Le libéralisme de Raymond Aron (texte daté de 2005)
Mesdames, Messieurs[1],
Chers amis
Permettez-moi d’entamer mon propos par l’honnêteté intellectuelle d’une précaution oratoire. Le lieu d’où je parle diffère de celui des autres orateurs de ce matin. Ceux-ci en effet appréhendent, en tant que professeur, chercheur, commentateur…, l’oeuvre de Raymond Aron. Pour ma part je suis, comme vous le savez, engagé, en tant que libéral, dans le combat politique. C’est avec les yeux d’un libéral que je lis Aron et c’est dans un discours de nature politique que j’intègre son œuvre. Ce discours, toutefois, me paraît d’autant plus légitime que, d’une part, Aron s’est toujours revendiqué du libéralisme et que, d’autre part, je crois avoir toujours veillé dans l’action politique qui est mienne, à me comporter – pour inverser la formule aronienne du « spectateur engagé » – en « acteur réfléchi » ou « réfléchissant ».
Le colloque qui nous réunit ce matin [le 5 novembre 2005] importe pour plusieurs raisons, diverses par nature, mais qui participent d’une origine commune : la nécessité propre, consubstantielle, au libéralisme de se penser, de se réfléchir, de référer sans cesse son action aux principes, aux valeurs qui le fondent. Il ne s’agit pas d’une attitude de circonstance mais d’une nécessité intrinsèque à l’esprit du libéralisme. Celui-ci, en effet, est le projet, la méthode politique qui prend en compte le fait qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais dans le devenir politique des choses, de certitude à priori. Autrement dit, il n’existe pas quelque chose que l’on pourrait appeler le « sens »de l’Histoire. Il n’y a pas de téléologie, qu’elle soit marxiste ou religieuse. Ou plutôt, le seul sens de l’Histoire est celui que les êtres humains lui donnent, celui que les êtres humains créent par leurs choix et par leurs actions. Rien n’est jamais acquis et ce qui a pu être arraché à l’Histoire de favorable à la condition humaine, de bénéfique pour les populations, nécessite d’être préservé, d’être protégé contre le retour toujours possible du pire.
Que les hommes créent l’Histoire, affirmation que l’on lit d’abord sous la plume du libéral Guizot, avant de la retrouver chez Marx, est une constante qui sous-tend la pensée, l’œuvre et l’engagement de Raymond Aron. Lui qui, dans son Introduction à la philosophie de l’histoire, écrivait dès 1938 : « En vérité, pour l’individu comme pour les collectivités, l’avenir est la catégorie première (…) Tous les dogmatiques, prophètes ou scientistes, considèrent le devenir comme s’il était déjà accompli, comme s’ils étaient eux-mêmes au-dessus de lui. (…) La liberté, à chaque instant, remet tout en jeu, et s’affirme dans l’action (…) L’existence humaine est… dramatique, puisqu’elle agit dans un monde incohérent, s’engage en dépit de la durée, recherche une vérité qui fuit, sans autre assurance qu’une science fragmentaire et une réflexion formelle »[2].
Loin d’être une confiance, une crédulité béate dans les bienfaits d’une liberté humaine dont les effets seraient positifs à tout coup, (« Agissons librement et tout ira pour le mieux »), le libéralisme est une attitude politique qui revendique au plus haut point la lucidité (c’est le terme utilisé par Raymond Aron dans son recueil d’Etudes Politiques) quant à la nature de la liberté humaine. Une liberté qui est, comme l’écrit Schelling en 1809, un pouvoir pour le bien et pour le mal. Le libéralisme ne consiste pas à croire naïvement en la toute bonté de la liberté humaine, car si tel était le cas, si les hommes agissant librement n’accomplissaient que le bien et si leurs actions n’engendraient que des effets positifs, il n’y aurait nul besoin de libéralisme. Il n’y aurait nullement besoin d’un engagement politique visant à créer une société où les êtres humains peuvent agir librement dans le respect des règles qui sont inévitables dès lors qu’il s’agit de vivre en commun. C’est au contraire parce qu’il y a toujours possibilité du pire, parce qu’il y a toujours des conséquences imprévisibles aux actions commises, aux décisions arrêtées, aux systèmes mis en place, que l’existence d’une pensée libérale est nécessaire et qu’elle se justifie. Compris en ce sens, le libéralisme propose aux citoyens, aux habitants d’une démocratie, un discours et un projet politiques qui appartiennent en propre au libéralisme et qui ne sont pas confondables avec d’autres doctrines politiques, que ce soit le socialisme qui privilégie la société sur l’individu et réduit en conséquence les libertés, ou que ce soit l’ultralibéralisme ou le libertarianisme qui, à force de préconiser la liberté pour la liberté, et non pas la liberté pour l’être humain, finit par tuer et le libéralisme et la liberté humaine.
