Mémoires burlesques
Je suis, à n’en pas douter, un être rationnel ! Toutefois, au cours de ma vie politique, professionnelle et personnelle, il m’a été donné de vivre des situations étonnantes. Le mot « donné » l’indique : c’est un « don », au double sens de « cadeau » et de « pouvoir magique ».
A bien y réfléchir, et à tête reposée, ces évènements vécus procèdent du burlesque avec parfois une légère touche de bizarre, d’étrange. Est-ce moi, comme on dit, qui « les » attire ? Ou ai-je l’heureuse faculté de voir le quotidien être débordé par le comique ? Question difficile à « trancher ». Quoi qu’il en soit, je vous livre, avec plaisir, quelques-unes de ces tranches de rire et de vie[1].
Je tiens à préciser que ces récits, tous véridiques, ont fait l’objet d’un travail d’écriture. Il se peut donc que l’un ou l’autre détail ait été adapté. Je n’ai voulu heurter aucune des personnes citées, et tout ce qui est ici rapporté n’enlève rien à leurs qualités. Ni aux miennes, j'espère.
Les beaux débuts
A la fin de mes études en philosophie à l’Université Libre de Bruxelles, je me suis installé dans un petit village nommé Jandrain-Jandrenouille. Un nom pareil, ça ne s’invente pas. L’histoire rapporte que c’est Napoléon, devant Moscou, qui aurait signé l’acte d’unification des deux hameaux Jandrain et Jandrenouille, répondant en cela à la demande des habitants. Durant les quelque vingt années de vie familiale passées là, j’ai souvent pensé à ce hussard traversant les plaines de Russie couvertes de neige, attaqué par les loups et les cosaques, qui, en bout de course et à bout de souffle, a déposé sur le bureau de l’Empereur un signataire marqué d’un Aigle. A ce moment quelqu’un entre : « Sire, les Russes attaquent ! », « Silence, je termine mes signatures ! ». Jandrain-Jandrenouille était né. Julos Beaucarne en parle dans son hymne à la francophonie internationale (« On parle français au Québec, à Rebecq, à Bamako, en Côte d’Ivoire, à la Guadeloupe, en Guyane, en Martinique, au Gabon, en France, à Tourinnes-la-Grosse, à Jandrain-Jandrenouille, à Pondichéry… »).
Quant à moi, engagé début des années 1980, par le journal Le Soir pour couvrir les communes autour de Jandrain-Jandrenouille, dont Jodoigne, j’ai écrit des articles sur les sujets les plus « divers » et sur des faits du même nom : de la saison betteravière, aux accidents et vols (notamment celui d’un tableau de Paul Delvaux à Tourinnes-la-Grosse qui me valut la première page du grand quotidien), de l’origine du boudin vert, aux sculptures en pierre de Gobertange, du cochon de Piétrain, aux conseils communaux… Il arriva que l’horoscope publié chaque jour dans Le Soir, répéta plusieurs jours de suite la mise en garde suivante : « Scorpions : vous allez rencontrer quelqu’un qui va changer votre vie ». La prophétie se réalisa : Louis Michel, après s’être fait annoncer par les astres, fit une apparition remarquée, laquelle, quelque quarante ans plus tard est toujours, dans ma vie, aussi remarquable.
Le président du PRL, à l’époque, était Jean Gol. Ce-dernier, devenu Vice-Premier Ministre et Ministre de la Justice, Louis Michel lui succéda à la présidence du parti et me proposa d’entrer dans son cabinet en tant qu’attaché de presse. Un beau matin de mars 1983, je me présentai, rasé et coiffé (!), au 26e étage du Centre Rogier, siège du PRL. En vérité, un long couloir menant à une porte séparant les bureaux des collaborateurs de l’aile présidentielle. Cette porte m’a longtemps fait penser à un film dont le titre était, je crois, La fiancée de Fu Manchu. Un des personnages était condamné à se rendre devant une porte (sauf erreur, la terrible porte 6) et à la franchir. Il hurle « Non, pas la porte 6 ». Mais il y va quand même, tellement la peur de Fu Manchu est grande ! J’avoue avoir souvent compati au sort de ce « collègue » asiatique.
A peine entré, je découvris un Louis Michel disant ses « quatre vérités » à celui qui m’avait précédé au poste que j’allais occuper, l’excellent Jules Gheude qui était en partance ! Aussitôt, le président me dit de l’accompagner Place Poelaerts, au cabinet de Jean Gol à qui il veut me présenter. Je garde le souvenir d’une pièce assez spacieuse, remplie de gens que j’allais apprendre à connaître au cours des années à venir dont mon homologue (et concurrent) Francis Burstin dit « Bubu », Jean-Guy Lakaye, Lucien Vandermeulen, Jean Gillard…
Enfin, Jean Gol, autour de qui tout le monde se presse, fait son entrée. Je lui suis présenté comme un élément sur lequel on peut fonder beaucoup d’espoirs, capable de bien relayer le discours du parti vers les représentants de la presse. Un des objectifs du nouveau président Louis Michel, était de montrer à Jean Gol qu’il était en train de constituer une équipe solide composée d’individus efficaces. Au moment où Jean Gol s’avança vers moi pour m’ausculter, j’eus un léger mouvement de recul et, involontairement, je touchai l’interrupteur. La pièce fut plongée quelques secondes dans une complète obscurité ! Lorsque la lumière revint, grâce à un Bubu hilare, j’étais face à un ensemble de visages étonnés, au milieu desquels celui de Louis Michel atterré : dans les yeux de celui-ci, je lisais qu’il pressentait, me regardant, les évènements à venir… Certains sont ici racontés, par moi-même qui les ai vécus.
Le couteau aztèque
Durant les premières années de sa présidence, soumis à un stress continuel –auquel Jean Gol n’était pas étranger – Louis Michel était souvent, c’est le moins que l’on puisse dire, énervé. Soupe au lait et sang chaud, il poussait des gueulantes que l’on peut qualifier, sans avoir peur du cliché, d’homériques : la colère d’Achille à côté de celle de Louis Michel, c’était de la bibine ! En tout cas, pour ce qui me concernait, moi qui suis certainement celui de ses collaborateurs qui l’a le plus fait sortir de ses gonds. J’ignore ce qu’étaient les « gonds » en question, mais il suffisait parfois qu’il me voie… et hop, il en sortait… Je vous tranquillise d’emblée, s’il était nerveux, il n’était jamais rancunier. A la colère, succédaient rapidement sa gentillesse et son amitié. Par ailleurs, je n’étais pas la seule victime, ce qui me réconfortait. J’étais présent lorsque Michel Gillis, préposé lui aussi aux emportements présidentiels, avait désarçonné Louis Michel qui était sur ses grands chevaux, en lui disant d’un air contrit, avec quasi une larme aux yeux : « Vous croyez que ça me fait plaisir que vous vous mettiez dans des états pareils à cause de moi ! ». Je me souviens aussi d’un garçon nommé Pensis qui avait bloqué les touches du clavier du premier ordinateur installé au siège du PRL, en mangeant ses tartines au-dessus. Le même Pensis avait été chargé de vérifier si les énormes caisses de petites balles bleues marquées PRL (les gadgets électoraux étaient encore permis) contenaient le nombre exact de balles commandées par le parti. Cela lui prit des heures. Il prenait une balle la lançait dans une autre caisse et comptait : « Une, deux, trois…, quarante-quatre, quarante-cinq… ». Et puis, on entendait « Merde ! ». Il avait raté la caisse, et la balle partait dans le couloir où elle rebondissait… Ayant perdu le fil, tel Sisyphe, il recommençait : « Une, deux, trois… ». Louis Michel lui avait aussi confié la comptabilité des stocks de briquets bleus. A cette occasion, Pensis (j’ai oublié son prénom) trouva une réplique : l’humour. Assis dans la réserve parmi des centaines et des centaines de briquets, il attendait qu’un collègue passe devant la porte et, portant une cigarette à ses lèvres, il l’arrêtait par un « Hé, t’as pas du feu sur toi ? ». Le plus souvent, le collègue entrait, sortait un briquet de sa poche et, pendant que Pensis allumait sa cigarette, regardait, étonné, la multitude de petits appareils dispersés autour d’eux.
Bref, j’en viens à cette histoire de couteaux aztèques qui étaient, comme chacun le sait, des instruments sacrificiels.
