Richard Miller


En quête de sens (interview dans l'Appel)

Mon interview dans le magazine chrétien L’Appel, N°417 mai 2019 : Six candidats en quête de sens www.magazine-appel.be 

Richard Miller - MR

Député fédéral, 64 ans, deuxième candidat régional à Mons-Borinage.

— De plus en plus de citoyens manifestent leur inquiétude face à leur avenir et celui de la société. Certains parlent même d’effondrement de la civilisation occidentale. D’autres disent que l’on va droit dans le mur si l’on ne change pas radicalement. Comment répondre en politique à cette perte de sens et de confiance ?

— Nous vivons actuellement un moment de crise profonde du politique et de notre société démocratique au sens large du terme. C’est assez généralisé : les craintes face au fonctionnement démocratique habituel s’expriment aujourd’hui en Belgique mais on les retrouve aussi en France et dans beaucoup de pays européens.
Aujourd’hui, beaucoup de concitoyens s’expriment sur le terrain du politique avec une certaine forme de violence, une grande perte de confiance et des attentes multiples qu’il n’est pas toujours facile de définir. C’est le cas parfois des gilets jaunes sur le terrain. Ce qui caractérise le système démocratique, c’est précisément d’essayer de canaliser la violence pour qu’elle se transforme en débat politique, que l’on puisse débattre sans violence, sans se taper dessus. Un débat qui finalement permet de trouver des solutions.
Quand on entend les revendications des porte-parole des gilets jaunes, on trouve différentes demandes soit dans le domaine social soit dans le domaine politique. Parfois, il y a des relents de racisme d’antisémitisme et tout se mélange.

— Mais le mouvement des gilets jaunes est le symptôme d’une crise plus profonde…

— On vit encore aujourd’hui avec des conséquences d’une crise financière qui a été très dure et a eu des conséquences très lourdes pour les citoyens.
Je constate une espèce de transformation des besoins vitaux. Auparavant, dans le panier de la ménagère, on trouvait des produits de première nécessité. Aujourd’hui, les besoins ont changé. Par exemple, un jeune a besoin du smartphone dernier cri. Il y a un consumérisme qui ne porte plus sur des besoins vitaux. On vit dans un monde où les gens doivent vivre avec l’illusion qu’ils doivent posséder des choses dont on n’a pas besoin. Se crée une espèce d’univers artificiel du bien-être. Et celui qui veut y accéder et qui n’a pas les moyens souffre considérablement. Si cette personne est d’origine étrangère, même née en Belgique, de deuxième ou troisième génération, elle a le sentiment d’être en dehors.

— Comment dès lors les citoyens peuvent-ils donner sens à leur vie aujourd’hui ?

— On peut donner du sens par l’accès à la propriété, le fait de fonder une famille mais aussi par le travail. Au niveau de la construction du sens, je pense que le travail reste un pilier. Mais on ne le perçoit plus de la même façon parce que beaucoup de choses sont dématérialisées. On travaille avec des ordinateurs. Si l’on va vers l’artisanat et la production de produits locaux, c’est pour retrouver un peu de matérialité. Nous sommes confrontés à une société qui dématérialise les personnes et qui ne tient pas compte de la qualité de vie au travail. Il y a beaucoup de stress et de burn-out parce que l’on doit atteindre un niveau de productivité élevé.
De plus, la cellule familiale a éclaté, les familles monoparentales sont de plus en plus nombreuses. Davantage de personnes sont laissées à elles-mêmes. Les possibilités de faire des choix à la fois sexuels et même identitaires se sont démultipliées.

— Mais d’où vient cette perte de sens selon vous ?

— La grande difficulté du sens du politique vient de ceci. Dans les sociétés antérieures, il y avait un fondement religieux. Avec l’avènement des sociétés modernes et de la Révolution française, il a été mis de côté. Précédemment, la loi avait un fondement religieux ou dans la personne du roi, comme Louis XIV par exemple. Certes, il ne faut pas revenir à ce système théocratique ni à une société absolutiste. Je crois que le libéralisme apporte des bienfaits. Mais il y a quand même un problème : dans les démocraties libérales, la loi n’a pas d’autre fondement qu’elle-même. Si on vous demande de respecter une loi, c’est parce que c’est une loi. Chacun et chacune sont priés d’y obéir.
C’est cela qui me parait être au cœur de la grande crise politique aujourd’hui. Dans un système théocratique, il y a un acte de foi dans une transcendance divine, que ce soit dans le christianisme ou dans l’islam. Dans un système absolutiste, on pose un acte de foi dans la personne du roi qui peut décider ce qu’il veut.
C’est inacceptable évidemment dans une société démocratique. Mais à la place de ce fondement, il n’y a que l’abstraction de la loi. Elle a été travaillée, rédigée et décidée par des parlementaires et des députés, les constitutionnalistes sont intervenus. Mais au bout du compte, vous pouvez faire ceci et ne pas faire cela simplement parce que c’est la loi. Pour le dire d’une autre façon ce qui manque à la démocratie libérale dans laquelle nous vivons, c’est le sens de la liberté, donner du sens à la liberté, parvenir à fonder ce principe sur lequel sont constituées la société et la liberté de l’individu. L’exemple des gilets jaunes est terrible à cet égard. La liberté individuelle peut se décliner dans tous les sens.