Le libéralisme peut se présenter comme étant le défenseur naturel – et efficace – des libertés, non pas parce qu’il serait seul à défendre les droits et libertés individuels (d’autres doctrines politiques le font également), mais parce qu’il est le seul à ne pas refermer le couvercle sur la puissance de la liberté. Dans l’Etat de droit qu’ils appellent de leurs vœux et à la mise en œuvre duquel ils travaillent, les libéraux n’ont pas seulement pour souci de préserver les droits et libertés individuels, mais aussi et de manière plus originelle, plus augurale, de maintenir ouvert l’espace-public, le champ démocratico-politique où les libertés peuvent advenir. Et ce, tout en sachant bien que celles-ci sont toujours en train de se créer et donc toujours empreintes d’une part d’indétermination, d’inédit, d’imprévisible, de non-maîtrisé et de non-maîtrisable. Le libéral est celui qui ne considère pas que les libertés doivent être entravées pour qu’une société soit viable mais qu’au contraire une société n’est à terme viable que si et seulement si elle a maintenu possible l’advenir des libertés, liberté d’expression, liberté de penser, liberté d’aller et venir...
Telle est l’immense difficulté du libéralisme, mais c’est aussi sa force et sa spécificité : se tenir fermement à la croisée de ces deux dimensions de la liberté. D’une part refuser de tenir pour nuls et non avenus les enseignements de l’Histoire prouvant que la liberté des hommes est capable de tout, même de l’horreur. Et d’autre part, mais dans le même temps, affirmer que la liberté est capable de créer les outils nécessaires au bien-être, à la justice et aux droits des citoyens. Et ce, quand bien même il s’agit là d’un travail toujours à reprendre, toujours à conforter, à améliorer, à réformer, à développer et à protéger.
Voici comment dans Le spectateur engagé, Raymond Aron exprime cette double assomption : « L’histoire que j’ai vécue, que j’ai essayé de comprendre, était, en effet, un tumulte insensé plein de bruit et de fureur. L’histoire humaine s’est toujours déroulée dans le bruit et la fureur. Le XXe siècle a été, à certains égards, encore plus horrible que d’autres. Mais ce n’est pas une raison pour désespérer. Ce siècle de guerres épouvantables a été aussi un siècle de découvertes scientifiques et techniques extraordinaires. La médecine, depuis trente ans, a plus progressé que pendant des siècles et des siècles auparavant (…) En dépit de l’injustice de nos sociétés, tout de même, grâce à la croissance économique pendant 25 ou 30 années, la France a été transformée et pour le bien ». Et Aron de conclure : « L’humanité n’a d’autre espoir pour survivre que la raison et la science. Tout le reste est indispensable pour vivre aussi, mais la condition (…) c’est de faire confiance à la manière de penser qui donne sa chance à la vérité. (…) En politique, on ne peut pas démontrer la vérité, mais on peut essayer, à partir de ce que l’on sait, de prendre des décisions raisonnables »[3]. Cette phrase répète quelque quarante ans plus tard, l’affirmation selon laquelle l’existence humaine est confrontée à un monde incohérent, sans autre assurance qu’une science fragmentaire et une réflexion formelle.
