Qu’est-ce que la culture ?
La question « Qu’est-ce que la culture ? » ne peut pas recevoir une réponse simple, une réponse qui serait celle de l’artiste, celle du sociologue, de l’ethnologue ou bien encore celle d’un responsable politique. La réponse doit être multiple. La culture, en effet – et il nous faudra tenter d’expliquer pourquoi – est inséparable de trois champs d’activité : l’activité politique, la transmission des connaissances, c'est-à-dire l'enseignement, l'éducation, la formation, l'information…, et la création artistique. Et ce, parce que le terme « culture » a plusieurs sens qui peuvent être différents, voire même parfois franchement contradictoires. Or, quand un terme peut être entendu en plusieurs sens, quand il n’a pas une définition précise, ce n’est pas dû à l'inadvertance, ni au fait que l’on ne s’est pas suffisamment occupé de clarifier sa signification. C'est parce que ce qui est désigné par ce mot est d’une complexité essentielle, c’est-à-dire d’une complexité qui a trait à l’essence de l’être humain. Ce sont des mots comme : la vie, l’être, la pensée, l'art, l'amour, la culture, la liberté...
Ces mots ont une forte connotation humaine. Quand on essaye de les définir, on est rapidement confronté à des difficultés de principe que l'on peut souligner d'une autre façon : poser la question « Qu’est-ce que la culture ? » c’est déjà, en fait, poser une question culturelle. Pas seulement parce que cette question est posée maintenant, ici même, dans le cadre d’une conférence[1] entre gens de bonne compagnie, « des gens cultivés » qui s’intéressent soit à l’animation culturelle, soit à l’esthétique, soit à la politique. Poser la question « qu’est-ce que ? » traduit déjà un état d’esprit qui veut comprendre la vie, qui veut comprendre ce que sont telle ou telle chose, telle ou telle activité, tel ou tel événement. Vouloir comprendre les choses, vouloir percer le mystère du monde, et ne jamais se satisfaire de simples croyances, n’est pas caractéristique de toutes les cultures ni de toutes les sociétés. La question « qu’est-ce que ? » ou plutôt, ce type de questionnement qui va jusqu’à l’essence d’une chose pour saisir ce qu’elle est vraiment est apparu avec la civilisation grecque : ce questionnement réside donc à l’origine de notre propre civilisation, à l’origine de l’esprit européen. Développer plus longuement ce qu’est cet esprit européen, en dégager ses qualités, mais aussi ses zones d’ombre, la menace éventuelle qu'il représente ou a représenté pour les autres civilisations, nous entraînerait trop loin de notre sujet. Ne retenons dès lors que ceci : la façon même dont nous réfléchissons, la façon même dont nous pensons, la façon même dont nous posons des questions, apparemment simples et courantes, comme « qu'est-ce que ceci ? », « qu’est-ce que la culture ? »,… est déjà dépendante, est déjà caractéristique de la culture à laquelle nous appartenons.
Nous avons affaire à un cercle, à une tautologie. Nous sommes à la fois juge et partie, nous portons un regard culturel sur ce qu’est la culture.
La notion de culture, rappelons-le, est utilisée en plusieurs sens qui sont parfois totalement opposés : par exemple, le comportement quotidien d’un individu, comme la façon de s’habiller, de se nourrir ou même de s’asseoir, traduit l’appartenance de cette personne à une culture. Ainsi, dans le Tartuffe de Molière, le fait de s’asseoir sur une chaise pliante, n’est pas neutre, mais traduit, pour le public d'époque, un état inférieur. Si le terme culture désigne le comportement quotidien d'un individu, on parle aussi de culture, dans un tout autre sens, à propos d’un public érudit, sensible, formé, qui apprécie avec recueillement ou avec un esprit critique une interprétation des cantates de Bach ou encore, à propos d'un public qui est capable de percevoir tout ce que la musique de Franck Zappa recèle de modernité non encore exploitée. Entre ces deux pôles extrêmes, le prosaïque et l’érudition, une multiplicité d’activités, de manifestations, d’apprentissages, de problématiques à caractère culturel trouvent leur place.
Grosso modo, on peut dégager deux significations principales du mot « culture », auxquelles il est possible de rattacher l’ensemble des faits culturels. En un premier sens, le mot culture est plus ou moins synonyme de civilisation, de vision du monde, de ce que Hegel appelle « l’esprit d’un peuple ». En un deuxième sens, le mot culture se rapporte aux connaissances acquises par une personne durant toute sa vie.
Toutefois, il est évident que ces deux définitions, « l’esprit d’un peuple », c’est à dire une culture générale, et « l’apprentissage personnel, singulier » ne sont pas facilement séparables : ce qu’un individu acquiert comme connaissances provient, pour la plus grande part, de la culture au sein de laquelle il est élevé et vit. Cela vaut pour tous ses apprentissages, y compris aussi pour sa découverte la plus intime de la vie, c'est à dire le sentiment amoureux. La relation amoureuse, en effet, n’est pas la même dans une société africaine ou dans l’Europe médiévale de l’amour courtois.
