Richard Miller


Conférences montoises : Fernand Dumont

Cette conférence inaugurait, le 29 octobre 2003, le cycle de celles que j'avais consacrées aux écrivains et artistes montois. Relire l'introduction 15 ans plus tard n'est pas inutile : je ne changerais pas aujourd'hui un seul mot. 

Fernand Dumont, poète

Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Permettez-moi tout d’abord de vous adresser la bienvenue ainsi que des remerciements particuliers à MM. Descamps, Moiny et Collard de l’ASBL Mons Culture Société qui, depuis plusieurs années déjà, contribue à l’activité culturelle de la ville de Mons et m’a à plusieurs reprises apporté son concours. Mes remerciements vont également à celles et ceux qui nous ont aidés, mes collaborateurs et moi-même, dans nos recherches. Enfin, je remercie les représentants de la presse qui ont donné écho au présent cycle de conférences, avec un mot particulier à l’attention de M. David Flament qui a proposé de faire précéder chaque conférence d’une tribune de présentation dans les pages de La Province.

Permettez-moi de rappeler le contexte dans lequel s’inscrivent la conférence de ce soir ainsi que celles qui lui succèderont au rythme d’une par mois[1]. C’est sous mon Ministère que, dans le cadre de la Communauté Wallonie-Bruxelles, Mons s’est vu confirmer, pour la première fois dans un texte gouvernemental, son titre de capitale culturelle de la Wallonie : mission essentielle en un temps où la culture est présente au cœur des enjeux politiques et économiques majeurs.

Complémentairement à ce qui est mis en œuvre et développé depuis, notamment au niveau du Manège.Mons ou du Musée des Beaux-Arts, complémentairement aussi aux débats suscités, il est un élément qui mérite d’être souligné avec force : voici plus de trente ans que la vocation artistique et culturelle de Mons ne cesse d’être mentionnée par la classe politique wallonne. C’est dire à quel point il faut du temps et de la ténacité pour faire aboutir un projet (lequel, j’ai dû m’en rendre compte, ne m’a pas valu que des amis). Cela prouve aussi qu’il ne s’agissait pas d’une improvisation et que si on pensait depuis longtemps à notre ville sous l’angle artistique et culturel c’est parce que Mons non seulement détenait le patrimoine la rendant digne de cet honneur, mais encore avait entretenu au cours des siècles une tradition suffisamment forte de création et ce, dans tous les domaines.

L’ambition du présent cycle est de contribuer à la perception de cette tradition et d’œuvrer à la faire mieux connaître car -c’est un regret que je ne cesserai de formuler par rapport aux programmes scolaires chargés d’enseigner notre histoire - cette tradition est le plus souvent totalement négligée. Entendons-nous, je suis opposé à toute forme de repli ou de fermeture sur soi. Art et culture vivent de rencontres, d’échanges, d’ouverture à d’autres cultures et à d’autres formes d’expression. Mais pour que soient possibles rencontres et échanges, il faut que l’on ait pris soin, que l’on se soit préoccupé, de cela qui nous fait être ce que nous sommes. Sinon l’on risque d’assister à la substitution d’une culture à une autre voire, comme l’usage actuel de la télévision peut nous le faire craindre, à la disparition de toute culture par l’uniformisation de la pensée. A l’encontre de ces menaces, et pour que l’arborescence de la création puisse se développer et chercher la lumière, il faut que les racines existent et soient bien implantées.

En conséquence j’ai choisi d’évoquer l’œuvre de six artistes montois, très différents à la fois par leur époque et par leur discipline : Fernand Dumont, poète surréaliste, Jacques Dubroeucq, sculpteur de la Renaissance, Anto-Carte peintre de l’humanité en nous, Roland de Lassus maître musicien de la polyphonie européenne, Charles Plisnier romancier et premier de nos compatriotes à s’être vu attribuer le prix Goncourt et enfin, Marcel Lefrancq dont chaque photographie est une fenêtre s’ouvrant sur la vision même du monde et pas seulement sur le monde. La dernière conférence sera consacrée à « Mons, lieu d’art et de littérature » et nous permettra de découvrir une ville étonnante, artistiquement marquée par sa situation entre Paris et Bruxelles.

Au fil des mois nous verrons se dégager, du moins je l’espère, une cohérence thématique. Il ne s’agit pas de chanter abstraitement les louanges de Mons et de lui aménager un panthéon de sa propre création artistique mais d’aller à la rencontre du rapport, de l’alchimie qu’entretient toute œuvre d’art avec le lieu dans lequel elle prend corps. Une œuvre, en effet, incorpore le lieu de sa gestation, de sa mise en forme et de son devenir. Créée en un autre lieu elle eût été différente. Cette vérité vaut aussi pour le surréalisme, qui non seulement accumule autour du noyau parisien des groupuscules différant fortement les uns des autres en raison de leur localisation, de leur région, de leur pays d’origine, mais qui de plus a théorisé et expérimenté cette vérité. Ainsi Fernand Dumont fut-il heureux de constater à quel point le Hainaut était une terre fertile en surréalisme : «  Pour la première fois, on pouvait assister à la naissance d’un groupe de province et je ne sais peut-être rien de plus émouvant que les premières prises de contact avec ces jeunes-gens qui, des points les plus inattendus de l’immense région industrielle du Hainaut, se levaient subitement de terre et, chose incroyable, arrivaient aux réunions avec des bouquins d’André Breton dans les poches »[2].Or, nous nous en rendrons compte à plusieurs reprises, Fernand Dumont est un modèle de surréalisme : il est poète, il vit au cœur de sa ville (au point d’en prendre le nom : Dumont), il est amoureux, il poétise son amour, il est d’origine bourgeoise et est en désir de rupture. La vie et l’œuvre de Dumont ne sont que les deux faces d’une seule et même poésie car pour le surréalisme la poésie est la vie et la vie est la poésie. Pour approcher ceci je vais être contraint de me référer souvent à André Breton, non seulement parce qu’il est le « chef » du mouvement surréaliste mais aussi et surtout parce que Dumont n’a accompli aucun pas en surréalisme sans se référer à Breton ou à son œuvre.