Essayer, à partir de ce que l’on sait, de prendre des décisions raisonnables : ceci paraît si simple et aller tellement de soi, qu’il pourrait s’agir du « bon sens » le plus élémentaire. Mais c’est de politique qu’il est question, de politique avec ce qu’elle comporte d’aléatoire, de conflictuel, d’insurmontable et parfois même, Aron l’a éprouvé dans le Berlin des années trente, de monstrueux. C’est pourquoi Allan Bloom a pu dire de Raymond Aron qu’il « incarnait le bon sens qui est supposé être la caractéristique dominante de la démocratie libérale et assumait la responsabilité de présenter et de représenter cette option politique »[4]. Option politique en faveur du bon sens au sein de la démocratie libérale ! Je reviendrai sur cet aspect, mais je voudrais insister une fois encore sur cette science fragmentaire, sur ce savoir nécessairement incomplet qui seul peut aider une société à prendre des décisions dont Aron ne peut affirmer qu’elles seront rationnelles mais espère qu’elles puissent être raisonnables. Cette science nécessairement lacunaire mais combien vitale est celle que nous tirons de l’observation des hommes et de leur histoire : ce sont les sciences humaines, la sociologie, l’histoire, la philosophie… C’est aussi celle qui nous vient de l’expérience, de la pratique politique. Même lacunaire, le savoir est nécessaire, mais il n’est pas suffisant. Raymond Aron y joint la « réflexion formelle » ; réflexion formelle sur ce que l’on fait ou sur ce que l’on envisage de faire. C’est ce que j’ai souligné en commençant : la nécessité inhérente au projet visant à aménager une société de bien-être, de droit, de justice et de dignité humaine, malgré toutes les impasses de la vie en commun, la nécessité inhérente donc à ce projet de société qui a pour nom « libéralisme », de sans cesse se réfléchir, se penser, se référer aux principes formels, aux valeurs qui sont les siens, au nombre desquels se trouvent ceux que je viens de mentionner.
Cette coappartenance, cette contiguïté du projet politique et de la réflexion formelle – réflexion formelle à laquelle on peut donner le nom qui lui convient, celui de « philosophie politique » – cette coappartenance n’est pas, je le répète, accessoire. J’en ai acquis la conviction, après, pour ce qui me concerne, près d’un quart de siècle [aujourd’hui je devrais écrire quarante ans] d’engagement libéral sous toutes ses formes : rédaction de programmes, prises de parole, candidatures électorales, responsabilités ministérielles, débats parlementaires, j’en passe et des plus dures ! Il s’agit d’un trait distinctif majeur du libéralisme. Relisez les annales parlementaires et vous verrez combien il est frappant de constater avec quelle constance et avec quelle spontanéité les députés libéraux réfèrent leur argumentation sur tel ou tel dossier, aux principes de liberté, de démocratie, de justice, d’état de droit. Tel projet de loi, telle réglementation en matière économique ou fiscale sera approuvé ou combattu non seulement eu égard à ses qualités ou défauts intrinsèques mais également eu égard aux valeurs qui fondent le libéralisme et avec lesquelles le parlementaire libéral ne peut transiger.
Si cela confère au libéralisme une forme de grandeur, voire d’universalité, cela ne se pratique pas sans difficulté ni sans risque. A commencer par le fait que le plus souvent les avancées, les progrès, les réformes, voire les libertés font peur. Ce qui conduit souvent le libéral à aller à l’encontre des propos faussement rassurants ou des images qui ne veulent que séduire électeurs et gouvernés sans faire réfléchir. « Il ne faut pas désespérer Billancourt ! » est une injonction restée célèbre, mise en avant pour dénoncer l’attitude de Jean-Paul Sartre qui, en 1954, rentré d’URSS, n’émet aucune réserve par rapport à la situation vécue par les soviétiques ni par rapport à l’avenir radieux de la révolution socialiste. Il prédit au contraire qu’en 1960 le niveau de vie moyen en URSS sera de 30 à 40% supérieur au niveau de vie des Français[5]. Mais il est bien d’autres exemples, à commencer par ces élus athéniens qui, pour s’accorder les bonnes faveurs des citoyens, minimisaient les craintes exprimées par Démosthène à l’égard de Sparte. Raymond Aron analyse en détail ce mécanisme par lequel finalement, je cite « le démagogue introduit peu à peu à l’intérieur des démocraties les habitudes, les idées, les méthodes des tyrannies »[6]. Autre exemple, les accords de Munich : « Munich, écrit Aron dans ses Mémoires, c’est l’illusion que l’agresseur se contentera des victoires remportées sans combat ; c’est l’apaisement opposé à la résistance. La politique dite de Munich signifie donc aujourd’hui tout à la fois la faute morale et l’erreur intellectuelle, la lâcheté, la guerre retardée mais d’autant plus coûteuse et fatale »[7]. Celles et ceux, comme Charles de Gaulle (« Ultime avertissement que, de ma modeste place, j’adressais à la patrie à la veille du cataclysme (…) Mon mémorandum ne provoqua pas de secousse »[8]) qui mirent en garde contre la démagogie de Munich ne furent pas entendus.