Si la culture, prise au premier sens, c’est-à-dire au sens large « d’esprit d’un peuple » résulte de l’histoire, du niveau de développement technique et scientifique, de la représentation artistique, du modèle religieux, de l’organisation politique d’une société, il est évident que chaque personne, par son appartenance à cette société est « acculturée », c’est-à-dire formée à cette culture ; à commencer par la langue que parle cette personne, ou encore par la structure familiale dans laquelle elle est née. L’enfant né dans une société matriarcale ou polygame aura une autre vision immédiate de la famille qu’un enfant né dans l’Europe bourgeoise du XIXe siècle avec une structure familiale rigoureuse : le père, la mère, l’enfant. La femme étant vouée « corps et âme », l'expression disant bien ce qu'elle veut dire, aux trois K allemands : Küche, Kinder, Kirche (cuisine, enfant, église).
Ces éléments sont connus. Mais ce qui doit retenir davantage notre attention c’est comment ce phénomène d’acculturation, comment cette formation culturelle, ce travail personnel, singulier, de formation est possible. Qu’est-ce qui est nécessaire pour que quelque chose que l’on appelle « culture » soit possible ? Qu’est-ce qui est nécessaire pour que l’on sorte de l’état de nature pour modifier celle-ci (y compris la nature humaine), la transformer et lui ajouter des éléments qui ne s’y trouvaient pas auparavant. Bref qu’est-ce qui permet à l’être humain de transformer culturellement le monde et soi-même ? La réponse est précisément, ce qui fait que l’être humain est un être humain, c’est-à-dire un être différent des autres êtres vivants : l’être humain n’est pas voué, n’est pas condamné à répéter toute sa vie un même schéma. C’est ce qui le distingue de l’animal. L’animal, qu’il s’agisse d’une race domestique ou d’une race sauvage a une vie toute tracée, il a ce qu’on appelle un comportement qui ne lui permet aucune ou, très peu d’innovation. Nous dirons que le monde lui est fermé, l’animal a son monde et ce monde est fermé sur lui-même. Tout au contraire, l’homme, la femme ont affaire à un monde ouvert. Ils ont la faculté d’aménager leur vie, de créer, de modifier, de compliquer leurs façons d’être, de vivre, d’exister, d’aimer, de se mouvoir, de penser...
Ce qui rend possible la diversité culturelle, c’est donc une liberté, une liberté essentielle de l’être humain vis-à-vis du monde. Ou encore, pour formuler les choses autrement : la liberté humaine est cette ouverture au monde, cette capacité que l’homme a, de modifier le monde et de se modifier soi-même. L’homme n’est jamais confronté à un monde immobile : il est toujours en situation de le modifier. Telle est sa liberté.
On pourrait objecter qu’en fait, ces règles culturelles, comme la chaise de Molière, ces règles que l’homme découvre en naissant et en vivant au sein d’une communauté, sont plutôt des contraintes, des limites imposées à la liberté. Cela est vrai. Mais ce qui importe le plus, est le fait que pour qu’il y ait contrainte imposée à la liberté, il faut que préalablement cette capacité d’ouverture existe, cette capacité d’adapter le monde, de pouvoir le changer, il faut qu’il existe une liberté fondamentale de l’être humain qui est ce par quoi un être humain se distingue du reste de la nature, ce par quoi un être humain est un être humain. Dès lors, la variété des cultures, des mœurs, des croyances, démontre de fait l’existence de cette liberté essentielle. A contrario, sans cette liberté, il n’y aurait pas de diversité d'opinions. On penserait tous la même chose, ou on ne penserait rien.
Pour expliciter le libre rapport de chacun à la réalité, on peut prendre de manière très concrète, très immédiate, l’exemple de la présente soirée. Nous partageons ensemble quelques instants de notre vie. Pourtant nous ne partageons pas tous la même vision de cette soirée. Certains sont déjà venus dans cette salle, ils en ont conservé des souvenirs, auxquels ils pensent peut-être pour l’instant. D’autres sont très heureux de réfléchir à un problème culturel, ou sont peut-être préoccupés par un problème personnel,... etc. S'il n’existait pas une ouverture de la réalité, une liberté essentielle qui marque notre rapport à la réalité, nous serions dans l’incapacité de porter sur une même situation, sur un même état de choses, des regards aussi distincts, ni d'interpréter un même événement de façons si différentes. En fait, nous développons chacun pour soi une vision, une image personnelle de la réalité. Une image personnelle qui dépend d’une foule de facteurs, de critères : de notre passé, de nos souvenirs, de nos intérêts, de nos espoirs, de notre santé, de nos expériences heureuses ou ratées, de nos remords…
A ce niveau intervient un phénomène absolument déterminant pour la vie en commun. Plus exactement un double phénomène : tout d’abord, une sorte d’identification à cette image de la réalité : « moi, je pense que cette soirée est enrichissante », et je fais mienne cette image de notre soirée à un point tel que je ne me rends plus compte qu’il s’agit d’une impression personnelle et je prétends donc qu’il s’agit de la réalité : « cette soirée est enrichissante ». De plus, si quelqu’un soutenait le contraire, c’est-à-dire si quelqu’un venait me dire quelle est son image de la réalité de ce soir, je ne changerais pas facilement d'avis, je pourrais même aller jusqu’à le prendre pour une attaque personnelle, tant je me suis « identifié » à mon avis, tant j’ai lié mon identité personnelle à mon image singulière de la réalité. En outre, l’exemple choisi fait apparaître une dimension fondamentale : je ne peux pas m’empêcher d’ avoir un avis, de juger, de porter un jugement sur cette soirée. Je ne m’y rapporte pas de façon neutre. Et, partant, je ne peux pas m’empêcher de juger ce que les autres en pensent et ce au point de m’y opposer, si nécessaire.