Durant les années 80, les partis politiques ne disposaient pas du financement public dont Louis Michel sera, la décennie suivante, le promoteur. Les collaborateurs étaient peu nombreux, il n’y avait guère de voitures de fonction et la bureautique était souvent vétuste. J’avais commencé à gagner des galons et le président Michel m’accordait une confiance de plus en plus grande. Nous sommes en 1985, en pleine préparation de campagne électorale. Je l’ai dit, les collaborateurs dont moi qui vous le raconte, étaient en nombre insuffisant et, dès lors, multifonctionnels. Un jour, de sa voiture et en route pour Bruxelles, le Président m’appelle et me dit de me rendre dans le City 2 (le centre commercial installé devant le Centre Rogier depuis 1978) afin de reprendre les photos qu’il avait portées à développer. Tout ceci peut apparaître archaïque mais je rappelle que l’ère numérique n’était même pas encore à l’état d’utopie dans le cerveau des experts. Je m’exécute, alors que je suis soumis à une pression terrible pour que le programme du parti soit terminé, envoyé à l’imprimerie etc… Avec le photographe, on vérifie qu’il n’y a pas d’erreur et qu’il s’agit bien des photos de Louis Michel. Je suis énervé car tout cela prend du temps. C’est alors que je vois que ce sont des photos de vacances, de son épouse Martine jouant au tennis et aussi de ses enfants, Mathieu et Charles. En fait, le Président voulait vérifier s’il n’y avait pas l’une ou l’autre bonne photo de lui, reposé, utilisable pour les tracts électoraux. Mais chez moi, ça ne passe pas… L’énervement gagne du terrain. Entretemps, IL est arrivé et, gentiment, avait commandé deux repas pour lui et moi. Deux steaks. Je le rejoins dans son bureau, il est attablé, a attaqué couteau en main, son steak, et me fais signe de m’asseoir. Mais, selon une parole antique, Jupiter rendant fou celui qu’il veut perdre, je me révolte et, lançant sur la table la pochette contenant les photos, je LUI dis, ô paroles regrettables et regrettées : « Je suis crevé ! J’ai assez de travail pour ne pas devoir aller chercher vos photos de famille ». Et je sors… !!! Je remonte le fameux couloir et marche d’un pas décidé… Lorsque, venu de derrière moi, un bruit de plus en plus précis se fait entendre, de percussions saccadées sur le sol…, les enjambées de l’ogre de nos contes d’enfance…, Louis Michel, rouge, colossal…, une matière brute…, est derrière moi qui me poursuit… et dans sa main je vois qu’il a gardé son couteau à steak… « Cette fois, ai-je le temps de penser, il va me désosser ! ».
La sonnette
Une campagne électorale est un grand moment de rencontres directes au cœur de l’humanité. Nous, candidates et candidats, arpentons les rues et les marchés. Postés à l’entrée des gares comme à la sortie des magasins, nous guettons le chaland…
Certains pratiquent aussi, sous la pluie ou le soleil, le porte-à-porte ! Tout, absolument tout, peut alors advenir ! En fonction de l’heure, du quartier, de l’allure du candidat, et de l’humeur citoyenne… Voici un exemple vécu par moi-même qui vous le rapporte.
Nous sommes dans un village du Grand Mons, allant de maison en maison. Je viens d’être très mal reçu par un couple de retraités, furieux de la disparition du Congo belge ainsi que des excuses de la Belgique pour l’assassinat de Lumumba ! Surpris par le sujet et par la hargne de la vieille dame me poursuivant sur le trottoir, je passe à la porte suivante. Et je sonne ! … A ce moment précis, j’aperçois un papier collé sous la sonnette : « Ne pas sonner. Frappez ». Trop tard ! J’avais sonné… J’entends alors, venu de l’autre côté de la porte, un grincement strident, une crécelle sans fin, un boucan d’enfer, une sonnerie folle et qui n’en finit pas…
Un homme apparaît : indéfinissable, si ce n’est qu’il est entre deux âges, les cheveux en l’air : « Vous ne savez pas lire ? ». Je bafouille une réponse du genre « Je suis désolé, je n’avais pas vu le papier, j’avais déjà sonné… ». L’homme me reprend « Vous avez déjà entendu le bruit qu’elle fait la sonnette ? ». A quoi je réponds : « Je n’y suis pour rien ! Je vous présente mes excuses ». Puis, je me ressaisis : « C’est VOTRE sonnette ! Je n’ai fait qu’appuyer sur le bouton … ». Lui, alors, avec un regard insondable, perdu loin derrière moi : « Je vis ici ! Je suis locataire. La sonnette, c’est celle du propriétaire ! ». Ne sachant pas ce qu’il espère comme réponse, je me risque…, et d’un air mi-confidentiel, mi-maxi-convaincant, je lui souffle : « Votez pour moi, et je verrai ce que je peux faire pour votre sonnette… ».
La chemise
C’est fin 1998 – début 1999, que je me suis présenté pour la première fois aux élections régionales. Quasiment inconnu des électeurs de l’arrondissement de Mons/Borinage, je souffre en plus d’une discrétion héritée des années où j’étais le collaborateur de Louis Michel, et ensuite de Daniel Ducarme. Et de fait, du statut d’« homme de l’ombre », je passe à celui de « tête de liste ». Sans parvenir à m’y faire.
Françoise Colinia, libérale montoise, me conseille alors de me faire remarquer le plus possible : « Personne ne te connaît ; si, en plus, tu te fonds dans le décor, comment veux-tu que l’on vote pour toi ? ». Et Françoise de sortir l’élément-massue : « Mets des vêtements plus voyants ! ».
Or, durant toute ma vie, je n’ai que très rarement porté des couleurs autres que sombres. Du caleçon à la chemise en passant par les chaussettes, je suis uniformément en « bleu de travail ». Mais voilà ! La peur du ridicule électoral l’emporte sur la peur du ridicule tout court. Après bien des hésitations, j’entre dans un magasin, un supermarché (ce qui me permet de choisir en toute discrétion) pour acheter une chemise ; laquelle est… d’un jaune « flashy » !
Le lendemain est un véritable calvaire. J’ai le sentiment que tout le monde me regarde. Je tire sur mon veston en essayant de me perdre dedans, et si quelqu’un me parle, je n’ai qu’une envie : disparaître…, me résorber en moi-même…, muer en ne laissant sur le sol que la chemise jaune.
Enfin, l’obscurité du soir recouvre tout. Avec Fabienne, nous avons décidé d’aller au cinéma. Etant en retard, je ne change pas de vêtements.
Je me revois, à l’entrée d’Imagix, tenant en main les tickets à remettre à la jeune ouvreuse. Tout, alors, se passe comme si j’étais confronté à quelque chose qui ressemblerait au grand mystère de la vie : cette jeune fille porte exactement la même chemise jaune que la mienne ! Certes, c’est un chemisier dessiné pour une jeune-fille, mais je ne vois qu’une chose : cette même couleur éclatante qui nous confond !
Nous nous regardons : elle aussi, a remarqué (le contraire eût été impossible). Je ne peux m’empêcher de le lui dire : « C’est incroyable, nous portons la même chemise jaune ! ». Et elle, du tac au tac, de me répondre : « Oui, Monsieur, mais la différence c’est que vous, vous n’êtes pas obligé de la mettre ! ».
Back in the URSS
J’ai quelques souvenirs précis qui, chacun à sa façon, me viennent de l’ancienne Russie communiste, jusqu’à l’effondrement de celle-ci en 1989. Ainsi, fin d’année scolaire 1973-1974, l’Athénée Royal de Charleroi avait organisé, par l’entremise des Amitiés Belgo-Soviétiques ( !), le voyage des Rhétos en URSS, avec trois étapes, Moscou, Léningrad et Soukhoumi sur la Mer Noire. Pour la vingtaine de jeunes garçons que nous étions, ce fut – incontestablement – un voyage initiatique et inoubliable. Le délégué à notre surveillance, était un excellent homme surnommé « Bifflute ». Je ne m’attarderai pas ici sur l’apprentissage politique que fut ce voyage, faisant de moi un adversaire convaincu de toute forme d’étatisation socialiste de la vie. Je ne reprendrai pas non plus les dix mille aventures qui nous arrivèrent, à mes amis et à moi-même, abreuvés de vodka, amoureux de toutes les jeunes-filles slaves possibles et imaginables. Nous avions 16-17 ans : Bifflute, comme on dit à Bruxelles, ne pouvait rien là contre !
Bon, allez, quand même, je vous en raconte une ; inoubliable. La visite d’un zoo, à caractère « scientifique », réservé uniquement à toutes les espèces de singes. Notre guide-traductrice nous guidait et traduisait ! Fredonner du Gilbert Bécaud, « Elle avait les cheveux blonds… », en la dévorant des yeux était une de nos occupations principales ! Elle nous plaça devant une sorte de grande cage en plein air, et là, tournant le dos aux simiesques, elle déclama les vertus de la Recherche scientifique en URSS.
Nous ne l’écoutions pas… Et pour cause ! Derrière elle des dizaines de nos cousins mâles poilus se masturbaient, certains distraitement, comme pour passer le temps, d’autres plus frénétiquement, alternant masturbation et copulation sauvage !!! Vision inoubliable que celle de cette jeune guide et traductrice, fantasmée en Cheetah, aux pieds de laquelle venaient se déposer des jets de semence semblables à une pluie de gouttelettes ! J’ai toujours conservé le souvenir de ces singes encagés, me demandant parfois si je n’avais pas rêvé ce site scientifique pour le moins étrange. Et puis, récemment en lisant les Mémoires de Pablo Neruda, j’ai découvert qu’il a, comme nous, été impressionné par cet endroit : " Sukumi est fière de ses singes... un Institut de médecine expérimentale a élevé ici toutes les espèces de singes du monde. Dans de grandes cages, les voici : électriques ou statiques, énormes ou minuscules, pelés ou velus, l’ai pensif ou les yeux pétillants (…) des singes gris, et des singes blancs, et des ouistitis au cul tricolore et de grands singes austères, et d’autres, polygames (...) et l'on se livre à des recherches délicates sur le mystère de la vie.... »[2]. Je ne voudrais pas trahir la pensée de ce grand poète, mais moi qui ai vu les singes « électriques » et « polygames », je crois savoir que Neruda a édulcoré. Ou alors, il n’avait pas eu la même guide…
Inspirés par les singes, notre Révolution d’Octobre se réduisit très rapidement aux filles de notre âge. La cerise sur le gâteau, si j’ose dire, fut une escapade nocturne dans le parc de l’hôtel, avec mes amis, avec de la vodka, et avec des Anouchka fort généreuses. Bifflute s’étant rendu compte que nos chambres étaient désertées, courrait en pyjama dans le parc. Nous nous sommes tous enfuis, riant et criant, tout en volant un dernier baiser à la nuit…
La malchance – ou le don (rien à voir avec le fleuve) – m’envoya droit dans un arbre, avec une branche juste un peu trop basse pour mon crâne : le cuir chevelu fut déchiré, et le sang rouge, abondant colora ma tête d’occidental accidenté !