Telle est la leçon indépassable que Jean Gol, qui citait souvent l’exemple munichois, a transmise à chacun des siens : la démocratie libérale a besoin comme de pain du discours-vérité. Lier de la sorte l’action politique à un attachement à des principes n’est pas, on vient de le voir, sans présenter des difficultés. Ce n’est pas non plus sans risque. Davantage que d’autres tendances politiques, les formations libérales sont en situation de questionnement vis-à-vis des actions qu’elles mènent et des décisions qu’elles prennent : ces actions et ces décisions ouvrent-elles oui ou non davantage de liberté ? Confortent-elles oui ou non l’Etat de droit ? Plus ces questions sont posées avec force, plus elles sont le signe de la vitalité et de la santé d’une formation ou d’un projet politique. Plus aussi ces questions risquent de susciter les tensions, les oppositions et les scissions internes.
Le marxisme a également connu des moments de questionnement intense ayant conduit à des écoles, des clans, des déviationnismes et autres rivalités fratricides. Mais avec une différence de taille : les différenciations se sont opérées sur fond d’une seule et même doctrine, l’œuvre de Marx. Doctrine, le matérialisme historique, se prévalant en outre de la connaissance et donc de la maîtrise des mécanismes qui régissent le déroulement de l’Histoire. Rien de tel, bien entendu, chez les libéraux. Alain Laurent dans son « Histoire et actualité d’une tradition intellectuelle » peut affirmer que « davantage encore qu’aucun autre courant de pensée, le libéralisme n’a jamais existé sous une forme doctrinalement achevée (…) Il s’agit plutôt d’un corpus classique composé des écrits de Locke, Hume, Montesquieu, Turgot… »[9]. S’ensuit une longue série d’auteurs tous aussi prestigieux, au rang desquels figure bien entendu celui à qui le présent colloque est consacré. Même si nombreux sont les auteurs et les textes-clé qui ponctuent le développement du libéralisme, il n’y a pas une doctrine arrêtée une fois pour toutes, une sorte de savoir totalisant qui entendrait plier la réalité à ses exigences jusqu’au moment où, comme ce fut le cas en 1989, la réalité se rebiffe et a fait s’effondrer les murs du communisme ; que ceux-ci aient été faits d’axiomes ou de béton.
La doctrine libérale au contraire ne cesse de s’écrire dans un équilibre – pas toujours facile à trouver – entre les réalités et les principes ou encore, pour user d’une autre terminologie, entre les faits réels et les principes formels. De même que j’évoquais à l’instant la propension des parlementaires libéraux à asseoir leur argumentation sur les concepts de liberté…, quand on lit Adam Smith, Constant, Guizot, Tocqueville ou Aron on a constamment le sentiment de découvrir (ou constamment le sentiment que ces auteurs nous disent) comment, à tel moment de l’histoire des hommes et face à telle situation, il aurait fallu, ou il faudrait agir pour que la liberté humaine eût poursuivi ou poursuive son déploiement. Il n’y a pas de recette toute faite car les êtres humains créent l’Histoire. Il n’y a pas de rationalité, ni de Grande Raison ou d’Esprit Absolu se réalisant à travers l’Histoire. Il n’y a que l’espoir que les hommes, les femmes optent, compte tenu des circonstances, pour les choix les plus raisonnables.