Récapitulons :
1. il y a ouverture du monde pour l’être humain : la réalité n’est pas un état de fait immuable, mais l’homme, la femme, l’enfant se crée une image de la réalité ;
2. cette image est propre à chaque individu, car elle résulte de son corps, de son passé, de ses espoirs, de son entourage...;
3. l’individu identifie cette image de la réalité à ce qu’il est lui-même, il défend cette image, n’accepte pas facilement d’en être « détrompé », qu’on lui « ouvre les yeux »;
4. et enfin, cette image est toujours liée à un jugement porté sur la réalité et sur les autres : d’emblée chaque individu juge que son image de la réalité est correcte, préférable.
Bien entendu, l'exemple choisi est simple, il ne porte pas à conséquence et, à son sujet, les divergences, les antagonismes entre les personnes ne prennent pas trop d’ampleur. Mais, si on lui substitue un autre type de débat, qui intéresse, par exemple, l’aménagement urbain d’un quartier, un nouveau plan de circulation…, les points de vue vont s'opposer avec beaucoup plus de vigueur. Ce phénomène sera encore plus vif dans le cas d'un débat relatif aux croyances, à la foi, aux appartenances religieuses. On entre alors dans un univers hostile de tensions et d'affrontements sans fin. L’Histoire a montré et montre à quel point les hommes tendent à imposer, à défendre, à faire partager leur point de vue, leur image de la réalité, leur explication de la vie, du monde, du rapport de l’homme au monde..., bref leur vision religieuse et philosophique de la vie. L’activité politique est la confrontation de cette diversité des points de vue et ce, à l'intérieur de cadres, de systèmes qui peuvent varier : oligarchie, royauté, ploutocratie, république, communisme, ...
La démocratie – apparue, de même que la question « qu'est-ce que ? », et ce n'est pas un hasard, avec la civilisation grecque – se caractérise précisément par la volonté de chercher l’organisation pacifique qui permette la plus grande expression et prise en compte des différents points de vue. Sans une telle organisation politique de la société, les individus s’opposeraient nécessairement les uns aux autres. Raison pour laquelle l’Etat, la puissance publique a le monopole du recours à la force. Seul l’Etat dispose d’une police, d’une armée, pour faire respecter l’ordre et la loi. En l'absence d'un tel monopole, comme l'a souligné Max Weber, il y aurait un état permanent de conflit entre les individus. Il faut insister sur cet aspect : en un temps où l’on charge les politiques de tous les maux, et où la politique est perçue comme le lieu de toutes les abominations, c’est le mérite des personnes qui consacrent leur travail à cette tâche que de tenter de maintenir un barrage démocratique face aux affrontements qui sans cela seraient inévitables. Ceci vaut tant pour la politique intérieure que pour l’instauration et le maintien d’un droit international. Ceci dit au passage, dans un pays comme la Belgique, où des clivages linguistiques et donc culturels au premier degré viennent se surimposer à tout problème, seules les structures institutionnelles, sans cesse réformées, ont permis d’éviter les affrontements violents entre communautés linguistiques.
Toutefois, une question doit retenir notre attention : Y a-t-il une hiérarchie des points de vue ? Y a-t-il une hiérarchie des cultures ? L'ethnologie tend à relativiser les cultures : c’est-à-dire à considérer que sous un certain angle elles se valent toutes. Pourtant, si l'on envisage le rôle soumis des femmes dans certaines sociétés – notamment celles dirigées par des « mollah » – et que l’on compare leur situation au statut dont jouissent les femmes du XXe siècle dans la société européenne moderne, il y a davantage que des nuances. Jusqu’à l’exemple dramatique des mutilations sexuelles imposées aujourd’hui encore à une centaine de millions de femmes dans le monde. Il semble donc bien qu’existe une hiérarchie des valeurs, et dans ce cas il me paraît nécessaire de privilégier le respect de la personne humaine, le respect de la liberté d’autrui, le droit à une vie vécue dans la dignité…
Il en est de même sur le plan personnel : si toute personne peut se créer sa propre image de la réalité, n’y a-t-il pas des images plus riches, plus intéressantes, plus fouillées, mieux structurées que d’autres. Ce qui est ici visé, c’est la question du savoir. Toutes les images de la réalité n’auraient pas la même valeur ou la même pertinence. Si l’on reprend l’exemple de l’aménagement d’une rue : ceux qui y habitent depuis vingt ans ont une connaissance de cette rue, de son charme, ou de ses dangers apparus avec l’accroissement de la circulation... Mais d’autres personnes ont elles aussi des connaissances à faire valoir : les ingénieurs, les ouvriers de la commune, les spécialistes de la route, les architectes ou encore le bourgmestre qui a une connaissance des finances communales, etc… Il ne s'agit plus dans ce cas d'une image, d'une impression, d'un sentiment mais de savoirs structurés, fondés sur des chiffres, des analyses, des arguments. Mettre en présence ces savoirs, ces sentiments, ces points de vue, tel est l’objectif de l’organisation démocratique de la société. C'est aussi la condition d'un débat sans tabou ni exclusive entre les différentes parties.