Le surréalisme est le mouvement littéraire et artistique le plus important du XXème siècle, par la qualité des œuvres, par la diversité des courants, par les ramifications internationales et par les grands noms qui ponctuent son développement : Breton, Aragon, Eluard, Artaud, Picasso, Dali, Duchamp, Ernst, Magritte, Bunuel…Grâce à cette richesse de contenu, d’idées et de formes nouvelles, le surréalisme a tout simplement modifié notre vision du monde. Pour le formuler de façon un peu abrupte, on ne peint plus, on n’écrit plus, on ne crée plus comme on le faisait avant le surréalisme. Il ne s’agit pas d’une évolution mais d’une véritable mutation. Je vous propose donc de tenter non pas de retracer l’histoire de ce mouvement (la tentative serait forcément lacunaire et insatisfaisante) mais de saisir sa pensée, sa visée fondamentale, en prenant pour appui une œuvre surréaliste qui, d’une part nous concerne très directement puisqu’il s’agit de La Région du coeur du Montois Fernand Dumont, œuvre dont Paul Emond a pu écrire qu’elle est « un des plus beaux récits que l’écriture surréaliste ait laissés »[3].

Tout d’abord que signifie « surréalisme », mot qui est passé dans le langage courant avec une connotation plutôt négative : « C’est surréaliste ! » ou « C’est du surréalisme ! » sont des expressions utilisées pour qualifier une situation insensée et inacceptable, par exemple quand on a affaire à une administration tatillonne. Ce sens dévoyé doit être écarté de notre esprit si l’on veut saisir les enjeux, l’ambition, les recherches, la création surréalistes. Cependant il est vrai que, même après avoir fait l’effort d’écarter cette connotation péjorative, le mot n’en garde pas moins une ambiguïté. André Breton, auteur des Manifestes successifs qui définissent le surréalisme et gardien intransigeant de sa philosophie, a lui-même éprouvé à plusieurs reprises le besoin de préciser le sens du mot. Ce fut le cas par exemple en décembre 1945 à l’occasion d’une conférence à Haïti ¾ conférence qui par ailleurs va catalyser les élans révolutionnaires des jeunes Haïtiens ; au point que ceux-ci passeront à l’attaque dans les premiers jours du mois de janvier provoquant l’effondrement du pouvoir. Au cours de cette conférence  André Breton déclara : « Une certaine ambiguïté immédiate contenue dans ce mot (sur-réalisme) peut en effet conduire à penser qu’il désigne je ne sais quelle attitude transcendantale (consistant à se placer au-dessus du réel) alors qu’au contraire il exprime une volonté d’approfondissement du réel, de prise de conscience toujours plus nette en même temps que toujours plus passionnée du monde sensible »[4].

Le surréalisme n’est donc pas une théorie littéraire et artistique à côté, au dessus ou au dessous du réel. Il ne traite pas d’une autre vie : il concerne très directement notre vie et la réalité qui est la nôtre, qui est celle de tout être humain[5]. Simplement le réel n’est pas ce que nous croyons qu’il est. Plus exactement, nous nous sommes laissés à ce point envahir par la raison, par le raisonnable et l’utilitaire que nous ne percevons plus la pleine nature de ce réel. Je vous rappelle la phrase d’ouverture du premier Manifeste, celui de 1924 : « Tant va la croyance à la vie, à ce que la vie a de plus précaire, la vie réelle s’entend, qu’à la fin cette croyance se perd »[6]. Nous sommes tellement écrasés par la précarité utilitaire de la vie que finalement on n’y croit plus, on ne la croit plus, on ne se croit plus capable d’autre chose. Il ne reste rien à désirer. Or le réel est davantage que ce pour quoi nous le prenons. C’est ce « davantage », ce « surplus » de réalité que veut à la fois approcher et exprimer le surréalisme et, ce faisant, nous en rendre à tous et le désir, et l’accès.

Ce n’est pas parce que l’homme y est de moins en moins sensible, estiment Breton et ses amis, que ce que Rimbaud nommait la « vraie vie » aurait disparu ou se serait résorbé. Au contraire « la vraie vie » laisse pressentir sa présence de multiples façons : le rêve, l’amour, le hasard, le désir, la poésie. Ceux-ci ne sont nullement, comme la raison tend à nous le faire croire, des niaiseries, des moments d’égarement dont il faudrait se débarrasser le matin en se levant, pour ne plus y songer durant une journée de travail menée dans la pleine conscience de ce qui est utile et responsable.

Il n’en va pas de cette façon, car ni le rêve, ni l’amour, ni le hasard, ni le désir, ni la poésie ne se laissent facilement mettre de côté. Ainsi est-il arrivé à chacune et chacun de nous d’être amoureux et d’éprouver comme dit Pascal que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » ou encore comme l’écrit Dumont que : « Toutes les raisons du monde / ne nous persuaderont jamais / d’abaisser les rideaux sur les clartés de l’aube »[7]. Qui de nous n’a jamais été dérouté par un hasard, à ce point inattendu et pourtant secrètement espéré que l’on ne peut pas croire qu’il n’obéisse pas à des lois méconnues ? Question, celle du rapport entre le hasard et le désir, sur laquelle nous reviendrons car elle se tient au cœur de la poésie et de la vie de Fernand Dumont. Qui de nous lorsqu’il rêve, n’entretient pas des relations étranges avec les personnes, avec les objets, avec les animaux, ou avec l’espace et le temps ? Qui n’a pas eu parfois l’esprit assailli par l’un ou l’autre mot, l’une ou l’autre phrase qui, à l’instar d’une ritournelle ne veut pas nous laisser en paix et s’obstine, comme l’écrit Breton, à « cogner à la vitre »[8].