Dans le même texte cité, Allan Bloom, ajoute cependant une précision déterminante. Il écrit : « Raymond Aron était un libéral (…) Je veux dire qu’il était persuadé de la vérité de la théorie libérale, que pour lui la politique libérale n’était pas seulement la meilleure solution disponible hic et nunc mais la meilleure absolument… »[10]. J’approuve cette précision car elle montre bien que le libéralisme n’est pas, comme cela lui a été reproché, à commencer par les partis conservateurs ou d’inspiration chrétienne, une forme d’empirisme caractéristique d’un parti qui ne serait que d’existence à défaut d’être un parti d’essence. Toute l’œuvre de Raymond Aron le démontre, mieux l’illustre parfaitement, puisque dans son travail d’éditorialiste, il ne cessait de confronter sa réflexion conceptuelle à l’analyse des faits concrets : le libéralisme, et je reprends l’expression utilisée tout à l’heure, se tient à la croisée de la réalité et des valeurs, de l’essence et de l’existence, de la politique et de la réflexion formelle, ou encore de la politique et de la philosophie politique. J’en veux pour preuve le fait que si le libéralisme proprement dit est né à un moment relativement précis du développement de l’Europe du Nord-Ouest, compte tenu de circonstances historiques, politiques, religieuses, économiques, sociales, scientifiques, et techniques…, articulées d’une façon ou l’autre à ce que nous appelons les Grandes Découvertes[11], il est tout aussi vrai qu’il est né, très directement, sous la plume des philosophes. J’ai cité quelques noms empruntés à un ouvrage d’Alain Laurent lequel ne manque pas de souligner qu’Adam Smith était professeur de philosophie morale à l’Université de Glasgow et qu’avant d’écrire ses célèbres recherches sur La Richesse des nations, c’est dans la très philosophique Théorie des sentiments moraux qu’il avait initié le principe de la « main invisible »[12]. Et d’ajouter que la démarche des libéraux est philosophique dans la mesure où même les non-philosophes et les économistes en particulier « se sont le plus souvent attachés à élaborer leurs propositions en partant de prémisses non pas allusivement introduites sous forme de présupposés, mais énoncées dans le cadre d’un travail rigoureusement argumenté sur les concepts fondateurs ».
Là n’est pas ce qui importe le plus. Par contre, il me paraît intéressant de reprendre ce que j’ai avancé tout à l’heure, à savoir l’incessante reconduction de l’action, de la politique, libérale aux principes qui la fondent. Alain Laurent en effet franchit un pas supplémentaire : « lesdits principes n’ont pas été arbitrairement ou insidieusement posés, mais clairement explicités et problématisés en référence à des interprétations… concurrentes. Soit ce qu’on est en droit d’attendre de toute pensée pour qu’elle satisfasse aux exigences minimales du philosophique »[13]. Ce que confirme Aron, écrivant en 1960 : « Ce qui caractérise en profondeur le libéralisme authentique… c’est une représentation du monde, une philosophie ». Aussi, est-il besoin de rappeler que le libéralisme ne serait pas ce qu’il est, ne serait pas advenu, si Descartes n’avait pas fait accomplir à la pensée occidentale, à l’esprit européen, un pas décisif, en écrivant le Discours de la méthode. C’est alors que le fondateur de la philosophie moderne affirme le primat de la raison humaine, qui plus est, le primat de la raison humaine en chaque être humain. Ce qui constitue déjà en soi une véritable révolution, d’autant que, comme vous le savez, Descartes publie le Discours en français et pas en latin. Or, l’un des motifs avancés pour expliquer sa décision est que celui-ci pourra aussi être lu par les femmes ! L’étude du latin leur était en effet refusée[14]. Voilà d’authentiques avancées des libertés et, je pense pouvoir utiliser le mot, d’authentiques avancées du libéralisme pour lequel toute personne humaine mérite attention, dignité et droit à la libre opinion : « Chaque être humain, écrit Aron, est unique, irremplaçable en soi-même et pour quelques-autres, parfois pour l’humanité elle-même »[15]. Ce que confirme un autre grand nom de la philosophie politique du XXe siècle, Léo Strauss : « Les libéraux tiennent pour sacré le droit de tout homme, si humble, si bizarre ou si incapable de s’exprimer soit-il, de critiquer le gouvernement »[16]. Rappelons enfin que le Discours de la méthode s’ouvre par cette affirmation en laquelle je pense que le libéralisme, méthode politique fondée sur le débat, la raison et l’esprit de réforme, trouve son origine la plus profonde et, partant, la plus problématique : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » ![17]
Mesdames, messieurs, Chers amis,
Je conclurai dans quelques instants en revenant à une des raisons diverses pour lesquelles le présent colloque vient à son heure et qui justifie pourquoi j’ai tenu à centrer mon intervention sur le fait qu’une politique libérale est inséparable de la réflexion philosophique sur les valeurs humaines qui la fondent. Nécessité sur laquelle insiste déjà Balzac dans La Peau de Chagrin lorsqu’il fait dire au jeune Raphaël désespéré : « Est-ce ma faute, à moi, (…) si le libéralisme devient La Fayette ? »[18]. La scène se passe en 1830[19] au moment où d’aucuns, dont Balzac, romancier de génie mais conservateur en politique, faisaient aux libéraux le reproche d’abandonner leur âme. Il serait intéressant d’étudier pourquoi cette critique est si régulière dans le chef des anti-libéraux ; critique qui, a contrario, confirme me semble-t-il, le lien politique/philosophie qui caractérise le libéralisme.