De là l’importance vitale de l’enseignement et de la formation. Sans enseignement et sans possibilité de se former individuellement, l’homme ne peut avoir qu’une image trop simple de la réalité, une image bornée, appauvrie qui ne lui permette pas de débattre, ni même d’exprimer un point de vue qui puisse convaincre les autres. Celui qui est ainsi démuni de moyens intellectuels, vit la plus terrible des exclusions puisque, conformément au « phénomène d’identification », chaque personne s’identifie à son image du monde, à son interprétation du monde. Sans moyens de connaissances suffisants et sans moyens d’expression suffisants, un être humain est comme condamné, comme si un trait était tracé sur sa vie, sur ce qu’il est, sur ce qu’il croit, sur ce qu’il aime, sur ce qu’il espère. Or, pour une vision libérale de la société cette richesse, cette diversité des points de vue, est d’une importance absolue. Pourquoi ? La meilleure explication en a été donnée par Georges Burdeau, qui écrit : « La vérité du libéralisme est en l’homme. Que l’homme défaille et la doctrine s’effondre »[2].
Comment interpréter cette affirmation ? Le libéralisme est la doctrine politique qui met à l’origine, au cœur et à la fin de toutes ses préoccupations la liberté humaine et individuelle. Or, cette liberté nous l’avons décelée dans la capacité que l’homme a de transformer le monde, de ne pas être cantonné à une seule réalité opaque et intangible. Le libéralisme entretient dès lors une relation fondamentale avec la faculté humaine de créer une réalité personnelle, singulière, de même que la faculté de juger les événements, les actes, les choses…, et d'agir.
J’ai commencé par affirmer qu’il n’était pas possible de séparer plusieurs champs d’activité pour aborder la problématique culturelle, en évoquant l’apprentissage des connaissances et la dimension politique. Il reste un aspect sur lequel peu de choses ont été dites ce soir : la création artistique. Là encore le libéralisme est directement concerné. Tout d’abord, il faut opérer une distinction nette entre l’art et la culture. Se préoccuper de culture ce n’est pas se préoccuper uniquement d'œuvres d’art : les connaissances scientifiques, la foi religieuse, l’expérience politique, l’étude de l’Histoire, etc. constituent aussi la culture générale. L’art n’est pas la culture. Il en est une partie. D’ailleurs, certains artistes ont créé et développé leur œuvre en opposition explicite à la culture ambiante. Jean Dubuffet, par exemple, répétait que « L’art est anticulture ».[3] Mais en fait tout artiste ne peut déployer son œuvre que dans une tension conflictuelle avec la culture ambiante, avec la vision de son temps.
Pourtant la création artistique remplit un rôle particulier dans l’approche culturelle. Pourquoi ? Question difficile. Pour y répondre, il faut commencer par interroger ce qui distingue l'œuvre d’art des autres objets :
1. Pour cela, on peut mettre en avant plusieurs qualités : par exemple, le caractère unique de l’objet artistique, à la différence des objets quotidiens qui nous entourent et qui eux, sont innombrables. Cependant toute œuvre d’art n’est pas un objet unique ; une lithographie est tirée à plusieurs dizaines d’exemplaires et il existe de nombreuses interprétations d’une symphonie, de nombreuses mises en scène et même de représentations avec une même mise en scène, d’une pièce de théâtre. Quant à la danse, elle est une œuvre corporelle en transformation constante, différente pour chaque individu et en chacun de ses gestes. Comme l'écrit Nietzsche : « Avec la danse, l'être humain n'est plus artiste, il devient œuvre d'art » ; une multitude d'œuvres d'art en un seul corps.
2. On peut également considérer que l’objet artistique a un sens, une signification qui dépasse son simple aspect matériel, mais on se heurte alors à une difficulté majeure : il n’est pas possible de cerner, de pointer, de définir, de maîtriser le sens d’une œuvre. Tout au contraire sa richesse semble davantage liée à la multitude d’interprétations que l’on peut développer à son sujet.
