Richard Miller


« Rien à déclarer », mais beaucoup à dire…

Comme le public très nombreux qui avait ri tant et plus avec « Bienvenue chez les Ch’tis », je me demandais comment Dany Boon allait s’en sortir avec « Rien à déclarer ». Je le dis d’emblée, j’ai aimé le film, mais curieusement pour d’autre raisons que celles que j’attendais.

Commençons par ne pas bouder notre plaisir : « Rien à déclarer » est un film qui fait rire et – fonction première du cinéma – qui offre un grand moment de plaisir. Dany Boon redécouvre quelques veines du cinéma comique français : les Don Camillo de Julien Duvivier, le couple Bourvil- de Funès, les attitudes à la Blier, le prestige risible de l’uniforme, la voiture ringarde… Il y ajoute une part de tendresse et un amour des « petites gens de chez nous », qui sont de véritables cadeaux.

Et puis, il y a une deuxième lecture, qui ne vient pas s’ajouter de l’extérieur, mais qui fait pleinement partie du film tel qu’on le voit spontanément, sans trop réfléchir, avec le plaisir premier du spectateur. Je ne parle pas de la morale, reflet d’un humanisme gentil, qui nous inciterait à penser : c’est vrai qu’il ne sert à rien de ne pas aimer les autres ! S’il ne s’était agi que de « laisser passer » ce message, le film n’aurait été que plaisant. Non, ce que, sans avoir l’air d’y toucher, Dany Boon a réussi à porter à l’écran, c’est l’inquiétude ; une inquiétude présente au cœur du quotidien. Les deux aspects du film – le rire et l’inquiétude - deviennent indissociables, se renforçant l’un l’autre : à l’instar de cette fameuse frontière qui, à la fois, sépare et réunit. Dany Boon réussit avec « Rien à déclarer » un film qui, avec la fausse innocence du comique, montre sereinement combien la vie en commun repose sur des tensions enfouies, dissimulées, refoulées. Des tensions, parfois parvenues au bord de la rupture, souvent informulées, mais toujours agissantes au point de faire se briser des vies.

Benoît Poelvoorde incarne le lieu de rencontre, ou de passage, du comique et de l’inquiétude. Pas seulement le personnage qu’il joue : mais proprement lui-même, acteur dont l’interprétation enrichit le film en même temps qu’elle le tire sur d’autres voies. Poelvoorde appartient à cette catégorie de grands acteurs qui font l’histoire du cinéma, parce qu’ils apportent aux images la seule chose qu’elles ne possèdent pas : la vie. Or, ce n’est rien d’autre que la vie qui fait que toutes les qualités de père aimant, d’ami fidèle, d’époux attentionné, de fils reconnaissant, de fonctionnaire intègre, d’homme courageux…sont ici mises au service d’une haine aveugle, d’un racisme constant, d’une psychose identitaire poussée jusqu’au désir total de tuer ! Acte commis d’ailleurs à la fin, sous le regard perdu de l’acteur Dany Boon, mais non de Dany Boon, réalisateur.

Est intéressante à cet égard la scène où Poelvoorde tente de justifier auprès du curé (Olivier Gourmet) pourquoi il est comme il est : pas une explication ne sort de sa bouche. Heureusement ! Si l’on avait appris, par le rappel d’une enfance malheureuse, d’où provenait cette haine du Français, le film eût été perdu. La haine ne s’explique pas, c’est pourquoi, même si ses effets prêtent à rire – le père qui recrache l’eau française qui lui paraît « sèche » – elle introduit l’inquiétude au cœur du quotidien. A tout moment, tout peut basculer : le représentant de l’ordre peut humilier, frapper, abattre n’importe qui, les amis peuvent se frapper, le frère peut vouloir tuer sa sœur… « Rien à déclarer » est un film qui a beaucoup de choses à dire : j’attendrai avec impatience la prochaine œuvre de Dany Boon.

© Richard Miller

Richard Miller, le 2011-02-14