Prenons l’exemple d’une de ces phrases. Qu’arriverait-il, se demandèrent un jour André Breton et Philippe Soupault, si le champ libre était laissé à l'une d'elles ? Ils tentèrent l’aventure et ensemble, en dehors de toute réflexion, de toute maîtrise de la raison, en laissant de façon automatique le langage s’exprimer de lui-même à travers eux, ils écrivirent Les champs magnétiques qui constituent la première œuvre véritablement surréaliste. L’écriture automatique était née. Je vous en lis un extrait : « Quelquefois, le vent nous entoure de ses grandes mains froides et nous attache aux arbres découpés par le soleil. Tous, nous rions, nous chantons, mais personne ne sent plus son cœur battre. La fièvre nous abandonne. Les gares merveilleuses ne nous abritent plus jamais…Nous aimions autrefois les soleils de fin d’année, les plaines étroites où nos regards coulaient comme ces fleuves impétueux de notre enfance. Il n’y a plus que des reflets dans ces bois repeuplés d’animaux absurdes…Les villes que nous ne voulons plus aimer sont mortes. Regardez autour de vous : il n’y a plus que le ciel et ces grands terrains vagues que nous finirons bien par détester »[9]. Cet extrait, dont il faut bien garder à l’esprit qu’il est écrit de façon spontanée, irréfléchie, au fil des mots libérés, laisse pressentir, je pense, la difficulté de vivre et le besoin de bonheur qui obsèdent ces jeunes artistes ayant connu les abominables tueries inutiles de la première guerre mondiale. André Breton avait été enrôlé en 1915 comme médecin militaire. C’est dire s’il en a vu, c’est dire s’il s’y connaît quand il parle de la vie que les hommes mènent mais qui n’est pas la vraie vie, qui ne peut pas être la vraie vie. Et il en est de même pour ceux avec qui, sous l’uniforme, il se lie d’amitié, Philippe Soupault, Jacques Vaché et surtout Louis Aragon.

J’ajoute que dans l’extrait choisi (« Les gares merveilleuses ne nous abritent plus…les villes que nous ne voulons plus aimer…il n’y a plus que ces grands terrains vagues… »), apparaissent la gare, les trains, la ville, les tramways, le terrain vague… qui sont autant de mots, autant de réalités, parmi celles qui sous tendent l’œuvre à venir de Dumont, en particulier La région du cœur dont je vous lis également quelques extraits : « L’après-midi, un train rapide me rendit à ma ville. Pendant le trajet, ma joie était un peu retombée, comme certaines fleurs fatiguées par une journée de trop grand soleil, néanmoins, je courus d’un trait de la gare à la maison (…) et je vis lentement apparaître (…) comme sur une épreuve plongée dans le révélateur, le portrait de celle que j’avais perdue (…) ceux qui pour mieux voir s’étaient appuyés sur la paroi, s’abattirent soudain dans un affreux terrain vague où, parmi les orties et les décombres, s’entrouvrait une rose rarissime car elle était de la couleur tristement prophétique du dernier crépuscule qu’il nous sera donné de voir avant de quitter la vie »[10]. Insistons une fois encore sur le rôle premier que le surréalisme, mouvement intrinsèquement urbain, attribue aux gares, aux trains, aux tramways qui relient les villes entre elles et qui de ce fait sont voués au désir, désir des amoureux séparés ou désir partagé des amants réunis. Ce dont l’œuvre de Dumont abonde en exemples : « Passe-moi ce beau sac d’insouciance …dans l’air de fête qui t’entoure…Passe-le moi entre deux tramways / que je l’essaye comme un gant / pour voir s’il me va comme à toi »[11]; « La rue passait de temps en temps / devant un tramway vide / et il me suffisait de voir ses étincelles pour savoir que tu n’y étais pas »[12] ; ou bien encore cette séquence extraite de Film surréaliste écrit par un Fernand Dumont davantage osé qu’à son habitude −peut-être est-ce dû à la nature du cinéma, lequel a ouvert au surréalisme le chemin d’expériences très fortes−, scène durant laquelle un train doit s’arrêter pour permettre à un couple d’amants de continuer à s’aimer sur un matelas posé en travers de la voie[13].

Nous pouvons à présent relire la définition officielle du surréalisme, telle qu’elle est rédigée par Breton dans le Manifeste de 1924 : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale »[14]. Cette expression « le fonctionnement réel de la pensée », exprime bien que le surréalisme ne recherche pas un monde supraterrestre de divagations insaisissables, mais bien celui qui est le nôtre que malheureusement, je le répète, nous ne sommes plus capables de déceler, d’entendre, de voir, de toucher ni d’aimer.

Ce que je viens de rappeler du surréalisme était nécessaire pour approcher l’œuvre de Fernand Dumont lequel, né en 1906, est une dizaine d’années plus jeune que Breton et ses amis et ne découvre qu’en 1931 les premiers écrits surréalistes que nous venons de citer, les Manifestes, les Champs magnétiques, et d’autres tout aussi déterminants, comme Nadja de Breton, comme Le paysan de Paris d’Aragon, ou encore les différents numéros de La Révolution surréaliste, revue mythique à laquelle ont collaboré tous ceux qui allaient devenir les grands noms du XXème siècle. Cependant, si l’on peut comprendre le caractère essentiel aux yeux de Fernand Dumont de la poésie, c’est-à-dire d’une poésie qui n’est plus du tout la simple activité d’écrire de jolies phrases pour plaire aux lecteurs, mais bien plutôt un accès essentiel à la vraie vie qui est à notre portée, il est peut-être plus difficile de saisir le lien que les surréalistes ont établi de manière très étroite entre la poésie et l’engagement politique.

Le surréalisme en effet n’a cessé de proclamer que la vie vécue par les gens n’est qu’un ersatz de tout ce qui, pour peu qu’on y soit attentif, pourrait apporter le bonheur et se transformer en une véritable existence digne de ce nom. Dans les faits, cette volonté s’est traduite par un non-conformisme radical. Les surréalistes critiquaient les Institutions, cherchaient à choquer et ne reculaient devant aucun excès ni aucune audace. Mais ces peintres et écrivains qui s’émerveillaient en se récitant des textes de Lautréamont, de Rimbaud, de Germain Nouveau, d’Alfred Jarry, auteurs qu’à l’époque quasiment personne ne connaissait, pouvaient-ils de cette façon prétendre s’adresser à tous les hommes ? La poésie de la vie est-elle accessible à tous ? La question mérite d’être posée car si André Breton et Louis Aragon se sont rencontrés par hasard en 1917, ils étaient enfants de bonne famille et étudiants en médecine. Certes, ils ont été marqués par la guerre, qui ne le serait pas ?,  mais que dire alors des millions de pauvres types, les « poilus » qui dans les tranchées n’avaient pas le moindre réconfort à attendre, ni des études, ni de la fortune, ni de la poésie, ni de la justice sociale. Le projet surréaliste pouvait-il s’adresser à eux ou bien était-il définitivement réservé à quelques-uns ?