3. On peut évoquer le caractère universel que la civilisation occidentale attribue à l’objet artistique. Quelle que soit l’époque, quel que soit le lieu, qu'il s'agisse de fresques sur les parois des grottes de Lascaux ou bien des objets tout faits (les ready made) de Marcel Duchamp, de chants grégoriens, de symphonies..., un objet d’art est perçu par nous, Européens, comme étant de nature artistique. Nous décelons en lui comme une « solidité » de l'œuvre par quoi elle traverse les siècles et les continents avec la même force, et parfois avec un nouveau souffle, avec un autre regard, avec un autre devenir. Pensons, par exemple, aux masques ou aux rythmes africains, dont la signification religieuse ou magique, n’est pas perçue comme telle par un occidental, mais dont le caractère artistique lui saute aux yeux. Ces rythmes, ces objets vont jusqu’à être réassimilés par la culture occidentale en donnant naissance au primitivisme pour les arts plastiques et au blues, au jazz, à la pop music pour le domaine musical.
4. Peut-être pourrait-on dire que cette solidité de l'œuvre d'art est le résultat de la beauté de cet objet. Le masque africain est beau, et on y voit tout de suite une dimension artistique. Une œuvre d’art serait donc un objet beau et le but, la fonction de l’artiste, serait de produire des objets beaux. Là encore on se heurte à des difficultés de principe. Nombreux sont les artistes, Rodin par exemple, qui ont rejeté cette notion de beau. Leur objectif n’est pas la production d’un bel objet mais, par exemple, la recherche d’une vérité intérieure, la recherche d’un mouvement d’expression, d’un mouvement de spontanéité (cf. le mouvement Cobra) par lequel l’artiste crée l'œuvre.
On peut remarquer également au sujet du beau que les critères, les canons de beauté évoluent. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas ou peut-être pas, d'œuvres belles en soi, mais simplement qu’il n’est pas toujours aisé pour tout un chacun de percevoir cette beauté : en quoi un tableau de Picasso est-il beau ? Ou encore, peu nombreux sont ceux qui peuvent apprécier l’esthétique d’un ballet, d’une chorégraphie. On le voit, ce n’est pas clair et pour reprendre la conclusion d’un dialogue de Platon consacré au beau : « Les belles choses sont difficiles ».
On peut également évoquer les diverses fonctions que remplit l'œuvre d’art dans une société : elle préserve la tradition, elle veille sur des valeurs, elle a un effet de cohésion dans le groupe humain. On peut aussi examiner les effets de formation, d’initiation, d’amélioration du goût, de l’épanouissement personnel que la fréquentation des œuvres d’art induit. Tous ces éléments découlent d’une spécificité essentielle de l'œuvre d'art : elle agit avec transparence, de façon immédiate, au sens étymologique du terme, c'est-à-dire sans médiation ; elle établit un rapport direct avec nous-mêmes. On la regarde, et on sait qu'on la regarde.
L’objet artistique est perçu de la même façon que tout autre objet, il a une forme, une matière. On regarde une toile avec les mêmes yeux que si l’on regardait un portemanteau. Si vous pénétrez dans une pièce, votre regard va passer sur les choses sans s'arrêter, vous les voyez sans les voir. Par contre si votre regard se fixe sur une toile accrochée au mur, vous regarderez et vous serez conscients de regarder. Tout se passe comme si l'œuvre d’art, en plus d’être vue, en plus de ce que l’on voit, rendait manifeste, sensible, le fait qu’on la voit, le fait qu’on la regarde. Comme si elle rendait visible ce qui se passe dans l'esprit humain lorsqu'il regarde et donc, qu'il « modifie » le monde, s'en donne une image personnelle. C’est là un premier niveau essentiel de transparence : on voit l'œuvre et en même temps on sait qu’on la voit et comment on la voit. Le regard ne glisse pas de façon neutre sur elle, il est arrêté, il a conscience de lui-même.
L’on revient à nos premières observations : l'œuvre d’art montre, rend manifeste, que l’être humain n’est pas confronté à une réalité intangible, mais qu’il est à tout moment occupé, même à son insu de « lire » la réalité, de la décoder, de l’aménager, de la créer. Et cela vaut à tout moment et pour tout objet. Une maison ne sera pas vue de la même façon si on a vécu, enfant, dans cette maison ou si l'on sait qu'un drame s'y est déroulé. Un briquet offert par un être cher n'est plus un "simple" briquet, etc… Cependant, avec les objets quotidiens on ne s’en rend plus compte : ils constituent notre environnement et l’image de la réalité qui nous entoure est donc considérée, par habitude, comme allant de soi, préservée de toute modification.
L'œuvre d’art rend visible la façon dont la connaissance humaine se rapporte au monde, l’interprète et le transforme. Pourquoi ? Parce qu’en écoutant ou en regardant une œuvre on sait que ce que l’on pourra en penser, en dire, en retenir, sera de l’ordre de l'appréciation, de la vision, de l’interprétation personnelles, singulières. Par ailleurs, si je lis un poème, je lirai dans ce poème ce que j’y mettrai : la douleur, l’amour, la nostalgie, le regret... C’est là un deuxième niveau de transparence complémentaire du premier : ce que je retrouve c’est moi-même, c’est ma façon de voir le monde. D’où vient ce pouvoir de transparence, cette capacité que l'œuvre d'art a de nous renvoyer à nous-mêmes ? D’une faculté extraordinaire de s’ouvrir aux interprétations, aux lectures. Or, nous avons affirmé en commençant, que le monde était lui aussi ouvert à la vision, à l’imagination, à la pensée, au travail, à la création de chaque individu. L'œuvre d’art apparaît donc comme un symbole de cette ouverture du monde. Elle montre, elle rend manifeste qu’il y a une ouverture du monde corrélative de la liberté humaine.
