Richard Miller


Conférences montoises : Charles Plisnier

Poursuivant la mise en ordre et la mise en ligne de mes diverses conférences consacrées à l'histoire de Mons, voici celle consacrée à Charles Plisnier. Celle-ci faisait partie d'un cycle sur les grands créateurs montois présenté à l'Université de Mons Hainaut entre octobre 2003 et avril 2004. Le texte a été publié avec quelques variantes dans mon livre Tradition/Création, p.57-86.

Charles Plisnier, "historien de ce qui ne se voit pas"

Mesdames, messieurs,

Chers amis,

Pour introduire la conférence de ce soir, la troisième de ce cycle consacré à la tradition et à la création artistiques à Mons, je crois intéressant de rappeler certains éléments sur lesquels j’ai insisté lors des séances précédentes. Ce rappel nous aidera à comprendre la nature et les enjeux de ce qu’est un roman.Je reviens sur ce que j’ai avancé à propos de l’Histoire humaine, à savoir que ce sont les hommes qui créent l’Histoire, qu’il n’y a pas de fatalité et que nous sommes toujours en situation de modifier, d’influencer, de transformer le cours de l’Histoire. La conscience de cette vérité est apparue, à peu près au même moment, durant la première moitié du XIXème siècle, sous la plume de deux auteurs que tout, pourtant, opposait Karl Marx le révolutionnaire allemand et François Guizot, le premier Ministre libéral français.Une prise de conscience vient toujours après que les choses aient été établies. On ne comprend, on ne prend conscience que de ce qui est. Ce qui signifie que pour que des penseurs aussi différents que Marx et Guizot aient pu conceptualiser ce pouvoir que l’être humain a d’influer sur l’Histoire, il fallait que celui-ci, que l’être humain se soit préalablement détaché, débarrassé de tout ce qui occultait cette puissance créatrice, de tout ce qui la subordonnait à une transcendance divine. Tel est le sens de ce que nous avons traité à propos de l’œuvre de Jacques Dubroeucq. C’est à la Renaissance en effet que l’homme fait son apparition en tant que puissance de création et non plus seulement en tant que créature du Dieu chrétien. L’apparition d’une telle puissance ouvre les Temps Modernes. Elle s’effectue dans tous les domaines de l’activité humaine : la religion, la philosophie, la science, la technique, le commerce, la politique, la guerre et, bien entendu, la création artistique à travers la sculpture, la peinture, la musique, la littérature. La figure de l’être humain a changé. L’art dont l’une des fonctions est de nous montrer, de nous rendre visibles ce qui est, va connaître à cette époque une intensité, une maîtrise et une beauté peut-être jamais plus égalées.

L’Histoire est faite par les hommes, pas seulement dans une, mais dans toutes les directions : c’est d’ailleurs sur le caractère pluriel de l’Histoire que les pensées de Marx et de Guizot, du communiste et du libéral, divergent et s’opposent. J’ai insisté sur ce phénomène de dissémination, de buissonnement... Il est impossible de tout contenir, la vie file dans tous les sens : pendant que je vous parle, d’autres disent autre chose en d’autres lieux et des évènements se déroulent à Bruxelles, en Europe, en Irak, au Proche-Orient qui auront peut-être des conséquences demain pour nous…

Cependant, lorsque nous nous efforçons de comprendre, de remettre de l’ordre, nous le faisons en recourant au principe premier de toute connaissance, le lien de cause à effet. Une cause est suivie d’un effet. Le vent qui souffle fait tourner les ailes du moulin, une explosion tue des personnes…Ce principe de causalité repose sur le sentiment du temps : la cause précède l’effet, l’effet suit la cause. C’est d’une implacable simplicité. Sur celle-ci repose la quasi totalité des découvertes, développements et théories scientifiques. Je dis quasi-totalité car depuis le début du vingtième siècle la science elle-même a remis en question ce principe qui nous paraît de prime abord indubitable. Traiter de ce qui se rapporte à la science nous entraînerait cependant trop loin de notre sujet, à savoir le roman : restons-en donc au niveau le plus proche de la vie des gens.