Je le répète cependant : chacune et chacun d’entre nous a accès au rêve, à l’amour, à la parole et rien a priori ne justifierait une autolimitation du surréalisme à une élite composée de quelques porte-parole initiés. Il ne faut pourtant pas sous-estimer la tentation qui était celle de ces jeunes artistes, encore une fois parmi les plus doués, de ne se préoccuper que de leur œuvre, celle qu’ils sentaient poindre en eux et qui revendiquait tout leur temps, toute leur énergie et toute leur passion. Plusieurs n’ont pu s’empêcher de se considérer comme une élite -ce sera le cas notamment d’un Salvador Dali- ou en tout cas d’admettre de plus en plus difficilement que l’immense majorité des gens puisse se satisfaire de la vie sans rêve, sans couleur, à laquelle ils sont condamnés de vivre.

Se politiser ou pas ? Il n’était pas facile de trancher, de décider et encore moins d’imposer une décision. Pourquoi ? Parce que je crois que ce qui a permis les développements prodigieux du surréalisme, ce n’est pas seulement le talent personnel de ses membres, de ceux comme dit Breton dans le premier Manifeste qui « ont fait acte de surréalisme absolu »[15], c’est leur rassemblement, c’est l’amitié qui les unit, ce sont les activités communes qu’ils organisent, les publications, les expositions, les recherches expérimentales sur le rêve, sur la sexualité[16]…Ce qui fait leur force c’est la démultiplication de chacun au sein d’un mouvement. Celui-ci, on le sait et malheureusement le plus souvent on n’en retient que cet aspect, a été traversé de crises, d’hérésies, de séparations, de déchirements, d’exclusions et d’anathèmes. Mais le mouvement durant plusieurs décennies a tenu bon, il n’a cessé de s’autodéployer, de buissonner et cela, notamment grâce aux qualités que l’on n’a guère l’habitude de trouver chez un grand poète, les qualités de chef qui caractérisaient André Breton.

Fernand Dumont en était conscient, lui qui écrivait à Achille Chavée, l’autre grand surréaliste hennuyer : « …je persiste à me demander si tu ne ferais pas bien de demander l’avis de Breton. Il serait désagréable, alors que tu te réclames du surréalisme, alors que tu gravites parmi ses défenseurs, de te voir plus ou moins désavoué par son supérieur…Il est en effet hors de doute que le jugement de Breton est capital. Je le considère comme sans appel. S’il approuve, tu connaîtras la certitude historique »[17]. Et à la question « Pouvez-vous dire qu’elle a été la rencontre capitale de votre vie ? » Dumont répondit « Oui, bien qu’il y en ait eu deux : ma femme et André Breton »[18]. Signalons toutefois que si la réponse resta valable pour ce qui concerne Breton, une autre rencontre, totale et absolue cette fois, allait bientôt supplanter l’épouse de Dumont dans son coeur. En effet, et pardonnez-moi d’anticiper quelque peu, mais la phrase sous la plume de Dumont avait déjà anticipé le cours de la vie, je ne peux pas ne pas vous lire dès à présent les mots, la phrase en laquelle se résument, se concentrent et fusionnent l’œuvre et la vie de Dumont, celle qui ouvre La Région du cœur : « Je venais de tenter une de mes dernières chances poétiques : il s’agissait de la rencontre fortuite -et pourtant certaine- d’une femme que je n’avais pas encore vue, mais dont le parfum s’amoncelait à l’horizon comme une nuit d’orage »[19]. Nous reviendrons sur le sens de ces paroles. Pour l’instant, limitons-nous à remarquer que le projet de rendre à tout un chacun la conscience et l’accès de la vraie vie est aussi un projet politique au sens large du terme[20]. Raison pour laquelle le premier numéro de la revue que je citais tout à l’heure, La Révolution surréaliste, publié le 1er décembre 1924, mentionne en couverture : « Il faut aboutir à une nouvelle déclaration des droits de l’homme ».

C’est toutefois dans le courant de l’année suivante que selon l’expression de Breton « une détermination politique ou sociale vraiment cohérente [21]» se fait jour dans le groupe en opposition à la guerre entreprise par la France au Maroc et ce, à l’encontre de l’opinion de la majorité des Français. Les surréalistes, soudainement, ne sont plus isolés et anticonformistes, leur protestation est non seulement publique mais partagée par une part de la population, par -selon l’expression consacrée- les masses populaires. « C’est alors, écrit Breton, que nous rencontrons le matérialisme dialectique comme seule force d’opposition puissamment organisée, comme seul barrage aux égoïsmes nationaux, comme seule promesse de concorde et d’harmonie universelles. Nous éprouvons le besoin impérieux de franchir le fossé qui nous en sépare en raison de nos origines non ouvrières. Il y va d’une nécessité et d’une urgence telles que d’emblée le problème est posé parmi nous de la manière la plus sèche, que durant des mois nous nous concertons sur le moyen de réaliser ce passage et de le rendre définitif »[22].

L’objectif premier du surréalisme est et a toujours été la libération de l’esprit, la libération de la pensée, la libération de la vie, mais elle doit désormais nécessairement passer par l’affranchissement de l’homme, entendu comme individu social. Permettez-moi sur ce point de revenir un instant sur la réflexion de Dumont relative à l’importance surprenante du surréalisme dans les régions du Centre et du Borinage, car on y retrouve la même logique. Selon lui ce qui explique la force du surréalisme à La Louvière et à Mons est le fait que l’intellectuel dans les villes de cette taille a nécessairement le regard tourné vers Paris et vers Bruxelles tout en ayant, je cite, « une forte conscience du climat social de sa ville et de sa région ». La grève de 1932 notamment, très violente, eut un impact considérable et Dumont de rappeler que c’est cette grève qui a ouvert les yeux de Chavée : « L’intellectuel ne peut atteindre un tel état d’esprit que s’il a vécu dès sa jeunesse dans une ambiance qui lui assure tout à la fois et la culture et la conscience du social. Cette ambiance violemment contradictoire, elle existe manifestement ici »[23]. Permettez-moi de souligner cette phrase qui nous fournit d’emblée une clé essentielle pour saisir le rôle spécifique de Mons et de la création montoise.