Le pouvoir de transparence de l'œuvre d'art a aussi d'autres conséquences. Reprenons l’exemple du poème. Imaginons qu’un jeune garçon exprime son amour pour une jeune fille, il le fera en utilisant les mots dont il dispose ou avec les gestes maladroits qu’il osera. Ces mots, ces gestes seront univoques, à une seule voie, c’est un sentier qui va de lui à elle et d’elle à lui et qu'ils sont seuls à emprunter. Tout au contraire lorsque Pablo Neruda écrit La Centaine d’amour ou lorsque Louis Aragon écrit « Il ne m’est Paris que d’Elsa », chaque lecteur comprend ce qui est en jeu, chacun s’y retrouve et est renvoyé par le poème à l’immensité de son amour. Et cela vaut également pour tout autre sentiment, pour toute autre passion : la haine, la vengeance ou la souffrance. A quoi cela tient-il ? Au travail, à la construction, à l’équilibre de la tonalité entre ce qui est exprimé et la forme utilisée pour l’exprimer, ce que l’on appelle habituellement un style et qui est présent dans toutes les formes d’art, seul le matériau étant différent. Attention, il ne s’agit pas de rechercher les belles formules ou les belles images. Non, c’est là tout le mystère de l’art : le sujet peut être grandiose, beau, vil, laid, effrayant [4], si l’artiste trouve le ton qui correspond, alors cela marche, et l'œuvre renvoie chacune et chacun à sa propre histoire, à ses passions, à son devenir, à sa vie. Elle suscite, elle enrichit l’expérience de la vie. Elle renvoie tout un chacun à sa singularité, et cela, elle le fait pour tous. Comme l’a écrit Francis Scott Fitzgerald : « De là vient la beauté de toute littérature. Tu t’aperçois que tes passions sont des passions universelles, que tu n’es pas un solitaire, à l’écart des autres. Que tu fais partie ».[5]
Ce faisant, elle montre, troisième niveau de transparence, que chacune et chacun partage la faculté d’avoir une vie singulière, unique, qui peut s’enrichir, se travailler, se développer. L'œuvre d’art est donc universalisante ou humanisante. Dès lors, quelle attitude doit-on avoir par rapport aux œuvres d’art ? Et tout aussi bien par rapport à la vie ? A cette question Gilles Deleuze répond qu’il faut être aux aguets. Cela veut dire ne pas rater une rencontre possible, s’ouvrir au choc que l’on peut éprouver à la vision d’une œuvre. Ça ne marche pas à tous les coups, mais l’important est d’être disponible, de s’arrêter pour regarder la statue au coin de la rue, l’architecture d’une place, entrer dans une galerie, écouter de la musique, monter sur la piste de danse, se rendre au théâtre, au cinéma, lire des livres et s’arrêter au détour d’une phrase pour l’entendre résonner et entendre ce que cette phrase nous dit, ce que l’écrivain, nous dit vraiment. A cet égard la mission des services publics est de garantir, de favoriser, d'initier le maximum de « rencontres » possibles entre tous les citoyens et les supports culturels les plus variés.
Quant au fond, l'attitude ici défendue, est tout autre qu'élitiste. Elle repose sur une double confiance. Confiance aux individus : laissons-les choisir, laissons-les expérimenter, assurons leur les moyens matériels et intellectuels pour le faire. Sans établir une hiérarchie des œuvres ou des disciplines, laissons hommes et femmes se réjouir de la chanson de variété, du film grand public, de la peinture sans prétention. Ce qui importe c'est ce qu'ils éprouvent, c'est l'intensité d'affect qui passe entre la personne et l'œuvre. C'est aussi faire confiance aux créateurs. C'est savoir que, curieusement, même si tout objet artistique s'ouvre à des interprétations, il est indéniable que certaines œuvres d'art s'ouvrent davantage encore, font passer davantage d'affects, semblent dotées de sources intarissables d'intérêt, bref semblent plus solides, plus riches, mieux construites,… Une politique culturelle doit viser à attirer davantage de personnes vers ces œuvres d'une richesse plus foisonnante, non pas par voie d'autorité, ni par mépris pour des formes d'expression moins prestigieuses ou plus populaires, mais tout simplement parce que le contenu de ses œuvres peut, par lui-même, apporter davantage de sensations, de sentiments, de réflexions, d'imaginaire. Il suffit d'entrer dans un musée pour s'en rendre compte. Faites le tour des cimaises, vous pouvez ici et là éprouver un intérêt pour une toile méconnue, mais toujours ce seront celles présentées comme les plus importantes qui effectivement retiendront le regard et l'attention. Ce n'est pas seulement dû à la notoriété de l'œuvre, mais à sa valeur intrinsèque. Ainsi, au Musée Correr à Venise, c'est une toile de dimensions réduites – Le Gentilhomme au bonnet rouge, souvent attribuée à Carpaccio – qui attire tous les regards. Cela tient à la construction, à l'équilibre entre ce qui est exprimé et la forme utilisée pour l'exprimer. Comme l'écrivent Deleuze et Guattari : « …la seule loi de la création, c'est que le composé doit tenir tout seul. Il y faut parfois beaucoup d'invraisemblance géométrique, d'imperfection physique, d'anomalie organique, du point de vue d'un modèle supposé, du point de vue des perceptions et affections vécues, mais ces erreurs accèdent à la nécessité de l'art si ce sont les moyens intérieurs de tenir debout »[6].