— Après la seconde guerre mondiale, en 1948, les nations membres de l’Organisation des Nations Unies ont adopté une Déclaration universelle des droits de l’homme. Ne constitue-t-elle pas une référence ou un fondement ?

— C’est vrai. Elle constitue une espèce de transcendance mais elle est construite par des humains libres et responsables. Il n’en demeure pas moins que si vous ne croyez pas dans ce fondement-là, il n’y a pas de raison de s’y soumettre. On a pu effectivement considérer pendant plusieurs décennies que cette Déclaration universelle des droits de l’homme constituait le fondement métaphysique de notre société, de nos systèmes législatifs, de notre droit. Puis tout d’un coup est apparu un premier problème : les Droits de l’homme ne sont-ils pas eurocentrés ? C’est très bien de dire tous les hommes sont égaux comme cela a été dit au moment de la Révolution française. Mais c’est quand même Napoléon qui a rétabli l’esclavage… Les droits de l’homme ne sont-ils pas finalement le sens que s’attribue l’homme blanc, d’âge mûr, bien dans ses papiers. Mais en revanche, si vous êtes une femme, si vous êtes noire et que vous vivez dans une partie de l’Afrique où vous êtes menacée, les Droits de l’homme n’ont aucun sens.
À cela s’ajoutent les questions liées au climat et au rapport à la nature : l’être humain a-t-il le droit de faire ce qu’il veut par rapport à la nature et aux animaux ? Au cours du temps, s’ajoutent des questionnements et des revendications.
Cette question est un sujet passionnant. Elle touche à ce que j’ai toujours ressenti comme une difficulté fondamentale du libéralisme. Il repose uniquement sur la liberté. Par définition, la liberté est libre. Si vous la prenez comme fondement du fonctionnement d’une société, il faut savoir qu’elle peut partir dans tous les sens. Comment arriver à développer le bon côté de la liberté ? C’est un véritable casse-tête : si on lui met des limites, du coup, ce n’est plus la liberté et si on la laisse sans limites, elle peut filer vers sa face la plus obscure.
Aujourd’hui, elle est dans la rue. Comment faire comprendre à des personnes qui sont dans un état de dénuement dans les banlieues parisiennes, par exemple, qu’ils doivent se soumettre à la loi ? C’est impossible ! C’est une question de survie. Je ne veux pas dire qu’ils ont entièrement raison. Le seul recours est la violence et la force dont l’état a le monopole pour se protéger. Ce n’est pas simple du tout.

— Les citoyens ne s’expriment pas seulement par la violence, ils veulent s’investir dans le débat public…

— Je trouve que le président français Macron accomplit un travail extraordinaire en essayant d’aller à la rencontre des gens, d’essayer de comprendre, de dialoguer. Là, je lui tire mon chapeau. Il n’y en a pas beaucoup qui auraient le courage, l’audace et l’énergie de le faire. On ne sait pas si l’opération qu’il a mise en place va aboutir mais en tout cas, à mes yeux, c’est une véritable réponse des politiques.
Depuis que je suis engagé en politique, je ressens une lassitude croissante de la classe moyenne. Ce sont des gens qui ont un emploi, qui sont allés à l’école, qui ont une certaine culture, qui peuvent faire vivre leur famille mais qui ont une certaine crainte de l’avenir et qui s’interrogent s’ils vont pouvoir garder leurs revenus. Ils n’ont pas les avantages des riches dont ils ont le sentiment qu’ils ne paient pas d’impôts. Ils ressentent aussi en-dessous d’eux la classe des personnes plus démunies qui bénéficient de tout un ensemble d’aides. Loin de moi de vouloir arrêter ces aides bien sûr ! Mais cette classe moyenne intermédiaire a l’impression d’être le cochon payeur : elle paie une partie des impôts pour les riches et une autre pour les plus pauvres sans travail. Cela ne correspond peut-être pas à la vérité. Mais c’est un sentiment que je perçois notamment dans le mouvement des gilets jaunes.

Richard Miller, le 2019-05-21