d’ajouter « Je vous avais prévenu de vous méfier d’elle », mais il se retient, et préfère ajouter à l’attention des agents étrangers présents que tout ce bordel montre qu’il faut vraiment tous collaborer le plus possible ensemble, échanger les informations, les signalements…

***

Extrait du procès-verbal de l’interrogatoire de Mme Fatma Ben Haari, épouse Nielsen.

Police de Silkeborg, 24/6/2016

« Je n’ai plus vu mon frère Abdel et n’ai plus eu de contacts avec lui depuis 2013, année où je me suis mariée et où nous sommes venus vivre ici à Silkeborg, au Danemark. Je n’ai jamais été informée de sa volonté de rejoindre le djihad et l’État islamique. Il ne m’en a jamais fait part. La seule chose qu’il m’avait confiée, parce que je l’avais surpris quelques fois à parler avec quelqu’un par téléphone, c’est qu’il avait rencontré une femme et qu’il était amoureux d’elle, qu’elle était plus âgée que lui et qu’Il pensait que nos parents ne l’accepteraient jamais. Il en était fou amoureux… ».[1]

 

Copyright : Richard Miller

[1] Cette nouvelle a été commencée en 2011, mais sans qu’une suite puisse convenir. La fiction ayant été rattrapée par la réalité avec les attentats de 2016, ce n’est que récemment, en 2020, qu’elle a pu trouver une fin.

 

Richard Miller, le 2026-06-13