Auparavant j’aurais voulu dire rapidement à quel point l’œuvre d’Aron, d’être toujours demeurée ancrée à ce qu’il appelait un libéralisme lucide, tout en ayant été fortement attachée à la compréhension de la société industrielle du XXe siècle et de l’opposition radicale entre démocratie et totalitarisme, demeure un outil fiable pour déterminer quelle attitude les démocraties doivent adopter dans la lutte contre les nouveaux ennemis qui, en ce XXIe siècle naissant, sont les leurs : la réaffirmation des intégrismes théologico-politiques, le terrorisme international, les visées impérialistes, les extrémismes qui frappent en ayant pour but premier de détruire la démocratie et l’organisation de la société selon la raison. Je le ferai en citant cette phrase : « Les démocraties seront autorisées, bien plus, elles auront le devoir d’empêcher que les démagogues utilisent la liberté à seule fin de la détruire (…) Libérales, mais non résignées à tout accepter, les démocraties ne manqueraient pas à leur destination ; au contraire, militantes, elles retrouveraient l’esprit faute duquel elles n’ont aucune chance de survivre »[20]. Ce texte, écrit à Londres et publié dans La France Libre, montre qu’il n’y a pas chez Aron de vision métapolitique du libéralisme. C’est-à-dire une vision qui interpréterait l’Histoire comme progressant « naturellement », nécessairement, vers davantage de démocratie libérale. Autrement dit Aron ne croit pas en une fin de l’Histoire. Il écrivait, au contraire, en 1960 : « Jamais les hommes n’ont eu autant de motifs de ne plus s’entre-tuer. Jamais ils n’ont eu autant de motifs de se sentir associés dans une seule et même entreprise. Je n’en conclus pas que l’âge de l’histoire universelle sera pacifique. Nous le savons, l’homme est un être raisonnable mais les hommes le sont-ils ? ». Et Aron d’ajouter : « J’aboutis, au terme d’un long périple, à des propositions que la sagesse des nations ne désapprouverait pas (…) Mais, après tout, quand la philosophie (ou la sociologie) rejoint le bon sens, est-ce un hommage à celui-ci ou une garantie de sagesse pour celle-là ? » [21].
Je conclurai en évoquant le dossier que La Revue Nouvelle vient de publier sous le titre « le MR est-il libéral ? »[22]. Question qui ne cessera, en Wallonie et à Bruxelles, d’être posée et posée encore par les adversaires des libéraux. Tout en sachant que cet organe n’a jamais témoigné beaucoup de sympathie à l’égard des libéraux – il n’est d’ailleurs pas aisé de deviner si ceux qui posent la question auraient préférer une réponse positive ou négative – ce dossier mérite d’être lu, ne fût-ce que parce qu’il est toujours intéressant de savoir ce que pense l’adversaire. Plus sérieusement, le présent colloque constitue en soi la meilleure réplique possible à la question posée. Quel autre parti en Belgique que le MR pouvait légitimement rendre hommage à celui qui n’a eu de cesse de maintenir le cap des libertés et de dénoncer ce que d’aucuns préféraient taire au nom de la bonne conscience – notion détestée par Raymond Aron – que l’on s’octroie en prétendant savoir mieux que les autres ce qui est bon et ce qui est mal.
Voici comment Raymond Aron, dans la leçon inaugurale prononcée le 1er décembre 1970 au Collège de France, exposa sa vision de ce que signifie être libéral : « Le libéralisme dans lequel je cherche et trouve ma patrie spirituelle n’a rien de commun avec une philosophie pour âmes tendres (…) Le libéral s’efforce d’agir selon les leçons, si incertaines soient-elles, de l’expérience historique, conformément aux vérités partielles qu’il recueille plutôt que par référence à une vision faussement totale »[23]. Oserai-je dire que tel est le libéralisme de la famille politique qui, à travers son Centre d’études, nous a invités aujourd’hui. Il est d’ailleurs piquant de constater que ledit dossier qui nous interpelle se referme précisément sur la création du Centre Jean Gol.
Mesdames, Messieurs, Hervé Hasquin a montré ce matin, sur fond d’aronisme, que le Mouvement Réformateur est libéral parce qu’il a, lui, la volonté de maintenir ensemble, de ne pas séparer, action et pensée, politique et réflexion, projet de société et valeurs humaines.