Rentré dans la chambre, avec l’aide d’un copain, lui aussi vodkaïsé, il fut décidé qu’il était vital de désinfecter. L’un d’entre nous tenait un flacon de mercurochrome que sa maman avait glissé dans sa valise au cas où… : le « cas où », c’est mon crâne, tout le produit y passe. Il importe toutefois de savoir qu’à l’époque cet antiseptique miraculeux n’existait pas en URSS. Les communistes n’utilisaient pas – ce qui est curieux quand on y pense – un mercurochrome rouge, mais un produit de couleur noire ! Je sombrai dans mon lit et dans le sommeil. Jusqu’à ce que, deux heures plus tard, Bifflute entre dans ma chambre, accompagné du docteur de l’hôtel. Il allume la lumière : des néons livides et crus ! Voulant impressionner les G.O. du Goulag, il hurle : « Miller, montre ta tête ! ». J’émerge hors des couvertures ; le sang et le mercurochrome mélangés avaient séché, couvrant à la fois mon crâne, ma tignasse et mon visage, d’un vert fluo brillant de mille feux chimiques sous les néons du plafond ! Le médecin a un mouvement de recul ! Etonné qu’il était ! Il ne s’y attendait pas à une vision pareille : du Tchernobyl avant l’heure que c’était ! Il demande si c’est de naissance que j’ai la peau verte ! A quoi, consterné mais vindicatif, Bifflute répond « J’ignore si Miller est né avec une tête de martien, mais je sais qu’il est né pour m’emmerder ! ».
Mes aventures avec l’URSS connurent un rebondissement important à la chute du régime durant l’hiver 1989. Pour les Libéraux, pour les démocrates, ce fut un moment essentiel. La direction du PRL, à l’époque, était bicéphale. Les compétences étaient réparties entre le président Antoine Duquesne et le vice-président Daniel Ducarme. Si la ligne de partage était dans l’ensemble assez claire, calquée sur l’évolution fédérale de l’Etat belge, tout ce qui était de dimension internationale avait fait l’objet d’un équilibre fin (!) : le monde pour Duquesne, l’Europe pour Ducarme. Le jour de l’installation du tandem – les « ducs » comme on les appelait – Antoine Duquesne m’invita à boire un café dans un bistrot pour rédiger ensemble un premier communiqué de presse. Je sortis mon stylo à pompe avec enthousiasme. Quelle ne fut pas la surprise d’Antoine de voir le capuchon de celui-ci, mal vissé, être projeté en l’air, passer au-dessus de la tête des voisins pour aboutir dans la tasse de café qu’une femme sirotait deux tables plus loin ! Il était un vrai gentleman, se leva, et proposa à la dame de lui offrir un autre café, tandis que celle-ci me regardait soupçonnant un coup monté, comme si j’étais une sorte de Jacquouille au service de mon maître.
Mais je reviens à 1989. Vu l’actualité, Daniel Ducarme interprétait la répartition des compétences entre Duquesne et lui de façon très large : il avait en charge, pour le parti, ce qui concernait l’Europe, mais une Europe telle que l’avait vue Charles : de l’océan atlantique à l’Oural ! Autrement dit, les événements russes relevaient de ses compétences !
Aussi, un jour, me chargea-t-il – j’étais son chef de cabinet – d’organiser un entretien avec l’ambassadeur de l’Union soviétique à Bruxelles. Ce ne fut pas facile à obtenir car l’ambassadeur estimait que son seul interlocuteur pour le PRL était le président Duquesne. Mais mon sens roublard (rien à voir avec les roubles) de la dialectique, ainsi que l’effondrement géostratégique de Moscou, aboutirent à une rencontre, un matin très tôt, à la résidence de l’ambassadeur, avenue de Fré à Uccle. Or, il faut savoir que depuis pour ainsi dire toujours, chaque matin je bois un bol de café accompagné d’une ou deux tartines avec de la confiture de myrtilles bleues ! C’est là que les choses deviennent intéressantes. Ce matin-là, pressé, craignant d’arriver en retard, je partis sans mon café ni ma confiture. C’est le ventre creux que je rejoignis Daniel et franchis avec lui la porte blindée de l’ambassade. Son Excellence nous attendait, flanqué d’un garde du corps et d’une « méchante » femme russe comme il n’en existe que dans les films de James Bond !
On nous introduit dans un salon et la femme méchante nous propose une boisson. Tout le monde prend du café…, sauf moi qui, pour une raison à jamais mystérieuse, demande un verre d’eau gazeuse ! Il est huit heures du matin et je n’ai rien mangé.
Daniel entame alors une série de questions sur l’état réel de la situation à Moscou, les risques pour la sécurité européenne… Et puis, venu du sofa où je tente de disparaître en dissimulant mon ventre derrière des coussins, un bruit de tuyauterie, à la fois tonitruant et étrange, s’impose, envahit l’espace, surplombe les questions et réponses. A l’intérieur de moi-même, mes boyaux se tendent et se détendent avec des hululements et des gargouillis qui recouvrent la pièce entière. L’eau gazeuse, la faim, le stress, tout se mêle en bruits multiples, et chaque fois que cela s’arrête, Daniel reprend la question interrompue pour, aussitôt, devoir s’arrêter à nouveau en me regardant avec des yeux de plus en plus incrédules, interrogateurs et perdus. L’ambassadeur ne sait plus quoi me proposer : jus d’oranges, eau, café, thé… Et moi je ne sais plus quoi refuser. Je me retourne et qui je vois près de la fenêtre… la méchante femme russe pliée de rire et qui s’essuie les yeux avec le rideau !
Daniel Ducarme se leva dignement, salua l’ambassadeur et nous partîmes.
Le retour en voiture fut terrible. Daniel, hébété, répétait : « L’Union soviétique s’effondre, et ton ventre… Je n’ai jamais entendu un ventre faire un bruit pareil…». Et moi, hagard : « Tous les matins, je bois du café et je mange des myrtilles… ».
Fabiola et la portière
Il arriva que Louis Michel, jeune bourgmestre tout feu tout flamme de Jodoigne, eut l’honneur d’accueillir la Reine Fabiola dans le berceau du boudin vert, du cochon de Piétrain et de la pierre de Gobertange. Tout fut organisé tip-top-au-poil par l’administration communale, par la Maison du Roi et par les services de la présidence du PRL. Pour ceux-ci, il s’agissait de mon adjoint Michel Gillis et de moi-même. Objectivement, et quelque vingt ans après, je reconnais que lui et moi faisions la paire. C’est peu dire que de dire que Louis Michel avait repéré la fine équipe. Il nous tenait à l’œil !
La visite de la Reine Fabiola se déroula – comme le tapis – sans problème. Du moins jusqu’au moment précis de mon arrivée sur place.
« L’Incident » eut lieu devant la petite école communale de Saint-Rémy-Geest. La Reine et le Bourgmestre sortirent de leur voiture, refermant les portières. Les agents de la Sûreté sortirent de leur voiture, refermant les portières. Les journalistes sortirent de leur voiture, refermant les portières. Michel Gillis et moi avions fait de même, et nous nous hâtions de rejoindre le groupe de tête, quand soudain, venu non pas de nulle part mais parti bel et bien de ma voiture et, très précisément, de la portière avant, un crissement de métal attaqué à la disqueuse déchira la tranquillité du village : la portière, ma portière, pour une cause demeurée à tout jamais sans raison, ma portière sortait de ses gonds ! La Reine était atterrée, les habitants effarés et les services de sécurité prêts à dégainer leurs armes. Quoi qu’il en soit, il est impossible de s’exprimer autrement : la portière de la voiture dans laquelle je me trouvais encore quelques instants auparavant, sortait purement et simplement de ses gonds ! Une charnière coincée s’était brisée, entraînant l’autre dans sa torsion, et ensuite dans sa chute. Rien, ni personne, n’a pu, depuis toutes ces années, rendre compte de ce qui a pu faire que cela soit arrivé…, me soit arrivé, mais je jure qu’elle est tombée seule, et horriblement bruyamment.
Et c’est alors que je le vis… Louis Michel… dont la tête se dressait au-dessus de tous… une tête rouge sanguin, violette infernale, aux yeux noir assassin qui me fixaient, me visaient, me lasérisaient … moi, immobile, pétrifié et dévitalisé.
Mon adjoint, saint Michel Gillis, revint alors sur ses pas, ramassa la portière, et la déposa sur le siège arrière ! Et tandis qu’il repartait, avec un flegme admirable, assis dans cette voiture ouverte à tout vent, chacune et chacun, médusés, le suivaient du regard : nous avions été confrontés au côté étrange de la vie !
Il paraît qu’à un moment de la visite, la Reine des Belges a demandé au Bourgmestre de Jodoigne s’il savait ce qui avait bien pu se passer… « Rien de grave… c’est Miller… ça ne s’explique pas… » !