Libérer l’homme requiert selon les surréalistes la voie du matérialisme dialectique, c’est-à-dire du marxisme et du communisme, à la condition toutefois, mais cette condition a son importance, que poètes et artistes ne délaissent pas leurs recherches spécifiques, leurs expérimentations. Sinon on aboutirait peut-être à une amélioration, voire à une révolution sociale et politique mais pas à la pleine et entière libération de la vie et, à travers celle-ci, du bonheur humain. La précision n’est pas négligeable quand on pense à un Charles Plisnier, militant communiste, mais non surréaliste, qui ne publiera rien de son œuvre durant des années pour satisfaire à un mot d’ordre du Parti.

Nous pourrions nous donc nous étonner de voir ainsi se confondre poésie et militantisme et être désarçonnés par cette rencontre étroite entre le rêve et la réalité sociale qui va s’incarner totalement chez Fernand Dumont, capable à la fois de se déclarer, avec Achille Chavée, stalinien, tout en étant par ailleurs l’auteur d’un Traité des fées. Achille Chavée dont, rappelons-le, la présence durant la guerre d’Espagne est demeurée marquée d’un point d’interrogation quant à sa responsabilité, en tant que membre de la Commission judiciaire des Brigades Internationales, dans les exécutions sommaires d’une vingtaine de combattants de ces brigades pour leur attitude devant l’ennemi[24].

Ce paradoxe n’a pas échappé à un commentateur du surréalisme et pas le moindre, Maurice Blanchot. Celui-ci a réaffirmé tout d’abord que l’écriture automatique est une pratique de liberté exceptionnelle, une « machine de guerre », un accès direct à soi-même, une relation immédiate avec la vraie vie que chacun porte en soi. La parole se confond avec notre liberté fondamentale, puisque sans réserve elle exprime ce que chacun ressent. Ce ne sont pas les mots qui deviennent libres, c’est la parole et la liberté qui ne font plus qu’un. On retrouve de la sorte la conviction permanente du surréalisme, celle qui par-delà les dissensions restera commune à ceux qui en furent membres : la poésie n’est pas un divertissement. Elle est l’activité peut-être la plus haute qui soit, car elle concerne l’être humain tout entier. Mais un tel principe ne peut se satisfaire de lui-même il lui faut du concret, il lui faut des encouragements, des faits, un engagement de nature politique qui puisse réaliser, pour tous, l’accès à la liberté. Non plus une liberté abstraite, mais réelle.

Dès lors, si on peut comprendre les raisons de l’engagement politique, on peut néanmoins se demander pourquoi le marxisme ? Par ce choix, les surréalistes ne se sont-ils pas engouffrés dans un dédale de difficultés en tout genre qui ont fini par mettre en cause la cohésion et l’existence même du mouvement ?  Cette question peut être doublée d’une autre, laquelle a constitué pour moi, des années durant, une véritable énigme : si ce que visaient les surréalistes, quelles que soient les méthodes, les expériences, les outils, était la libération de l’individu et donc la liberté (« le seul mot de liberté, écrit André Breton, est tout ce qui m’exalte encore »[25] ; et la dernière œuvre en notre possession écrite par Fernand Dumont est intitulée La Liberté[26]), pourquoi avoir cherché politiquement du côté du communisme et non pas du côté du libéralisme ? Blanchot en 1949 écrit : « Dans l’état actuel de la société tous les problèmes sont faussés, les problèmes poétiques comme les autres et les problèmes poétiques avant tous les autres, puisque la poésie est connaissance et manifestation de la vie de l’homme dans son ensemble (…) tant que le problème de la liberté pour l’ensemble des hommes n’est pas réglé concrètement, le problème métaphysique de la liberté ne peut être posé légitimement »[27]. C’est, sous une autre formulation la distinction entre liberté abstraite et liberté réelle que l’on retrouve. On peut également, une fois encore, citer Breton pour qui l’homme sera libre lorsque « la précarité artificielle de la condition sociale de l’homme ne lui voilera plus la précarité réelle de sa condition humaine [28]».

Le surréalisme a opté pour le marxisme non comme une fin mais comme un moyen pour atteindre à la liberté de l’être humain. Ce moyen était-il le bon ? L’Histoire a montré que non, mais dans les années trente le rêve communiste existe encore à plein. Seuls quelques francs tireurs osaient dénoncer la folie meurtrière d’un Staline ; le Belge Victor Serge ou Boris Souvarine par exemple, et puis quelques autres dont Charles Plisnier qui, invité au Congrès international des écrivains refuse le silence. Ensuite il y a le courant communiste antistalinien, celui inspiré par Trotsky, à qui André Breton rend visite dans sa retraite au Mexique, avant qu’il ne soit en 1940 assassiné par un agent de Staline, d’un coup de pic à glace dans la tête.

On peut, comme le fera l’historien François Furet, parler d’une illusion, mais à l’époque, la Russie du prolétariat, les soviets de la liberté sont peut-être une illusion mais elle est irrésistible pour celles et ceux qui refusent l’injustice sociale, sont épris de liberté, de rêve ou, tout simplement, espèrent un monde meilleur. Ma conviction est que face à tout cela, le courant de pensée libéral a été quant à lui, durant ces années, durant l’entre-deux-guerres, d’une rare indigence intellectuelle. Il a été incapable, face aux critiques et attaques de ses ennemis communistes ou fascistes, de conceptualiser, d’exprimer et de mettre en pratique les réponses qu’attendaient les populations d’Europe de l’Ouest. J’irai même un peu plus loin : l’insuffisance de la pensée libérale de l’entre deux guerres ne concerne pas que le social. Ce serait trop simple d’établir le parallèle et de reprocher aux communistes de n’avoir pas, eux, penser suffisamment la liberté, raison pour laquelle ils se seraient, au nom de la seule primauté du social, transformer en monstres totalitaires. Non, là aussi il y eut une insuffisance du courant libéral : c’était à lui, parti de la liberté, de ne pas se satisfaire comme cela a été le cas, d’un libéralisme juridico-économique. C’était à lui de penser de façon suffisamment profonde ce que signifie la liberté, afin de pouvoir l’offrir en projet et en partage aux hommes et aux femmes de ce temps. La publication en 1848 par Marx et Engels, du Manifeste du parti communiste, a en effet rompu l'élan de la pensée libérale, ou du libéralisme politique porté par les Germaine de Staël, Benjamin Constant, François Guizot, Alexis de Tocqueville… La domination intellectuelle du marxisme s'est alors étendue jusqu'à plus ou moins 1968. Ce n'est qu’après que la pensée libérale a retrouvé peu à peu une réelle ampleur.