Certaines œuvres qu'elles soient faites de mots, de couleurs ou de sons, sont construites de telle façon qu'elles tiennent davantage par elles-mêmes. L'équilibre est parfait entre l'idée exprimée et la forme qui l'exprime. Par exemple, un nu peint par Egon Schiele ne ressemble pas à un modèle déshabillé. Pourtant ces quelques lignes torturées, ponctuées ici et là de quelques taches de couleur, rendent la véritable tension érotique des corps. Il en est de même en littérature. Ecrit dans un autre style, l'Ulysse de Joyce ou Le voyage au bout de la Nuit de Céline n'auraient pas la même force.
Enfin, pour conclure, si l'on écoute une œuvre musicale, si l'on regarde une œuvre plastique, on sait que tout ce que l’on pourra en penser, en dire, en retenir sera de l’ordre de l’interprétation même si, pour parfaire cette interprétation, on lit des commentaires spécialisés dans la presse, ou des ouvrages de référence. On peut aborder, par exemple, des portraits de femme peints par Picasso en les reliant aux femmes que Picasso a aimées dans sa vie. Ou bien en les comparant à des portraits peints par d’autres peintres, ou bien encore à d’autres sujets peints par Picasso à cette même période, etc… Au bout du compte, tout cela constituera un ensemble de connaissances intéressantes qui peuvent fonder notre jugement. Mais de tout autres approches aboutiront à d’autres jugements et de cela, dans notre for intérieur, nous sommes conscients.
On sait que l’on porte sur l'œuvre un jugement qui sera notre jugement. On sait que l’on n’ira pas au-delà et que jamais le commentaire ou l’interprétation ne donnera le seul et unique sens profond de l'œuvre, car ce sens ultime n’existe pas. Dès lors on peut dire que l'œuvre d’art nous rend conscients du fait que nous jugeons, conscients que nous avons la capacité de juger, que nous sommes des êtres capables de porter un jugement sur ce que nous regardons et sur le monde que nous regardons. On peut même considérer que l'œuvre d’art (quatrième niveau de transparence), rend manifeste le fait que nous n’avons pas la possibilité de ne pas juger.
Dans une société, c’est le droit, ce sont les règles de droit, qui constituent la prise en charge et l’organisation institutionnelles de la faculté, de la nécessité humaine, de juger. C’est pourquoi les normes juridiques (le droit civil, le droit pénal, le droit constitutionnel) sont le critère le plus pertinent et le plus immédiat pour apprécier le niveau de développement d’une société ainsi que son caractère progressiste ou non. C’est d’ailleurs avec l'instauration du droit, avec l’énoncé de règles, que toute société se constitue en tant que telle, que toute communauté d’individus quitte l’état de nature, et accède à un socle culturel commun. Le droit veille sur ces règles. Mais précisément parce qu’il est à l’origine de la société, le droit, y compris dans ses développements les plus élaborés, est toujours en contact de façon très proche ou limitrophe avec la non-civilisation, avec l’envers de la culture, à savoir la barbarie humaine.
Ce qui est en cause dans le droit, c’est la faculté humaine de juger le bien et le mal. Dans le domaine esthétique, la faculté de juger porte non plus sur le bien et le mal, mais sur le beau et le laid. Toutefois, le jugement au sens juridique de ce mot, étant fondé sur des règles précises, sur un code de lois, il ne laisse plus apparaître le fait que pour qu’il y ait jugement, il faut qu’il y ait faculté humaine de juger. Tout semble aller de soi : il y a eu crime, donc il y aura jugement. Tout au contraire, l'œuvre d’art ne met en avant aucun code, aucune grille, qui permette de justifier le jugement porté sur elle. Elle laisse notre jugement en suspens : c’est le nôtre. Point à la ligne. De cette façon elle nous renvoie à cette faculté qui est nôtre, elle nous laisse en présence de cette seule vérité : « Vous êtes un être humain et votre destin, votre responsabilité est de porter un jugement sur le bien et le mal, sur le beau et le laid… » : la tragédie grecque trouve ici son origine.