Le mimétisme
Je quittai avec regret mon Ministère en juin 2003. Les photographies en attestent : c’est à partir d’alors que je pris du poids, et que je perdis mes cheveux. A tel point que, m’étant laissé, par souci d’équilibre, pousser la barbe, je me mis à ressembler de plus en plus à Louis Michel. Alors que celui-ci, dans le même temps, réussissait haut la main un régime amaigrissant ! Nos poids se sont donc croisés sur la balance.
Quoi qu’il en soit, autour de ma personne et à mon (gros) corps défendant, le mimétisme opérait. Par exemple, si je me rendais à un congrès du Parti, je voyais bien que les militants peu à peu me regardaient « à deux fois » !
Sur ce, une nouvelle campagne électorale survient. J’arpente le terrain, en particulier le centre de Mons. Un jour, une femme respectable m’arrête dans la rue piétonnière et, d’une voix forte, me dit : « Monsieur Michel, je suis tellement heureuse de vous rencontrer. Notre pays va si mal depuis que vous êtes parti à l’Europe ! Je vous en prie Monsieur Michel : abandonnez l’Europe ! Revenez en Belgique. Notre pays a besoin de vous !! ».
La situation est embêtante : la détromper n’est pas envisageable… Je m’approche d’elle, comme pour une confidence. Elle tend l’oreille, dans le tuyau de laquelle je glisse (expression curieuse !) : « Madame, je suis désolé, mais je ne peux pas abandonner l’Europe. Comprenez-moi, l’Europe a besoin de moi. Mais si voulez sauver notre pays, faites-moi confiance, votez pour Richard Miller ! ».
Napoléon en campagne
Vous connaissez cette phrase de Napoléon : « Le boulet qui me tuera n’est pas encore fondu ». Un jour que ma Madame m’avait fait déménager – seul dans les escaliers – des meubles bien lourds de chez nous, je me suis allongé, mort, sur le lit : « Tu m’as tué ». Depuis, je l’ai fort affectueusement appelée « Boulet ». Elle ne m’appelle pas « Napoléon », mais c’est tout comme.
En campagne communale dans le piétonnier montois, je fais le tour des commerces. Il y avait encore un magasin de DVD, CD… C’est un samedi après-midi pluvieux et froid. Nous avons déjà plusieurs heures de porte-à-porte dans les jambes. Pendant que je discute avec tout qui veut bien me parler, je me rends compte que Fabienne fatigue en silence ! Je la rejoins devant un étalage de pop music, et venant derrière elle, je dis gentiment « Quand tu en as assez, Boulet, tu peux rentrer… » ! « Mais Monsieur, j’ai le droit de regarder les disques aussi longtemps que je veux ! », me lance une dame que je ne connais pas mais qui – de loin – ressemble à la mienne ! « … et ce n’est pas parce que je prends mon temps que je suis un boulet ! Vieux con ! ». A ce moment, arrive Fabienne, sortie fumer une cigarette, tandis que j’explique, Napoléon … boulet … c’est ma femme, ici présente…, que je m’excuse,… une erreur regrettable… « Et vous appelez votre femme ‘Boulet’ ! Bravo !... ». J’ai battu en retraite. Comme en Russie, Napoléon.
L’homme rouge
Les années passent, les élections se suivent. Je « tracte », de rue en rue. Tracter signifie que la candidate ou le candidat – en l’occurrence, moi – glisse dans les boîtes aux lettres un tract personnel ou collectif, par exemple le programme de notre liste pour redresser la ville de Mons. Les boîtes aux lettres sont des objets apparemment inoffensifs. Pacifiques. Conviviaux. Mais les candidats expérimentés se méfient. Ils savent que toute fente postale peut être un piège. Il y a les boîtes dont le clapet se referme sans pitié, vers le haut ou vers le bas ; celles dissimulées, qu’il faut chercher ; celles posées devant un trou qui vous tord le pied ; celles avec une écharde de bois déchirant les doigts ; celles dont l’ouverture est protégée par des poils de brosse dans laquelle vous craignez d’introduire la main ; celles enfin, derrière lesquelles attend, silencieux un chien qui tout d’un coup aboie et cherche à mordre les doigts du « tracteur »…
Et puis, il y a les boîtes pleines à rebord et débordantes de tracts venus des autres, les adversaires. A ce sujet, il m’est arrivé un après-midi de croiser un homme tout de rouge vêtu et porteur d’un grand sac en plastique rouge qui enlevait des boîtes tous les programmes qui dépassaient - sorte de magazines luxueux et rouges du parti socialiste !!! Il les mettait dans son grand sac rouge en poursuivant son bonhomme de chemin. Que pensait-il faire ? Qu’allait-il faire ? … Je l’ignore. Était-ce un socialiste repenti ? Un nostalgique des temps passés ? Était-il daltonien ? … Quoi qu’il en soit, il est passé à côté de moi, taiseux, attentif à n’en pas manquer un. « Vous savez, lui ai-je dit, j’ai encore vu beaucoup de tracts rouges dans les rues là-bas, ça vaut vraiment la peine d’y aller voir… ». Et, que l’on me croie ou pas, le type me remercia.
Bernard Beugnies
Avec un colistier montois, Bernard Beugnies, nous alternons les portes : il sonne à l’une, je sonne à la suivante. A chacun, son lot de rencontres et de découvertes.
Avec cet esprit solidaire et volontaire, Bernard arrive devant une habitation dont la porte est entrouverte. Il entre timidement, disant bonjour ! Et il se retrouve face à un cercueil ouvert et la famille réunie autour du défunt ! Il hésite, entre, dit son nom à voix basse, « Bernard Beugnies » et va serrer la main des personnes rassemblées, lesquelles supposent avoir affaire à quelqu’un venu rendre un dernier hommage ! « J’étais impressionné, m’a-t-il raconté, à chacun je disais mon nom : Bernard Beugnies ! J’ai fait tout le tour… Et puis, je jure que ça a été plus fort que moi… C’était comme un réflexe : arrivé aux derniers, en leur serrant la main et en disant mon nom, je leur ai donné mon tract en précisant que j’étais en deuxième place sur la liste … ». Et, après avoir marqué un temps : « Ce qui m’ennuie, c’est l’impression que je connaissais le mort, mais je ne me rappelle plus s’il était socialiste ou libéral ».
Le chofar
Vers 1985-86, une délégation du PRL fut envoyée en Israël. Outre Louis Michel et Jean Gol, faisaient partie de cette délégation l’ancien président du PLP Pierre Descamps – un homme remarquable à qui je dois mes premiers contacts avec le monde de l’art, mais c’est une autre histoire – Michel Molle, Francis Burstin et d’autres dont moi-même. Jean Gol était heureux de nous faire découvrir Israël, en particulier Jérusalem dont il rappelait à tout coin de rue les évènements historiques qui avaient façonné la ville sainte. Il expliqua entre autres comment durant la Guerre des Six jours, les forces israéliennes prirent le contrôle de Jerusalem et, le 7 juin 1967, réunifièrent la ville. Dès que les premiers parachutistes israéliens atteignirent le Mur des Lamentations (le Kotel) le grand rabbin de Tsahal (l’armée israélienne) sonna le shofar, ce qui n’avait plus été fait depuis des siècles. Cela eut lieu, précisa Jean Gol à notre auditoire respectueux et silencieux, un samedi.
C’est à cet instant que – je l’ai senti physiquement – monta du fond de moi-même, passant à travers mes veines et ma cage thoracique pour gagner la trachée, la bouche et cette fine barrière que sont nos lèvres entre le dit et le pas-encore-dit, bref monta du fond de moi-même une plaisanterie, une blague, une « boute » dont je savais par avance que jamais je n’aurais dû la dire. Mais trop tard, je m’entendis faire la remarque suivante : « Heureusement que ce n’était pas un dimanche ». Silence total et complet. Jean Gol me regarde, son cou s’allonge vers moi : « Pourquoi dis-tu cela ? A quoi penses-tu, RICHARD ? ». Les samedis et les dimanches étant marqués religieusement, peut-être pensait-il à une allusion de ce genre. Il ne pouvait, en aucune façon, avoir la moindre idée de ce que j’essayais désespérément de ne plus dévoiler. Mais la pression était trop forte. Impossible de garder le silence : « On aurait pu croire alors, qu’il s’agissait d’un ‘chauffard du dimanche’ ». Ce fut une révélation instantanée : je comprenais la signification profonde des mots « Mur des Lamentations ». Jean Gol, comme brisé, se détourna et s’en alla, seul sur l’esplanade du Kotel. Le reste de la délégation eut besoin de reprendre son souffle avant de se presser à sa suite. Je n’existais plus. Seul Michel Molle mit sa main sur mon épaule : « Tu as fait très très fort » !