Mesdames, Messieurs, tel est le décor historique sur fond duquel le surréalisme apparaît en Hainaut : à Paris, une activité artistique terriblement séduisante et à Moscou, le rêve prolétarien au pouvoir. D’un côté la révolution communiste, de l’autre la révolution surréaliste avec, entre les deux, il est vrai, Berlin. Berlin où le nazisme défile en uniforme dans les rues tandis qu’il construit les camps de concentration où sont déportés les opposants allemands.

A Mons, Fernand Dumont, de son vrai nom Demoustier, naît le 28 décembre 1906, rue des Compagnons, au sein d’une famille bourgeoise. Son imaginaire se nourrit des rues, des façades, des ruelles, des boulevards de cette ville de Mons dont il a tenu à inscrire la présence dans le nom même par lequel il signera son œuvre : Dumont. Il est un des plus grands poètes belges du siècle qui vient de se terminer. Peut-être, tout porte à le croire, aurait-il pu être tout simplement un des grands noms de la poésie si la guerre n’était venue interrompre de façon impitoyable son œuvre. Comme on peut le voir en visitant la remarquable exposition d’André Faehrès qui se tient actuellement à la Maison de la Mémoire, c’est le 10 mai 1940 que les premières bombes allemandes tombent sur Mons. L’exode montois a lieu aux environs du 15 juin. Dumont s’exile dans le sud de la France mais, comme l’écrit Scutenaire, il est « pressé de retrouver Mons et les nuages gris qu’il aimait ». Mais compte tenu de ses activités d’avant-guerre au sein du Comité de vigilance des intellectuels anti-fascistes, il ne pouvait pas ignorer que pour lui le retour était synonyme de danger. Le 15 avril 1942, au Palais de Justice de Mons, il fut arrêté par les nazis et déporté de prison en prison puis de camp en camp avant de finir ses jours à Bergen-Belsen dans des circonstances qui ne seront probablement jamais totalement élucidées. Seule existe, comme nous l’a confirmé le conservateur du Mémorial de Bergen-Belsen, une fiche au nom de Fernand Demoustier, mort de la tuberculose le 16 mars 1945 à 7h.30 du matin. Un mois exactement avant que les troupes alliées n’ouvrent les portes de ce mouroir et en libèrent les rescapés. Dans l’esprit surréaliste très attentif au hasard sous toutes ses formes, on ne peut manquer de souligner qu’il y a là comme une dernière ironie de la vie, une dernière ironie des mots : Bergen est la traduction germanique de Mons et Belsen évoque belesen qui signifie lettré, homme de littérature et de culture.

C’est aussi à Bergen-Belsen, au même moment, que meurt Anne Franck, jeune écrivain qui n’a pu que nous laisser son Journal et quelques contes. C’est là également que meurent la mère et la sœur de Simone Veil qui, elle, reviendra vivante de ce camp.

La vie de Dumont a donc été trop brève. Il écrit ses premiers poèmes Jalons à l’âge de seize ans. C’est l’époque où il fréquente l’Athénée Royal et fait la connaissance d’Armand Simon et surtout d’Achille Chavée. En 1925 il étudie le droit à l’ULB et fait la connaissance de sa première épouse, Christine De Bruycker. Très bourgeoisement, il attend d’avoir son diplôme et de s’être inscrit au Barreau de Mons pour, la même année, pouvoir l’épouser. En 1931, il lit pour la première fois des publications surréalistes. En 1933 après de longues hésitations il envoie ses premiers textes à André Breton. Il en attend avec anxiété la sentence : « …j’en étais venu, écrit-il à considérer la réponse ou le silence d’un tel homme comme une question de vie ou de mort intellectuelle…Aussi je ne vois vraiment pas le moyen de faire comprendre l’intensité de l’émotion que je ressentis trois jours après, le dimanche 25, en trouvant le matin dans la boîte aux lettres une petite enveloppe bleue venant visiblement de Paris. C’était vraiment comme si on venait me sauver »[29]. Le 27 septembre 1933, Dumont est à Paris où il rencontre ceux qu’il n’est pas loin de considérer comme des dieux égarés sur terre : Breton, Eluard et d’autres membres du groupe. Avec Breton il évoque l’écriture automatique et les divers degrés de contrôle qui s’exercent sur elle. Trois mois plus tard il se réjouira de lire un texte de Breton qui fait explicitement référence à cette date du 27 septembre. En mars 1934, c’est la fondation à Haine-Saint-Paul, par Chavée, Ludé, Lorent et Parfondry du groupe surréaliste Rupture que Dumont rejoindra peu après en ayant demandé préalablement l’avis de Breton. Rupture sera suivi du Groupe Surréaliste en hainaut auquel adhèrent les « staliniens » du groupe, Dumont, Chavée, Lefrancq, Simon, Van De Spiegele. Dumont a finalement écrit assez peu. Pas seulement pour les raisons malheureuses qui viennent d’être rappelées mais aussi par choix personnel. La poésie lui était trop précieuse, il en avait eu une idée si haute qu’il ne voulait pas la gaspiller. Il rêvait de signer un seul volume d’Oeuvres Complètes, recueillant ce qui vraiment était important : La Région du Cœur, le Traité des fées, A ciel ouvert et, ouvrage en lequel la philosophie surréaliste se rassemble, La dialectique du hasard au service du désir.