Imaginons, et en utilisant ce mot « imaginons », vous percevez que nous nous acheminons vers notre objectif qui est la fiction, la fiction romanesque, imaginons qu’un homme marié conduise chaque jour, sur le chemin du travail, son fils à l’école. Chaque jour il échange quelques mots avec l’institutrice et finit par se rendre compte qu’il en est tombé amoureux. Où est la cause ? Où est l’effet précis ? Impossible à dire. Peut-être connaissait-il des problèmes dans son couple. Ou bien l’institutrice répond à ses fantasmes. Ou bien il a vu un film la veille qui a suscité en lui une pensée pour l’institutrice. Ou bien il a le sentiment qu’elle l’écoute alors que tout le monde l’ignore…On peut tout supposer et on peut même supposer que tout a joué et qu’il y a une multiplicité de causes, y compris certaines enfouies depuis très longtemps dans la vie et l’esprit de cet homme. Il fallait, première cause, avoir un enfant qui soit inscrit dans cette école qui se trouve sur le chemin du travail du père et où cette institutrice vient d’être désignée professeur, désignée par le Collège des bourgmestre et échevins de la ville… Tout est hasard, mais souvenez-vous de ce livre de Fernand Dumont qui servait de fil conducteur à la première conférence La dialectique du hasard au service du désir ! Quant aux effets : ils sont tous possibles. Il peut très bien ne rien se passer entre eux. L’homme n’ose pas s’avancer, ou bien l’institutrice choquée, le rabroue. Il sera malheureux au point peut-être de mener une existence terne et brisée, voire de sombrer dans l’alcoolisme, de battre sa femme, de rejeter son enfant. Ou bien encore le coup de foudre peut être réciproque : ils vont tomber dans les bras l’un de l’autre dans une classe, seront surpris dans une attitude équivoque par des élèves…

Laissons-les quelques instants, pour évoquer, dans un autre registre, un autre exemple, celui de la victoire remportée par l’Empereur romain Constantin, grâce au signe de la croix qui lui était apparu dans le ciel. Cette victoire amena Constantin à se convertir au christianisme et à faire de celui-ci la religion officielle de l’Empire. J’avais, sur cette base, insisté sur le fait que, même s’il s’agit d’un événement passé, celui-ci demeure ouvert à ce que l’avenir fera de lui. La victoire de Constantin est capitale pour l’Occident, et partant pour l’histoire de l’humanité, en raison de ce que les hommes ont apporté comme développements ultérieurs prodigieux à l’Eglise chrétienne. Une évolution tout autre du christianisme modifierait notre vision de la victoire et de la conversion de Constantin.

Les historiens ont pour vocation de mettre de l’ordre dans ces évolutions « buissonnantes », multiples, complexes, lesquelles reviennent aussi sur les choses passées, en modifient notre perception, pour repartir à nouveau vers d’autres possibles…L’historien essaye de repérer de la manière la plus sûre, la plus confortée, la plus convaincante les causes historiques : mariages entre grands de ce monde, alliances naturelles ou politiques, victoire militaires, découvertes scientifiques, progrès techniques…Mais il sait qu’il s’agit d’un essai. Il ne peut pas bien entendu raconter n’importe quoi. Il faut produire un maximum de preuves de ce que l’on avance comme interprétation des causes et des effets de tel événement. Preuves de plus en plus sophistiquées fondées par exemple sur la lecture des archives secrètes de l’Etat, sur des calculs statistiques de démographie ou des analyses chimiques opérées sur des témoignages matériels du passé…

Toute analyse historique est une interprétation, une thèse. Souvenez-vous par ailleurs que j’ai dit qu’une caractéristique essentielle de l’œuvre d’art est de rester ouverte à toutes les interprétations et que celui qui se rapporte à une œuvre sait que tout ce qu’il pourra en penser ou dire ne sera jamais qu’une interprétation de cette oeuvre. Il y a là une différence fondamentale avec l’attitude de l’historien qui présentera sa thèse comme étant la plus vraie possible pour que l’on y croie.

Enfin, et nous sommes à présent très proches du roman, si l’on reprend l’exemple de « notre » couple et que l’on imagine pour eux une suite dramatique, un crime passionnel par exemple, qui aboutisse devant le tribunal, que fera la justice ? Elle va tenter d’élucider l’affaire. Elle va rechercher les causes et les effets, ce qui a amené les protagonistes à commettre l’acte qui leur est reproché. Sur base des résultats de l’enquête et des lois en vigueur, le tribunal jugera, il portera un jugement.Tandis qu’un roman, qu’est-ce que c’est ? C’est quoi un roman ? Si on nous le demandait, je crois qu’on pourrait répondre sans risque de se tromper, qu’il s’agit d’un récit fictif, une histoire inventée, écrite par un auteur, un auteur qui a pour nom par exemple Charles Plisnier. Pour formuler cela, Plisnier a une très belle formule : « le romancier est l’historien de ce qui ne se voit pas ». Un historien ! Avouez que nous n’étions pas loin tout à l’heure et qu’il n’était pas inutile de rappeler que ce qui nous est proposé par les historiens professionnels peut être, c’est heureusement le cas le plus fréquent, un excellent travail de recherche et d’analyse, mais il n’en reste pas moins que, aussi forte soit sa soif de saisir et de restituer ce qui s’est réellement passé, il est impossible à un être humain de saisir l’infinie totalité de tout ce qui constitue un événement ou une suite d’évènements. L’historien opère des choix et nous offre un point de vue. Il connecte entre eux des éléments sélectionnés et ne peut jamais éviter, aussi rigoureux soit-il, une part de subjectivité, d’invention, de récit, oserais-je dire, de fiction.