Le pavé
Moscou ne fut pas le seul choc porté à ma boîte crânienne. En 2009, à Bruxelles, je voulus envers et contre tous les avis avisés, de ma compagne, de Louis Michel et autres, manifester démocratiquement en rue contre l’opération militaire « Plomb durci ». Malheureusement, comme l’avait prédit le président du MR, la manifestation organisée à cet effet dégénéra rapidement, se transformant en violences antisémites. Des collègues politiques issus d’autres partis démocratiques quittèrent les rangs par une rue perpendiculaire. J’essayai de les suivre, mais trop tard. J’étais pris au piège. Quelques minutes auparavant, le journaliste d’une radio arabophone de Bruxelles m’avait demandé si je pensais qu’il fallait négocier avec le Hamas ; à quoi j’avais répondu « Non, pas de négociation avec le terrorisme ». Malheureusement, l’émission était diffusée en direct. Il ne fallut pas attendre longtemps : alors que je tentais de partir, un pressentiment me fit lever les yeux… Aussi, ai-je pu le voir arriver, un pavé bruxellois ! A peine le temps de penser « c’est pour moi », qu’effectivement c’était pour moi ! En pleine tête ! Je m’effondre sur le trottoir, dans une mare de sang. Des jeunes gens m’entourent, m’aident à me relever et à traverser la rue vers les combis de police. En attendant qu’une ambulance puisse arriver jusqu’à nous, on bandagise ma tête semblable à un gros œuf de Pâques et on me fait asseoir à l’intérieur d’un véhicule semi-blindé avec ordre de ne pas bouger !
Pas d’ambulance…, et pas de journaliste !
Soudain, je repère un photographe. Je désobéis et sors du véhicule. Le photographe travaille pour France-Presse. Deux secondes pour expliquer que je suis parlementaire, et ma tête est numérisée et satellisée. J’apprendrai plus tard que c’est un ami habitant en Alsace, Francis Van Riel, qui le premier a reconnu ma tête de sang et de pansements sur l’écran de sa télévision à Guebwiller !!! Il appelle Fabienne et lui demande si j’ai pu être sauvé !!! Appel téléphonique audacieux et très délicat, qui allait mettre en branle un processus implacable !
Entretemps on a pu me conduire dans une clinique. Assis dans le couloir menant aux urgences, j’attends. Des jeunes garçons matraqués, entrent, blessés, les vêtements couverts de sang. Peu après, ce sont les mamans, les femmes, les sœurs, les cousines, les petites amies, portant le voile, qui se ruent dans le couloir. Elles attendent qu’on leur rende leurs blessés. L’une d’elles m’aperçoit. Très vite, elles m’entourent… « Et vous, monsieur ? ». Je me redresse, et surmontant mon K.O., je roule doucement des mécaniques… « Oui, j’étais à la manifestation… j’ai été blessé… un pavé… Oui, mal, très mal ». C’est alors que, entouré de ces femmes de tout âge, apitoyées et fort attentionnées, j’entends un tonitruant « Et alors, mon ami !? »… Alarmée par l’appel de Francis, Fabienne m’a cherché, s’est renseignée auprès de la police et m’a retrouvé dans cette clinique bruxelloise ! En un instant mes admiratrices nous laissent seuls avec nous-mêmes. Plus exactement, elles ME laissent seul avec nous-mêmes. Unique issue : la douleur ! « J’ai mal … J’ai vraiment mal… ».
Arrive enfin une soignante, africaine, maternelle et souriante. Après quelques questions, elle nettoie la plaie, désinfecte la blessure et, me regardant dans les yeux, approche son agrafeuse… « ça va pincer ! » dit-elle, en ne s’adressant à personne en particulier. Sauf que ce « personne » c’est moi, et que l’une après l’autre chaque agrafe pince de plus en plus. Ma grosse tête est en souffrance et je tente de la rentrer profond entre les épaules. A la septième agrafe, les larmes me viennent aux yeux … Jésus Marie Joseph faites que cette agrafeuse s’enraye ! Mais non ! La « femme en blanc » est hilare. Elle annonce, sous l’œil complice de celle qui partage ma vie et estime à ce moment que si je l’avais écoutée rien de tout ceci ne serait arrivé, qu’elle m’a reconnu ! « Vous êtes Richard Miller, le politicien ! du parti libéral !». Je confirme. « Hé bien, ici, c’est une clinique socialiste. On aime le travail bien fait ! ». Sa grosse poitrine est secouée de rires bon enfant, tandis qu’elle appuie une huitième et dernière fois son engin sur ma tête ! Une tête, je peux vous dire que j’en avais une fameuse, le lendemain à la réunion du Conseil du parti. Tout le monde était fâché contre moi. Mais le président, pourtant mécontent, trancha avec humour qu’un parlementaire libéral est libre « d’en faire à sa tête »….
Jean-Luc
Durant les six années où j’ai été échevin de la ville de Mons, avant de céder le flambeau à Georges-Louis Bouchez, j’ai eu le plaisir d’avoir pour collaborateur un jeune fonctionnaire compétent et dévoué : Jean-Luc Pourveur. Entre autres charges, il recevait régulièrement des personnes venues se plaindre des impôts communaux et de mille autres choses. Un jour qu’il était seul dans mon bureau, la porte s’ouvre sur une femme vêtue jusqu’à mi-cuisses d’un tee-shirt qui avait probablement été blanc il y a très longtemps. Elle tient un sac-poubelle en plastique dans lequel elle a fourré ses vêtements.
- Je voudrais parler à Richard Miller.
- Je suis son collaborateur. Je m’appelle Jean-Luc, que puis-je faire pour vous aider ?
- Je ne veux parler qu’à Richard Miller.
- Il n’est pas là.
- Vous êtes certain qu’il n’est pas caché quelque part ?
Jean-Luc, un peu surpris, regarde autour de lui…
- Je vous assure qu’il n’est pas là !
Elle s’avance, prend un siège, s’assied.
- Je viens, parce que je suis victime d’un sort…
- Un sort ?
- C’est mon voisin qui m’en a lancé un … C’est un Noir… Très grand… La nuit, il sort dans son jardin et fait semblant de pisser, mais moi je sais bien ce qu’il fait, il fait des gris-gris…
Jean-Luc l’arrête.
- Stop Madame, je comprends tout. Excusez-nous, mais vous n’êtes pas chez le bon échevin. Ici, ce sont les Finances. Pour les envoûtements, c’est un échevin socialiste qui est compétent, c’est Monsieur Darville…Venez, je vais vous indiquer son bureau.
Elle se lève, tire sur son tee-shirt, reprend sa poubelle et, au moment de sortir, ne voulant pas perdre la face : « Cela pourrait être indiqué plus clairement sur le panneau à l’entrée… C’est trop compliqué ? « Envoûtements : Darville », c’est simple quand même ».
Jean-Luc bis
Parmi les autres visiteurs de Jean-Luc, il y en avait un qui avait pris l’habitude de venir régulièrement se plaindre, parce qu’à chaque fois il était bien accueilli : l’habitude aidant, il recevait une tasse de café avec un speculoos.
Un matin, répétant combien la vie est dure tout en sucrant son café, il demande à Jean-Luc s’il peut manger un morceau car il n’a pas eu le temps de déjeuner. Jean-Luc ne sachant que répondre, accepte.
Le visiteur sort alors de la poche de son pantalon un cervelas emballé dans du papier journal. Il continue à critiquer le monde injuste… avec de grands gestes. C’est à cet instant que le cervelas lui échappe des mains, se projette hors du papier journal, passe devant les yeux éberlués de mon collaborateur et va droit dans le pot de terre de ma plante verte !
L’homme, un peu gêné, a fait semblant de rien. Il a chiffonné le papier journal et l’a jeté à la poubelle comme s’il avait terminé son repas. « Après son départ, a souvent raconté Jean-Luc, j’ai dû retirer du pot de fleurs son cervelas, avec la trace de ses dents autour…, c’était comme si j’avais dû sortir son machin du pot… ».
Fabiola et la robe
Lors du mariage du prince Philippe avec Mathilde, future reine des Belges, j’avais été invité à la cérémonie qui eut lieu dans la cathédrale Sainte-Gudule. Je ne me souviens que de quelques détails. Notamment de l’homélie de Monseigneur Daneels qui, pour expliquer la nature du mariage, s’était lancé dans une comparaison audacieuse dont il ne parvenait pas à se dépêtrer : « le mariage, ce sont deux petites burettes dont les huiles se mélangent… ». Autre souvenir, le bruit inattendu d’un métal tombant et roulant sur le sol… Une imposante médaille s’était détachée du costume militaire d’un prince oriental ! Tombée, elle roulait tout au long de l’allée centrale. Tous les regards s’étaient détournés du chœur et du couple royal pour suivre l’objet inattendu et bruyant. Jusqu’au moment où un fou rire emporta le prince oriental et, avec lui, une rangée après l’autre, les invités tentant de rester dignes et silencieux. J’ouvre une parenthèse pour signaler qu’un soir, au JT de la RTBF, j’ai reconnu le « prince à la médaille » : selon la version officielle, il avait été pris d’un accès de folie et, avec une mitraillette, avait abattu plusieurs membres de sa famille royale à lui. Un militaire incapable d’accrocher ses médailles ne peut pas être fiable !
Mais c’est au cours de la réception qui suivit, organisée dans les serres du château de Laeken, que je vécus un moment inoubliable.
Ayant pris naturellement un air détaché, un verre de champagne à la main, j’échangeais l’un ou l’autre propos de circonstance avec l’une ou l’autre personne de circonstance. Quand tout à coup, je sens quelque chose bouger sous mon pied. Je baisse les yeux et je constate l’inconcevable : ce pied qui est le mien marche sur un tissu, ce tissu est celui d’une robe, cette robe… hé bien cette robe est celle de la reine Fabiola ! En personne ! Herself ! Si Misma (en espagnol) ! Elle me tourne le dos, cherchant à se dérober, autrement dit à tirer son corps vers l’avant pour que la robe la suive. Moi, je ne sais que faire : lever le pied, et la reine part droit dans le mur d’en face. Ne pas lever le pied, c’est la maintenir dans la situation du Simplet de Walt Disney porteur d’une sorte de tunique aux manches trop longues… Je crains que la reine ne se retourne, qu’elle ne me regarde, qu’elle sache que c’est moi celui dont le pied est sur la royale robe… Dilemme ! Jusqu’au moment où retentit le bruit affreux d’un tissu qui se déchire. Je lève le pied, la reine Fabiola part vers l’avant et manque de tomber, tandis que lâchement je m’enfuis, j’abandonne tout et part me dissimuler au sein du public présent dans une autre partie des serres de Laeken.