L’artiste lui, ne juge pas. C’est là finalement sa caractéristique essentielle. Emporté dans son travail de création, il ne juge pas, il doit même à tout moment développer des stratégies pour ne pas juger. Sinon, s'il porte un jugement, son œuvre devient une démonstration, comme un cadeau sur lequel on a laissé l'étiquette du prix. C’est l’écrivain engagé qui veut absolument montrer que tel type de société, ou que telle attitude sont condamnables. Ces bonnes résolutions font de mauvais romans, comme le Conformiste de Moravia. Alors que, dans une œuvre « purement » littéraire, l’auteur ne portera aucun jugement sur les actes perpétrés par ses personnages. Pas un instant, Tolstoï ne jugera le comportement adultérin d’Anna Karénine : pour cette raison, ce personnage féminin est une des plus belles héroïnes de toute la littérature mondiale. C’est aussi dans cet esprit que Francis Scott Fitzgerald a pu écrire : « Je ne condamne jamais – il y a dans la vie trop de situations complexes »[7]. Sauf erreur de ma part, le Maigret de Georges Simenon agissait de même. L’artiste ne porte pas de jugement : il diffère, il reporte indéfiniment le jugement. Ce que symbolise une oeuvre-clé de la littérature, Le Procès de Franz Kafka : le personnage principal, Joseph K, malgré ses incessantes démarches ne sera jamais jugé.
L’artiste « présente » son œuvre au jugement. Ce faisant son œuvre, son travail, sa vie est tout entière articulée à cet étrange destin qui fait de l’homme le seul être vivant à porter librement un jugement sur la réalité, sur ses semblables, sur ce qu’est le bien et le mal, le beau et le laid, le banal et l’inquiétant... Est-ce à dire qu'il ne faut pas juger ? Non, on ne peut pas s'empêcher de le faire, et la responsabilité en est souvent très lourde. Je dirai juste au passage que les plus beaux moments de notre vie sont ceux précisément où on ne juge pas. Aimer quelqu’un c’est ne jamais le juger. A partir du moment où l’on commence à juger, « il est comme ceci, elle est comme cela », on n'aime plus, et le soleil de la vie se retire, nous laissant face aux plus gris et aux plus froid de tous les instants d'une solitude sans pardon. L'œuvre d'art nous remet face à notre condition humaine, lorsqu'elle nous montre cette effrayante solitude qui est la nôtre. Une solitude qui, par la nécessité de vivre en commun, est confrontée à d'autres solitudes. Confrontation obligée qu'il revient à l'activité politique de gérer .
En conclusion, être cultivé, c'est demeurer avec force, avec volonté, avec courage aussi, parce que cela demande beaucoup de travail, ancré à la condition humaine, la préserver et la comprendre. Tel est notre destin et chaque œuvre d’art est l’expression de celui-ci. L'œuvre d’art est le symbole matériel ou la preuve tangible de l’existence de la liberté humaine, de l'ouverture de l’homme au monde. Le libéralisme politique entretient un rapport privilégié avec la création artistique et culturelle, car il a besoin de ce foyer, de ce creuset de liberté qu’est chaque œuvre d’art. Il doit veiller à en préserver les conditions de possibilité, il doit veiller à préserver la créativité humaine dont l’art est le symbole. Ce n’est qu’ainsi qu’il évitera, pour paraphraser Burdeau, que l’homme défaille et donc que la doctrine s’écroule.
Copyright : Richard Miller
[1] Le présent texte date d'une trentaine d'années. Il a été présenté à de nombreuses reprises sous forme de conférence. De là son caractère discursif. Une première version a été publiée dans la revue Libéralisme, 1997, n°19, pp. 9-19, ensuite dans un recueil de mes textes intitulé Culture et libéralisme, avec une préface de Louis Michel, Bruxelles, IDEAL.
[2] Georges Burdeau, Le libéralisme, Paris, Le Seuil, 1979, p. 226.
[3] Cfr. à ce sujet, Max Loreau, La peinture à l'œuvre et l'énigme du corps, Paris, Gallimard, 1980.
[4] Cfr. Auguste Rodin, L'Art, Paris, Grasset, 1911, pp 39-40 : « …ce qui est considéré comme laid dans la Nature présente souvent plus de caractère que ce qui est qualifié beau, parce que dans la crispation d'une physionomie maladive, dans le ravinement d'un masque vicieux, dans toute déformation, dans toute flétrissure, la vérité intérieure éclate plus aisément que sur des traits réguliers et sains. Et comme c'est uniquement la puissance du caractère qui fait la beauté de l'Art, il arrive souvent que plus un être est laid dans la Nature, plus il est beau dans l'Art. Il n'y a de laid dans l'Art que ce qui est sans caractère, c'est-à-dire ce qui n'offre aucune vérité extérieure ni intérieure. Est laid dans l'Art ce qui est faux, ce qui est artificiel, ce qui cherche à être joli ou beau au lieu d'être expressif, ce qui est mièvre et précieux, ce qui sourit sans motif, ce qui se manière sans raison, ce qui se cambre et se carre sans cause, tout ce qui est sans âme et sans vérité, tout ce qui n'est que parade de beauté ou de grâce, tout ce qui ment. Quand un artiste, dans l'intention d'embellir la Nature, ajoute du vert au printemps, du rose à l'aurore, du pourpre à de jeunes lèvres, il crée de la laideur parce qu'il ment. »
[5] Francis Scott Fitzgerald, De l'Ecriture , Bruxelles, Complexe, 1991, p.61.
[6] Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, p.157.
[7] Ibid., p. 35.
Richard Miller, le 2026-03-05
