Richard Miller


Enfants admis

ENTRETIEN

Quentin Tarantino fait rarement dans la dentelle. Django Unchained, son petit dernier à la sauce spaghetti western, dégouline d’hémoglobine. Aussi le sang de Richard Miller n’a fait qu’un tour en voyant dès hier que le film était diffusé en Belgique avec la mention « enfants admis ». Le sénateur MR, qui tente de légiférer en la matière depuis 2002, a saisi l’occasion pour dégainer à nouveau sa proposition de loi.

Vous sortez à l’instant d’une vision de « Django Unchained ». Alors est-ce un film enfant admis ?

Même si c’est du grand Tarantino (Miller lui a consacré une part de sa thèse de doctorat, NDLR), franchement non ! Je ne le dis pas pour étayer les annonces politiques qui ont été faites. Je me suis vraiment mis dans la peau du papa que j’étais. Et j’avoue que si j’avais été voir ce film avec mes enfants, j’aurais été extrêmement mal à l’aise. J’aurais peut-être dû les faire sortir pour une ou deux scènes très dures – celle du combat entre les deux esclaves noirs dont on crève les yeux de l’un d’eux ; celle où on va émasculer Django.

En matière de signalétique, le cadre actuel repose toujours sur une loi de 1920, amendée par un Arrêté royal de 2007, pourquoi est-ce toujours le flou artistique ?

C’est le terme approprié. Mes collaborateurs et moi-même avons déjà dû beaucoup nous renseigner ces derniers jours pour essayer de savoir où on en était. Une loi de 1920 stipule que tous les films sont interdits aux moins de 16 ans, sauf dérogation explicite. Autant dire que cela ne correspond plus du tout à l’évolution ni de la société, ni du cinéma ni, d’une certaine façon, de notre pays – un problème communautaire s’étant rajouté à cela. Cette loi est aussi dépassée au niveau de la commercialisation cinématographique puisqu’il y a des DVD, des films en location à la demande. Les films sont maintenant diffusés dans des multiplex : un jeune avec son ticket peut aller voir le film qu’il veut. Une communautarisation de la compétence culturelle est ensuite intervenue. Les Communautés se croyaient responsables de la compétence. C’est ainsi qu’en 2002, la Communauté française avait préparé un texte pour régler la problématique de la signalétique des films. Il n’a pas été voté. Le 18 novembre 2004, le Conseil d’Etat a arrêté que la compétence n’était pas communautaire… mais fédérale. En 2007, Laurette Onkelinx alors ministre de la Justice a pris un Arrêté royal avec un plancher à 12 ans. Mais cet arrêté n’était pas fondé sur une loi, c’est-à-dire que la compétence est toujours fédérale et c’est la loi de 1920 qui prévaut.

Pour revenir au film, pourquoi lui avoir donné de facto l’agrément et ne pas l’avoir interdit aux moins de 16 ans ?

A mon avis, ce qui intervient souvent dans ce genre de décision, ce sont deux aspects : 1) On part du principe que la société a évolué et qu’il y a une sorte de banalité des images du mal et de la violence. C’est ce contre quoi je m’élève avec force. 2) Il ne faut pas se leurrer : il y a des impératifs commerciaux. Je ne dis pas que ceux qui décident sont des vendus, mais cela entre en ligne de compte. Un western avec la mention « enfants non admis » ne fera pratiquement pas d’entrées. Or les familles peuvent aller voir les westerns tous ensemble, et surtout le public clef des 13, 14, 15 ans. C’est la difficulté du système actuel. Si le film est déclaré « enfant non admis », vous ratez ce public-là, qui aurait pu voir le film. Et si vous le déclarez « enfants admis », vous gardez ce public, mais ouvrez la porte aux 8, 9, 10 ans, ce qui pose problème avec des films comme celui de Tarantino.

Que proposez-vous ?

Il y a encore un élément politique qui s’est rajouté au flou général : le fait que la 6e Réforme de l’Etat a décidé de transférer, cette fois, la compétence aux Communautés, à condition qu’il y ait une solution pour Bruxelles où l’on trouve le plus de cinémas ainsi que des francophones et des néerlandophones qui ne sont pas soumis au même régime. Il faut une solution pour qu’on ne doive pas faire du filtrage à l’entrée des cinémas. Moi, ma volonté, en réactivant cette proposition de loi, c’est de tirer les leçons de cet « incident Tarantino » et que le politique prenne enfin ses responsabilités.

Philippe Manche et Xavier Flament, le 2013-01-17