Ma respiration s’apaise. Mon air redevient détaché. Je m’insère dans une conversation entre deux femmes, un serveur me présente un autre verre de champagne. Les interlocutrices aidant, je fais ce que je fais de mieux : raconter ce qui m’arrive ! Et, riant et faisant rire, j’aligne les faits : mon pied, la robe, la reine, le mur… Sans méchanceté, quoique, j’imite la Reine mère poussant son corps en avant… Soudain, je LA vois, elle aussi venue dans cette partie de la serre, parlant à une dame qui l’accompagne et prononçant lentement en me regardant nous mimer elle et moi, ce mot que je reconnais et reconnaîtrai désormais entre tous : « …. déchirée… » ! Depuis, même dans la serre de mon jardin, je me sens mal à l’aise.
Le corps médical
Mes années passées dans l’administration du parlement wallon furent au final très heureuses. C’était le début de la régionalisation de l’Etat fédéral et, objectivement, nous ne croulions pas sous le travail. Malgré que nous étions tous des fonctionnaires répartis selon les couleurs de nos partis respectifs – beaucoup de choses ont changé depuis lors – une véritable camaraderie existait entre nous. J’ai connu là, au greffe, rue Saint-Nicolas à Namur d’authentiques personnages, comme Guy Soumeryn, resté un ami…, et vécu de fameuses « pasquées ». Elu représentant des membres du personnel, j’ai dû accompagner un jour, au service des Urgences un collègue huissier terrassé par un blocage au bas du dos. Il souffrait l’enfer mais ne souhaitait qu’une chose : rentrer chez lui et ne pas être abandonné au corps médical. Il ne voulait pas que quelqu’un le touche. Responsable, en quelque sorte, syndical, j’exigeai pour ma part que notre collègue travailleur soit examiné par un médecin. On l’installa délicatement dans une voiture de service, et assis à ses côtés, je m’efforçais de le réconforter : « tu n’as rien à craindre, tu seras entre de bonnes mains, c’est un bon hôpital, les médecins sont des pros… ». A peine arrivé, Jean – il s’appelait Jean – fut envoyé en Radiographie. Il me tenait par la main, tenaillé autant par la douleur que par la peur. Sa crainte des médecins avait pris le dessus, tandis que moi, je répétais que le médecin avait l’air très bien…, très compétent… Nous sommes alors guidés vers une petite salle où nous attendons le spécialiste occupé à analyser les radios… Enfin, il nous rejoint, tenant entre les mains la photographie du squelette de mon ami qu’il continue à examiner d’un regard rigoureux et scientifique. Je murmure un dernier « tu vas voir, ça va aller, ils savent ce qu’ils font… ». Le médecin garde le silence, tout en s’asseyant sur son siège de bureau … à roulettes. Le susdit siège se dérobe. Voilà notre médecin qui, il n’y a pas d’autre mot, tombe littéralement, de tout son haut et de tout son poids, sur le cul. Il peine à se relever. Je lui demande si ça va. Visiblement il s’est fait mal. Stoïque. Il veut faire semblant de rien, mais éprouve des difficultés à se rapprocher de son siège… Il nous regarde, Jean et moi, tentant de retenir le rire qui nous emporte, un rire pas méchant du tout, plutôt libérateur… Jean se redresse : « Tu as raison, ici, ils sont forts ! ».
Il y a président et président
Un de mes collègues fonctionnaires du Parlement wallon, était un célibataire grand amateur de jolies conquêtes. Sa vie, son temps, son agenda constituaient une sorte de cercle ayant pour centre le sexe féminin. Cette formulation est à comprendre selon la vieille définition mystique : un cercle dont le centre était partout et la circonférence nulle part. En termes directs Pierre M. ne pensait, ne vivait, ne fonctionnait que pour plaire aux femmes qu’il aimait par-dessus tout, vingt-quatre par jour, en ce compris les huit heures réservées au travail. C’est là que le bât blessa ! Car je vous parle d’un temps où les GSM et autres instruments de la communication numérique n’existaient pas. Pas de réseaux sociaux, pas de Facebook, Instagram et autres… Pierre M. fit œuvre de pionnier. Il créa un club de rencontres pour adultes consentants. A ce club, il donna un nom : « Le haricot perplexe »… Cela ne s’invente pas ! Lui, l’a inventé ! Mais comment communiquer ? Comment faire passer l’information ? Etablir les contacts ? La solution paraîtra diluvienne, mais c’était pour lui le seul moyen : il plaça une annonce dans les journaux locaux, avec la mention d’un numéro de téléphone fixe… le numéro du Parlement wallon ! Logique, puisque le club organisait des activités extraconjugales aussi les après-midis. Arriva ce qui devait arriver : une représentante du sexe féminin, mécontente, téléphona pour se plaindre. Son appel aboutit à la centrale du Parlement… : elle demanda, naturellement, à parler au président. De secrétaire en secrétaire, l’appel parvint aux oreilles donc de celui qui n’était autre qu’André Cools lui-même ! La dame en question lui demanda s’il était bien le président du Haricot perplexe !!!!! A quoi, Cools répondit qu’il présidait le Parlement wallon. Malgré sa réponse négative, la femme n’en démordit pas et lui révéla le vrai visage du Haricot. L’enquête administrative, d’après ce que m’en raconta le Conseiller Jean Kalkmann, fut très sévère.
La mallette et la dalle
J’ai eu le plaisir, en tant que fonctionnaire de niveau 1, chargé de l‘organisation des Séances publiques du Parlement wallon, de travailler sous la conduite d’un autre grand nom du socialisme wallon, Guy Spitaels. Forcé de quitter le gouvernement wallon, celui-ci assura durant quelque temps la présidence du Parlement. Fonction dont il n’avait guère encore l’expérience. Aussi, le premier jour de son arrivée dans l’enceinte namuroise était-il fort attendu par les journalistes, par notre administration, par les parlementaires – en particulier ceux issus des bancs du PS.
Il est 14 h., le président entre, traverse l’assemblée, monte au perchoir et déclare la séance ouverte. A sa droite, derrière lui, mon supérieur hiérarchique, le premier Greffier du Parlement wallon, l’excellent Jean-Claude Damseau. En face de celui-ci, donc à la gauche de Spitaels, un peu en retrait, moi.
Tenant son visage serré entre ses deux mains, le président reste silencieux durant de longues minutes. Soudain, il dit, sans se retourner et d’une voix pincée : « Je ne vois pas ma mallette » ! Branle-bas de combat au perchoir ! Le greffier me regarde, je le regarde. Les couleurs politiques administrativement éteintes, jouent quand même. Je suis bleu. Il est rouge. Je comprends qu’il ne puisse laisser le président seul : « Je vais m’en informer, dis-je, à haute voix ! ». Et, traversant l’assemblée, je me dirige vers la porte extérieure. Là, je cherche partout, dans le hall, dans les toilettes dont j’examine tous les cabinets un à un… Finalement, je croise son chauffeur, lequel était déjà reparti depuis un bout de temps avant de se rendre compte que la fameuse mallette était restée dans la voiture. Il avait fait demi-tour. Craignant d’entrer dans l’hémicycle, il était tout heureux de me voir prendre les choses (la chose) en main. Je reprends une allure digne, et vais rendre la mallette présidentielle à son propriétaire. De nouveau, le silence. La même attitude figée. Jusqu’à ce que nous entendions distinctement ces quelques mots « Monsieur le greffier, je crève la dalle ! ». Le greffier traduit : « Monsieur Miller, monsieur le président a faim ! ». J’avais compris. Je me penche vers Spitaels : « Si vous le souhaitez, je peux demander que l’on vous apporte un fruit ». Réponse de l’intéressé : « Monsieur Miller, vous me voyez à la tribune avec une banane !? ». Je me confonds en excuses : « Je fais venir immédiatement quelques biscuits ». J’appelle un huissier et lui explique le tout. Quelques instants plus tard, celui-ci, revient, traversant l’Assemblée, portant un plateau aussi long qu’un porte-avions, rempli de biscuits. Tout le monde nous regarde. Guy Spitaels lui fait signe de déposer le plateau sur mon bureau. Nouveau silence. Ensuite, sans se retourner entièrement, mais en passant sous son bras gauche une petite assiette qu’il tient de la main droite, il me dit « Monsieur Miller ! Discrètement ! Quelques biscuits ! ».
La vieille dame
Ce souvenir me renvoie – vous comprendrez pourquoi – au milieu des années septante. Jeunes étudiants à l’ULB, mon amie et moi avions trouvé un petit appartement, rue de Dublin à Ixelles. Je fus chargé de rendre visite à la propriétaire, de la convaincre que nous étions un jeune couple sérieux capable de payer régulièrement le loyer, qu’elle pouvait nous prendre comme locataires et signer les papiers. La traversée de Bruxelles étant longue, mon amie me donna une banane pour la route, que je mis en poche. La propriétaire fort âgée vivait avec son fils. Il me fait entrer et dit à voix haute : « C’est monsieur Miller ». La vieille dame me regarde d’un œil sévère…, elle me jauge…, vais-je abîmer son bien…, elle hésite…, il y a du pour et du contre. Elle fait un pas de côté et me désigne un fauteuil :
- Asseyez-vous, monsieur Misère !