Je vous remercie pour votre attention.
Copyright : Richard Miller
[1] Intervention de Richard Miller lors du Colloque Raymond Aron, organisé par le Centre Jean Gol au Palais d’Egmont à Bruxelles, le 5 novembre 2005, à l’initiative d’Hervé Hasquin.
[2] Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l’Histoire Essai sur les limites de l’objectivité historique, Paris, Gallimard 1986, 1ère éd. 1938, p.434-437.
[3] Raymond Aron, Le spectateur engagé, Entretiens avec J.-L.Missika et D.Wolton, Paris, Presses pocket, 1981, p.322-326.
[4] Allan Bloom, Le dernier des libéraux, trad. P.Manent, in Raymond Aron 1905-1983 Textes, études et témoignages, Paris, Julliard, Commentaire Numéro 28-29/Hiver 1985,p.174.
[5] Cf Jean-Paul Sartre, Théâtre complet, Paris, Gallimard, La Pléiade, 2005, p.1474. La formule « Il ne faut pas désespérer Billancourt ! » modifie, il est vrai, le texte sartrien ; cf. Nekrassov, ibid., p.790-793.
[6] Raymond Aron, L’homme contre les tyrans, in Penser la liberté, penser la démocratie, Paris, Gallimard, Quarto, 2005, p.214 et sq.
[7] Raymond Aron, Mémoires, Paris, Julliard, 1983, p.146-147.
[8] Charles de Gaulle, Mémoires, Paris, Gallimard, La Pléiade, 2000, p.25-28.
[9] Alain Laurent, la philosophie libérale Histoire et actualité d’une tradition intellectuelle, Paris, Les Belles Lettres, 2002, p.33.
[10] Allan Bloom, op.cit., p.177.
[11] Cf. La Démocratie libérale, dir. Serge Berstein, Paris, PUF, 1998, p.9 et sq.
[12] Adam Smith, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, trad. P. Taieb et R.Greenstein, 4 vol., paris, Presses Universitaires de France, 1995 ; Théorie des sentiments moraux, Paris, PUF-Quadrige, 2003.
[13] Alain Laurent, op. cit., p.39-41.
[14] René Descartes, lettre du 22 février 1638 au Père Vatier : «…un livre où j’ai voulu que les femmes mêmes pussent entendre quelque chose » ; cf. sur ce point Molière, Les femmes savantes, acte III, scène 2. Ces éléments sont mis en avant par Denis Moreau dans son édition du Discours de la méthode, Paris, Le livre de poche, 2000, p.20-21.
[15] Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l’histoire, op. cit., p.425.
[16] Léo Strauss, Le libéralisme antique et moderne, trad. O. Berrichon Sedeyn, Paris, PUF, 1990, p.8.
[17] Précisons que Raymond Aron relit Descartes à travers les Méditations cartésiennes et donc à partir de la phénoménologie d’Husserl ; cf. notre texte Raymond Aron : phénoménologie et politique publié sous la direction d’Hervé Hasquin dans Libéralisme, 1992, n°7, consacré à Aron, p.46-57.
[18] Balzac, La peau de chagrin, in La comédie humaine, t. X, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1979, p.105. Cf. à ce sujet Pierre Barbéris, Sartre et le libéralisme, in Autour de Jean-Paul Sartre Littérature et philosophie, Paris, Gallimard, 1981 ; il s’agit des actes d’un colloque organisé par Pierre Verstraeten à l’Université Libre de Bruxelles auquel participait Guy Haarscher.
[19] Il faut préciser que d’après le tableau de concordance publié par Félicien Marceau, La peau de chagrin est le seul roman de la Comédie Humaine dont l’action a lieu l’année, 1830, de la rédaction ; in Le monde de Balzac, Paris, Gallimard, 1986, p.12-16.
[20] Raymond Aron, L’homme contre les tyrans, op. cit., p. 219.
[21] Raymond Aron, L’aube de l’histoire universelle, in Penser la liberté, penser la démocratie, op.cit., p.1808.
[22] Le MR est-il libéral ?, in La Revue Nouvelle, Bruxelles, oct. 2005, n°10, p.7-75.
[23] Raymond Aron, De la condition historique du sociologue, Paris, Gallimard, 1971, p.64-65.
Richard Miller, le 2026-02-28