Ce livre dont il eut l’idée en juillet 1933 et qu’il écrivit principalement entre 1938 et 1942, débute par l’affirmation d’un devoir : « Nous, surréalistes, nous n’avons plus le droit de livrer, comme nos ancêtres romantiques, sans la moindre explication les résultats spontanés de nos investigations dans les domaines du rêve, de l’inconscient et de l’imagination. Nous avons le devoir, et je ne suis pas loin de penser que c’est dans l’exercice de ce devoir que réside essentiellement notre qualité de surréalistes, nous avons le devoir d’expliquer comment et pourquoi nous avons été amenés à écrire tel ou tel poème, tel ou tel ouvrage d’imagination (…) Nous avons le devoir de montrer que l’essence de la poésie est d’être intimement liée à la vie de celui qui l’écrit… »[30]. Il est clair qu’une telle profession de foi n’a de sens que du moment où vie et poésie se confondent, où la poésie est l’activité la plus urgente qui soit et où la vie est davantage que l’existence précaire, mais ce que Rimbaud appelait la « vraie vie ». C’est au même Rimbaud que Dumont, à travers Breton, a emprunté un autre terme fondamental du surréalisme que je n’ai pas encore cité, celui de voyance. S’il est vrai que par habitude nous ne sommes plus à même de percevoir ce qu’est la vraie vie, à certains moments de rêve, d’amour, de désir, il nous est donné d’en posséder la voyance.

En quoi consiste t-elle exactement ? A percevoir et comprendre, même après coup et parfois très longtemps après qu’ils se soient produits, les événements que l’on croit le plus souvent être dus au hasard, mais qui ne font en fait que répondre positivement à notre désir inconscient. Telle est la thèse fondamentale de Dumont dont, en l’espace de quelques années, entre 1933 et 1939, la vie affective va traverser une période d’intenses émotion et activité. Marié depuis 1930 avec Christine de Bruycker, il est trois ans plus tard, disons inconsciemment déçu. Son mariage est un échec et il en vient à douter de sa sexualité. Sans se l’avouer il cherche désespérément à s’en sortir et son désir est à ce point impérieux que, selon ses analyses de la Dialectique du hasard au service du désir, la réalité est sommée de lui apporter des réponses et de le satisfaire. Mais, souvenez-vous « Tant va la croyance à la vie, à ce que la vie a de plus précaire, qu’à la fin cette croyance se perd ». Dumont a sous les yeux comme autant de poteaux indicateurs, les signes de ces avancées l’un vers l’autre de son désir et de la réalité, mais il ne les voit pas, il n’en a pas la voyance. Semblable à chacun de nous il est incapable de les lire. Il lui faudra attendre des années, ainsi que la rédaction lente, patiente, studieuse, attentive des événements, même anodins, surtout anodins, qui ont abouti à la rencontre de celle qui sera sa deuxième épouse pour que tout lui apparaisse lumineux. Pourquoi tel rêve, tel geste, telle parole, tel poème à tel moment. Au fil des pages Dumont relit son passé, du rêve à la réalité, des mots aux objets, des noms de personne à la situation des lieux, et, avec émerveillement il voit ce qu’il aurait dû voir et lui crevait les yeux. Mais, incorrigible, Dumont ne s’en accorde aucun mérite. S’il a ce don de voyance c’est à Breton qu’il le doit « …qu’on n’aille pas croire que j’en tire le moindre orgueil. S’il m’est arrivé d’être voyant, c’est sans doute parce que j’ai scrupuleusement suivi les enseignements d’André Breton. J’ai fait confiance à l’automatisme que j’ai considéré et que je considère toujours comme la seule méthode d’expression poétiquement valable »[31].

Par exemple, ce groupe surréaliste créé à La Louvière et dont, pour en devenir membre Dumont avait demandé l’avis de Breton, se nommait Rupture. Rupture vis-à-vis de l’ordre bourgeois et de toutes les conventions, y compris donc aussi rupture sur le plan conjugal. Le mot était là, sous ses yeux, durant des années, mais il ne voyait pas ce qu’il voulait réellement dire, alors qu’il lui disait que ce qu’il espérait au fond de son cœur déçu c’était cette rupture, cette séparation, ce divorce. Le fait qu’il ait écrit et que son œuvre ne pouvait se développer qu’avec l’accord, la reconnaissance, l’absolution de Breton est également symptomatique de ce que pour Dumont vie et poésie ne font qu’un. En conséquence, il n’aurait pas pu se séparer de Christine pour une femme qui n’aurait pas été poétique en un sens –entériné en quelque sorte par Breton-  surréaliste. La preuve en est qu’il y eut d’autres femmes, d’autres amours possibles et qui, chacune à sa façon était une réponse du hasard à son désir, était porteuse d’un message qu’il ne comprit, j’y insiste, que des années plus tard en écrivant La Dialectique. Il y eut la Dame de cœur, dont le rôle fut de lui faire prendre conscience de son besoin d’aimer, de connaître le vrai amour. Il y eut celle nommée la Démone qui va lui rendre l’assurance de sa propre sexualité et donc le rendre capable d’aimer. Il y eut la jeune-fille du train de nuit grâce à qui il sait pertinemment qu’il ne peut aimer n’importe quelle femme.

Car celle qu’il peut aimer, que la poésie, le rêve, le hasard, donc le désir, ont pu faire sortir du néant et placer sur son chemin, rue de Nimy, vous l’avez deviné c’est celle-là même qui, dès le 29 août 1934 apparaît, en une phrase semblable à celles qui cognent à la vitre, en ouverture à la Région du Coeur : « Je venais de tenter une de mes dernières chances poétiques : il s’agissait de la rencontre fortuite -et pourtant certaine- d’une femme que je n’avais pas encore vue, mais dont le parfum s’amoncelait à l’horizon comme une nuit d’orage ». La femme, et pas seulement les mots, ne viendra, jour pour jour, qu’un an plus tard. Elle se nomme Georgette Chamart, elle est née à Nimy le 4 avril 1915. Fernand Dumont l’épouse en secondes noces le 8 avril 1939. Le 25 avril 1940, un peu plus d’un mois donc avant l’invasion nazie, c’est la naissance d’une petite fille, Françoise à qui, en 1942, il dédiera le Traité des fées lequel se termine sur ces mots : « je crois qu’elles ne meurent point mais qu’il leur arrive seulement d’être délaissées pendant une ou deux générations. Alors, tristes et solitaires, elles semblent vieillir et plus personne ne les reconnaît jusqu’au jour où, dans la foule, elles parviennent à repérer celui qui leur rendra la jeunesse. J’en sais ainsi plusieurs qui, depuis la mort mystérieuse de Lautréamont, ont vécu dans une solitude immense jusqu’à ce que mes amis et moi leur ayons rendu le lustre, l’éclat de la jeunesse, leur virulence et cette fascinante beauté qui nous les ont fait aimer. N’est-ce pas, ô vous, Fées de l’étrange, du scandale et de la liberté ? »[32].