- Miller, madame. Je m’appelle Miller.
- Oui, je vous en prie monsieur Misère.
- Miller, pas Misère.
- Je voudrais que l’on se parle un peu pour faire connaissance avant que l’on ne décide, monsieur Misère…
- Miller !
Le fils me regarde, un peu excédé, et me fais signe de m’asseoir sur le sofa qu’il me désigne. Je m’assieds, m’enfonce un peu dans les coussins moelleux…, et j’écrase la banane dont la pulpe, avec un bruit affreux, émerge, jaunâtre, derrière moi. Le fils n’a rien vu, mais ELLE, la vieille, regarde cette chose molle qui sort de ma poche et se dépose sur l’accoudoir du sofa… Je suis tétanisé … Nous n’aurons pas l’appartement, ai-je le temps de penser, juste avant de me rendre compte de l’éclat de rire qui résonne dans la pièce. Assise en face de moi, elle rit et rit tant et plus, se pliant en avant et essuyant les larmes de rire qui lui viennent aux yeux. « Oh, monsieur Misère, il y avait longtemps que je n’avais plus eu autant de plaisir ! ». Elle me dit de la suivre dans la salle de bain pour essuyer la banane. Sur quoi, elle eut une nouvelle crise de fou-rire…
La décoration de Johnny Hallyday
Ministre des Arts, des Lettres et de l’Audiovisuel, j’ai eu le grand plaisir d’inviter Johnny Hallyday au Palais d’Egmont afin de lui remettre, au nom du Roi, une décoration. Ce fut une magnifique réception, au cours de laquelle cette immense vedette fit preuve de son extrême gentillesse. Tout avait été minutieusement préparé par mon cabinet, notamment par la très efficace chargée des relations publiques, Sabine Mathus. Mais j’ignorais quelque chose que le chef de cabinet-adjoint Bernard Decock, ne me rapporta que plusieurs semaines plus tard. En fait, une réunion secrète préparatoire avait rassemblé les représentants de mon cabinet, les gardes du corps de Johnny, un haut gradé de la police de Bruxelles et… mon chauffeur, Claude. Ancien policier communal de Quaregnon – ville de la Charte socialiste du même nom - il avait réussi à s’ajouter au groupe chargé de préparer la venue de Johnny. Les personnes assurant sa sécurité ne craignaient pas grand-chose, excepté un coup de l’entarteur. Pour Johnny Hallyday recevoir une tarte dans la figure eût été du plus mauvais effet. Le haut gradé de la police de Bruxelles était embêté, reconnaissant que le risque existait bel et bien, d’autant plus que l’entarteur, futé, avait des complices. Sur ce, mon chauffeur quaregnonnais intervient :
- Commissaire, avez-vous les noms de ses complices ?
- Nous en avons quelques-uns.
- Est-il possible d’en avoir connaissance ?
- Non, je ne peux pas transmettre des noms de cette façon
Alors, Claude, impressionnant, scorsésien, la jouant entre deux eaux :
- Vous n’allez pas essayer de faire croire à un ancien de la maison qu’il n’y a pas des fax (ancêtres des mails) qui peuvent se perdre… !!!
Moment de silence embarrassé, intervention de Sabine Mathus… Les choses rentrent dans l’ordre. Et il n’y eut aucun incident lors de la réception. Si ce n’est que, malgré mes instructions (je n’ai jamais vraiment réussi à jouer les chefs), Claude n’avait pas pu empêcher son épouse, Arlette, fan(ne) de Johnny de venir. Ce fut la première chose que je vis au Palais d’Egmont, Johnny et elle, assis très à l’aise, côte à côte dans un fauteuil, discutant le coup…
Mais cette histoire eut une suite. Surprenante, qui ne concerne rien moins que Bernard-Henri Lévy lui-même. Celui-ci était tenu par le contrat avec son éditeur, d’assurer une campagne de promotion de son nouveau livre en Belgique. Or, le philosophe-aventurier aux cols blancs de chemise avait déjà été la victime de l’entarteur ! Bref, un soir, je suis invité à débattre avec lui devant une assemblée d’étudiants à Louvain-La-Neuve. Je suis en voiture. Claude, au volant. Le téléphone sonne. Il répond. Et je suis abasourdi de l’entendre dire : « Monsieur Lévy, vous faites exactement ce que je vous dis de faire, sinon je ne réponds plus de votre sécurité ». Et il raccroche sèchement.
- Claude, ne me dis pas que c’était Bernard-Henri Lévy…
- Oui, c’est lui.
- Tu sais qui il est ?
- Ça ne m’intéresse pas… On m’a demandé d’assurer sa sécurité, c’est ce que je fais.
- Qui « on » ?
- …
Je soupçonne un coup de mes autres collaborateurs au courant de l’affaire « Johnny ». Nous poursuivons la route en silence jusque l’amphithéâtre de l’UCL où a lieu le débat. J’entre seul. Descends les marches à travers l’auditoire vers la table réservée aux orateurs du jour. Les étudiants sont déjà présents. L’ambiance est bon-enfant. Soudain, les portes qui donnent accès à l’auditoire, dans le haut de la salle, se referment tandis que devant chacune d’elle un homme, un gardien, un policier en civil … je ne sais pas … prend position. Silence consterné des étudiants. Assis en face de moi, l’un d’eux glisse la main dans son sac et en sors un sandwich. En deux bonds, un des hommes énigmatiques est près de lui : « Pas de nourriture ! S’il vous plaît ». Je n’ai pas le temps de réagir à la fâcheuse impression de Junte chilienne qui vient de s’abattre sur l’Université, que, d’une autre porte située à ma gauche dans le bas de la salle, je vois s’avancer Bernard-Henri Lévy, vêtu d’un grand manteau de cuir noir – comme on n’en voit que dans les films –, et à ses côtés, le tenant par le bras, Claude de Quaregnon. Il conduit le philosophe aventurier jusqu’à la table où il lui dit de s’asseoir. Ce faisant, Claude ne peut s’empêcher de me glisser un bref « Mission accomplie, chef ! ».
J’appris par la suite qu’il avait conservé des liens avec son « collègue » de Bruxelles, et lui avait fait part du problème « Bernard-Henri Lévy »…
L’exception culturelle
En 2002, c’était au tour de la Belgique de présider l’Union européenne. En tant que Ministre de l’Audiovisuel, il me revint donc l’honneur de présider le Conseil européen des Ministres de l’audiovisuel, du cinéma… Ce qui me valut de passer une soirée à Cannes sur un yacht en compagnie de Liv Ullmann… Mais c’est une autre histoire.
Un des gros dossiers politiques de la présidence belge, pour ce qui me concernait était celui dit de « l’exception culturelle ». Avec l’accord d’Hervé Hasquin, qui dirigeait le gouvernement de la Communauté française (l’actuelle FWB), le regretté Henry Ingberg haut responsable de l’administration, avait réussi à organiser une réunion de travail préparatoire entre le Commissaire européen le plus important à cet égard, Mario Monti, et moi ! La réputation de Mario Monti, qui avait en charge le terrible dossier de la « concurrence » et des aides d’Etat, ajoutée aux enjeux pour la création culturelle…, il n’est pas besoin de vous dire le stress qui m’agitait. La réunion devait avoir lieu dans mon cabinet, place Surlet de Chokier à Bruxelles.
Le hasard avait voulu que peu de temps auparavant, j’avais découvert en librairie, une excellente édition bilingue italien/français du Prince de Machiavel. Le matin même du rendez-vous, j’eus l’idée d’offrir un exemplaire de ce très beau livre à mon invité, intellectuel prestigieux, italien et politique. Je demandai qu’un membre du cabinet aille en chercher un. La réunion fut très agréable, et sa conclusion fut le maintien du principe de l’exception culturelle ! Le contraire eût été une catastrophe pour les secteurs concernés, mais aussi, dois-je le préciser, pour le ministre que j’étais.
Mario Monti se lève, quitte la table. Mais avant de le saluer, je fais signe à un collaborateur pour que l’on m’apporte le petit cadeau-souvenir. Et je vois entrer Claude de Quaregnon, qui me tend un tout petit, petit, cadeau-souvenir. Mario Monti retire le papier d’emballage, tandis que lui et moi découvrons ensemble un Machiavel en livre de poche ! C’est comme si la foudre m’avait cloué sur place, asséché la bouche, vidé le cerveau, paralysé mes organes… Le Commissaire européen à la concurrence, l’homme redouté dans l’ensemble des Etats-membres, est reparti, un Machiavel glissé dans la poche de son manteau…
Vous avez compris que l’édition du beau livre bilingue était épuisée (comme moi) et que mon ami Claude avait paré au plus pressé. J’ai souvent pensé que Mario Monti avait dû se demander s’il y avait un sens secret à donner à ce cadeau austère.
L’Informateur du Roi
Après les élections de 1999, Louis Michel fut nommé « Informateur du Roi » chargé de remettre un rapport sur l’état du pays. C’est ce rapport qui conduisit à la mise en place du gouvernement Verhofstadt, et par conséquent au retour des Libéraux dans des majorités gouvernementales dont ils avaient été exclus depuis 1987 (j’ouvre une parenthèse pour rapporter un fait qui me fut rapporté par Claude, mon chauffeur quaregnonais mais dont je n’ai pas pu vérifier le degré de véracité : selon ses dires, Guy Verhofstadt aurait avant d’aller présenter son gouvernement, déchiré son pantalon à l’entrejambes ! Claude lui aurait sauvé la mise en lui prêtant l’épingle de nourrice avec laquelle chaque jour son épouse, Arlette, refermait la serviette qui contenait ses tartines !).
La mission d’Information fut donc un moment essentiel dans l’histoire politique belge. D’autant plus que Louis Michel avait innové : au Rapport rédigé jusqu’alors par des spécialistes il substitua un Rapport fondé sur des échanges avec les représentants de tous les corps de l’Etat : il reçut des hauts fonctionnaires, les présidents des syndicats, les recteurs des universités, les représentants du patronat, les dirigeants des grands organes de presse, les présidents de parti du nord et du sud du pays… Ce vaste travail d’information dura quelques semaines. Et derrière tout cela, l’intendance devait suivre. Etre à la hauteur de l’évènement. Responsable : Richard Miller, chef de cabinet. La première décision fut d’organiser les rencontres dans les locaux du Sénat. un long couloir (décidément) fut choisi pour y installer les collaborateurs, ainsi que le bureau-salon où Louis Michel allait recevoir les porte-paroles des différents organismes et institutions. Je me rends au Sénat la veille, vérifie la disposition des lieux. Tout est bien, sauf qu’il n’y a dans les bureaux que des petites tables. Je demande donc au fonctionnaire flamand qui m’accompagne que l’on mette une grande table à ma disposition afin de pouvoir y disposer les memoranda, les notes de travail etc, et que l’on ait de la place pour entamer la rédaction du Rapport.
- Ce n’est pas possible (je traduis). Il n’y a pas de grande table à cet étage.
- Je suis désolé, mais il me faut une grande table.
- La seule table qui est à l’étage au-dessus est une antiquité… On ne peut pas la déplacer.
- Moi, je vous dis que je ne peux pas travailler si je n’ai pas une grande table.
- Het is onmogelijk !
- Voulez-vous que j’appelle Monsieur l’Informateur pour lui dire qu’il y a un problème…
- …
Le lendemain matin, ultime réunion préparatoire avec Louis Michel. Je me prépare à me rendre au Sénat, où il me rejoindra après avoir été reçu au Palais royal. « C’est quoi ça », me demande-t-il en pointant de son gros doigt le sac en plastique que je tiens en main. « C’est mon matériel pour écrire… ». Il me fixe…, comme quoi je l’étonnerai toujours !
- Est-ce que tu comptes aller au Sénat, alors que je suis l’Informateur du Roi, avec un sac en plastique de chez Lidl ?
- …
- Tiens, prends ceci, tu me la rendras après !
Sur ce, il me confie une magnifique mallette en cuir, toute neuve, un cadeau que viennent de lui faire ses collègues parlementaires pour le féliciter. Et il ajoute : « Prends ma voiture, Marc (son chauffeur) va te conduire ».
J’arrive donc au Sénat. Le fonctionnaire de la veille, m’attend dans le bureau qui sera le mien durant plusieurs semaines et où, trône, majestueuse et ancestrale, une belle et grande table de bois vernissée par le temps. Je le remercie. Il sourit. Heureux homme, il ne sait pas à qui il a affaire. Car, en-dehors du fait de manger des tartines à la confiture de myrtilles le matin, j’utilise encore et toujours un stylo à l’encre. Un stylo avec une pompe rechargeable. Je prends place, pose fièrement la mallette présidentielle à moi confiée, sur la table, je sors mon stylo et l’encrier Waterman/encre bleue qui va avec. Nervosité ou maladresse, je renverse une partie de l’encre sur la table. Le Flamand n’en croit pas ses yeux ! « Godverdom !!! Godverdom !!!... ». C’est tout ce qu’il peut dire, pendant qu’avec un mouchoir j’essaie d’effacer le mal commis. Il s’en va, probablement chercher son supérieur hiérarchique ! Je remets tout dans la mallette, rejoins la voiture et demande à Marc de me reconduire au siège du parti. Mais d’un siège à l’autre, l’apocalypse me poursuit ! Suspicieux Marc me surveille via le rétroviseur. Soudain, il arrête la voiture, se rue sur ma portière et me crie de sortir : l’encrier mal refermé avait laisser l’encre saloper la mallette présidentielle et s’étendre sur le siège de la voiture tout aussi présidentielle !!! Je ressors mon mouchoir pour essuyer, mais Marc me menace : « Ne touche plus à rien !!! ».
Mis au courant, Louis Michel, désabusé, m’a dit de garder la mallette – je l’ai toujours. La mission d’Information fut un vrai succès. Le seul souci – pour moi – ce fut la présence en forme de reproche vivant, chaque jour, dans le couloir sénatorial, du fonctionnaire flamand.
Le GPS
C’était le premier jour des vacances, encore appelées à l’époque, de Pâques. Après plusieurs journées de débats parlementaires, et des votes intervenus tard dans la nuit, j’étais K.O. Fabienne avait tout préparé pour notre transit annuel vers la Catalogne. Nous démarrons tôt le matin, et c’est moi qui conduis jusqu’en province de Luxembourg. Fatigué, j’arrête la voiture sur un parking. Un instant, nous envisageons de passer par le sud-est de la France pour y voir une exposition Matisse à Nice. Après avoir vérifié les distances avec le GPS, on renonce à cette idée. Je sors de la voiture pour laisser le volant à Fabienne. A ce moment, un homme s’avance vers moi : il m’a reconnu. Il me dit avoir besoin d’aide car il vient d’acquérir un GPS pour se rendre en Italie à un endroit qu’il connaît mais dont il ignore l’adresse exacte. Je ne peux m’empêcher de faire remarquer que s’il sait où il va, il n’a peut-être pas besoin de GPS. Mais non, il veut montrer aux quatre enfants assis sur le siège arrière de leur petite auto rouge comment fonctionne le nouvel appareil. Je lui réponds que je l’aiderais volontiers, mais que moi je ne vais pas en Italie : ma destination, c’est l’Espagne. Je suis embêté et tente de lui proposer quelques noms de villes italiennes, mais rien n’y fait. Après plusieurs essais, je rejoins notre voiture. Il me remercie, heureux de m’avoir rencontré et désolé que je n’aille pas comme lui en Italie. Fabienne démarre, je m’endors, la tête sur un coussin posé contre la vitre du passager, après avoir baragouiné qu’il faut suivre le GPS.
Le réveil fut soudain et totalement inattendu : de l’autre côté de mon oreiller, un homme en uniforme de la police suisse frappe des petits coups sur la vitre. Je me tourne vers Fabienne :
- Où est-on ?
- En Suisse
- En Suisse…, mais on allait en Espagne !
- Oui, tu as dormi, et il fallait que je m’arrête…
Le policier commence à hausser le ton, il veut, en langue allemande, que l’on achète la vignette autorisant à circuler sur le réseau autoroutier suisse. Cinquante francs suisses ! On obtempère, malgré le mystère qui nous entoure. Que fait-on là ? Fabienne est intraitable (formulation malheureuse, en pays laitier) : elle a suivi à la lettre et au mètre près les instructions du GPS.
En fait, l’appareil, facétieux, avait conservé dans ses neurones nos premières recherches d’itinéraire et, identifiant les voies les plus rapides, il avait retenu les autoroutes passant la Suisse avant de rentrer en France par le sud. Bref, on paie la vignette, on achète du chocolat et on reprend la route. Prochaine étape, avant de bifurquer quelques kilomètres plus loin, franchir la frontière italienne. Et franchir un péage avec embouteillage traditionnel. Comme un chef, j’ai repris le volant. Au tour de Fabienne de se reposer après avoir grommelé une fois encore qu’elle a suivi le GPS. A ce moment, je ressens un malaise… Je tourne la tête : dans la file voisine, à ma hauteur, à quelques pas de moi, un homme conduisant une petite voiture rouge avec quatre enfants assis à l’arrière, me regarde fixement. Il n’en croit pas ses yeux, mais ses yeux m’ont repéré et reconnu… Lui, les enfants, la voiture rouge, tout semble se transformer en un cri silencieux : « Menteur ! Menteur ! Menteur ! Politicard qui dit qu’il va en Espagne alors qu’il va en Italie ! Tout ça pour ne pas vouloir aider les gens !... ». Il m’est arrivé par la suite, lors d’un débat télévisé de penser à cet homme, chez lui, devant sa télévision et qui m’écoute plaider la confiance…
Copyright : Richard Miller
[1] Ces mini-récits ont été publiés, avec des illustrations de Oli, sous le titre Mémoires burlesques, en coédition par le Centre Jean Gol et les Editions du CEP, en 2023. Je les ai présentés en stand-up dans différentes communes de Wallonie (Jurbise, Thuin…) et de Bruxelles. Je remercie le bourgmestre de Crisnée, Philippe Goffin, d’avoir été le premier à m’inviter à monter sur les planches à l’occasion de la fête du 1er avril !
[2] Pablo Neruda, J’avoue que j’ai vécu, trad. Cl. Couffon, Paris, Gallimard, Folio, 1987, p. 362-363.
Richard Miller, le 2026-02-23