Quant à La Région du cœur, il s’agit de trois contes écrits à des moments différents mais qui n’en forment plus qu’un pour constituer l’histoire d’un amour heureux entre le poète et cette jeune-fille apparue sur papier en 1934 et réellement rencontrée l’année suivante. Il me paraît impossible de résumer ces trois contes, non qu’ils soient particulièrement longs, mais parce que leur charme provient de l’enchevêtrement du temps. Nous n’avons pas ici affaire à une succession chronologique rationnelle mais à un univers où le passé ne disparaît pas et compose avec l’avenir dans un présent éternel, féerique. Si le hasard n’est que pour apporter une réponse aux difficultés éprouvées par notre désir inconscient, hasard et désir ont dû pouvoir se concerter à un moment ou l’autre, moment qui nous échappe et qui a anticipé ce que nous vivons. Le jeune-homme qui, dans La Région du cœur, observe le couple qui vit, aux yeux de tous, un amour scandaleusement heureux, me semble en réalité s’observer lui-même, observer, épier le couple qu’il formera, qu’il forme déjà avec celle qui n’aura pas attendu leur rencontre réelle pour s’annoncer, elle « dont le parfum s’amoncelait à l’horizon comme une nuée d’orage ».  Mais dans cette rencontre qui nous échappe du fortuit et du nécessaire, comment être certains que notre désir ne nous trompe pas ?

Curieusement, alors que le surréalisme a substitué le désir à la raison, nous retrouvons le doute cartésien qui ne peut fonder la raison que sur un dieu qui ne serait pas trompeur : comment être certains que dieu ne nous trompe pas ? Comment être certains que le désir ne nous trompe pas ? Et s’il nous trompe est-il possible d’éviter la certitude d’un hasard devenu nécessaire ou, comme le dit la phrase tant répétée : « la rencontre fortuite et pourtant certaine ».

A cette question, Mesdames, Messieurs, Fernand Dumont, né en 1906 à Mons et tué à Bergen-Belsen, en 1945 par le nazisme, a répondu par la poésie de la vie : « la poésie, écrit-il, se présente en dernière analyse comme la suprême manifestation de la nécessité »[33].

Richard Miller ©

 

[1] Les conférences ont été données à l’Université de Mons Hainaut, le mercredi soir, au rythme d’une par mois : Fernand Dumont, le 29 octobre 2003 ; Jacques Dubroeucq, le 19 novembre 2003 ; Charles Plisnier, le 10 décembre 2003 ; Anto-Carte, le 21 janvier 2004 ; Roland de Lassus, le 18 février 2004 ; Marcel-G. Lefrancq, le 17 mars 2004 ; Mons, lieu d’art et de littérature, le 21 avril 2004.

[2] Fernand Dumont, La dialectique du hasard au service du désir, Bruxelles, Brassa, 1979, p.137.

[3] Paul Emond, De la dictée du texte au hasard apprivoisé de Fernand Dumont, in Surréalisme en Hainaut 1932-1945, catalogue de l’exposition Palais des Beaux-Arts, Bruxelles, janv.1980, p. 81.

[4] André Breton, Alentours I, in Œuvres complètes, tome III, Paris, La Pléiade, 1999, p.153.

[5] Ibid., p.156.

[6] André Breton, Manifeste du surréalisme 1924, in Œuvres complètes, tome I, p.311.

[7] Fernand Dumont, A ciel ouvert, in La Région du cœur, Bruxelles, Labor, 1985, p.99.

[8] Manifeste, op. cit., p.324 et Alentours I, op. cit., p.155.

[9] André Breton, Philippe Soupault, Les champs magnétiques 1920, in Œuvres complètes, tome I, op.cit., p.43.           

[10] La région du cœur, Bruxelles, Labor, 1985, pp.25, 26 et 47.

[11] A ciel ouvert, ibid., p.102.

[12] Ibid., p.129

[13] Film surréaliste, in op. cit., p. 84.

[14] André Breton, Manifeste 1924, op. cit., p.328.

[15] Manifeste 1924, op. cit., p.328.

[16] Cf Archives du surréalisme 4, Recherches sur la sexualité, janv.1928-août 1932, Paris, Gallimard, 1990.

[17] Cité par P. Emond, op. cit., p.71.

[18] Fernand Dumont, Dialectique du hasard au service du désir, Bruxelles, Brassa, 1979, p. 55. Il s’agissait d’une Enquête sur la rencontre réalisée par André Breton et Paul Eluard pour la revue Minotaure.

[19] La Région du cœur, op. cit., p.15.

[20] Projet qui trouvera une vigueur renouvelée avec la contestation sociétale d’inspiration hippie.

[21] Alentours I, op. cit., p. 162.

[22] Ibid., pp. 162-163.

[23] La dialectique du hasard au service du désir, op. cit., pp.139-146

[24] Cf Autour d’Achille Chavée, cat. De l’exposition de La Louvière, 1999-2000, pp.44-46.

[25] André Breton, Manifeste 1924, op.cit., p.312

[26] La liberté, in op.cit., p.179 et sq.

[27] Maurice Blanchot, Réflexions sur le surréalisme, in La part du feu, Paris, Gallimard, 1949, p.100. Sur le rapport de Blanchot au communisme, cf. M.Surya, Un bonheur politique, in Magazine littéraire, n°424, oct.2003, p.38-40.

[28] Cité par Blanchot, ibid.

[29] La dialectique du hasard au service du désir, op. cit., pp.50-51.

[30] La dialectique…, op. cit., p.38

[31] La dialectique…, op. cit., p.186.

[32] Le traité des fées, in op. cit., pp.176-177.

[33] La dialectique…, op. cit., p.200.

Richard Miller, le 2018-10-08