Inversement aucun roman n’est entièrement séparable d’une situation historique. Balzac écrit la société française de son temps, celle qui sort de la Révolution de 1789. De même Plisnier dans le roman qui a pour titre Mariages, lequel va occuper l’essentiel de notre soirée, décrit la bourgeoisie belge d’après 1914-1918. La fabrique de chaussures qui fait l’honneur et la richesse de la famille Chardin utilise des machines issues du XIXème siècle. Elles ont vieilli et doivent être remplacées par de nouvelles dont la moindre permettra, confie Fabienne Chardin, de licencier trente travailleurs. Certes il s’agit d’un récit fictif, mais il ne peut se passer d’attaches avec ce que nous appelons la réalité : la famille bourgeoise, la maison au bord de la mer, les sacrements du mariage, les machines, les voitures…toutes choses qui existent dans le monde réel et hors du monde de la pure fiction.

Le neveu de Charles Plisnier, très grand écrivain lui aussi, Charles Bertin commente la phrase citée de cette façon : affirmer que le romancier est l’historien de ce qui ne se voit pas, ce n’est pas raconter n’importe quoi. Je cite : « Les êtres ne sont pas suspendus dans l’espace ; ils sont engagés dans la vie ; ils ont un métier, une famille ; ils vivent dans une certaine ville, dans un certain pays, à une certaine époque »[1]. Juste une incise au passage, on pourrait objecter que cela ne vaut pas pour les romans de science-fiction, mais la science-fiction ne fait que projeter dans un avenir ou dans un contexte fantastique les situations vécues par les personnages et fondées sur le même principe de causalité : simplement à un effet fantastique correspond une cause fantastique.

Autre niveau de relation entre le récit fictif et l’histoire, entre le récit fictif et l’évolution historique passée ou en train de se faire, le roman historique. Dans le recueil de nouvelles qui valut à Charles Plisnier en 1937 d’être le premier auteur étranger à se voir décerner le prix par excellence de la littérature française, le Prix Goncourt, à savoir Faux Passeports, Plisnier est solidement « accroché » aux mouvements de l’Histoire. Le sujet de Faux Passeports est en effet la révolution, l’engagement communiste dont j’ai pu dire à propos de Fernand Dumont qu’il avait constitué pour nombre d’intellectuels épris de justice sociale, un espoir profond et sincère dont on n’a connu que plus tard la nature totalitaire et assassine, nature qui a été la sienne partout où il a pu prendre et occuper le pouvoir. Mais, puissance du regard que le romancier porte sur les humains et sur les choses, regard de celui qui est, reprenons la formule, « l’historien de ce qui ne se voit pas », Plisnier fut l’un des premiers à voir et à écrire ce que personne ou quasiment, ne voyait dans la mouvance communiste, à savoir précisément qu’il s’agissait d’une illusion, une illusion sincère mais qui charriait avec elle la mort et la souffrance de millions de personnes. Et Pierre Mertens d’écrire à ce sujet : « …quand Plisnier publie son livre, la Révolution se trouve depuis longtemps dévoyée, trahie, elle a commencé de dévorer ses enfants. Etoile morte, elle n’éclaire plus que les trop crédules qu’on a roulés dans une farine déjà éclaboussée de sang… (gardons cependant à l’esprit que Mertens écrit ceci, lui, en 1991, après l’effondrement de l’Empire soviétique)… D’où vient cet homme qui se charge (en 1937, je le rappelle) d’une corvée ingrate entre toutes, relater la destruction d’une espérance collective ? »[2].  

Avant d’apporter des éléments de réponse à la question de Pierre Mertens « D’où vient cet homme ? », deux mots encore à propos du roman historique, au sens habituel de l’expression qui désigne par exemple l’œuvre d’un Walter Scott, ou bien encore le chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas, Les trois Mousquetaires. Ce n’est pas parce qu’ils se rapportent au passé, et la possibilité même qu’il y ait des romans liés au passé, montre encore une fois combien le passé reste ouvert et ne se résorbe pas, que les romans historiques sont sans effet sur le présent. Effets, bien entendu, sur l’esprit du lecteur et, partant, sur son comportement. Mais effets historico-politiques également, puisque les lecteurs sont des hommes et des femmes qui vivent au sein d’une communauté, d’une société, d’une nation.

Ainsi, notre conscience d’identité nationale est-elle née d’habiter Mons, Anvers, Bruxelles ou Liège ? Non. Elle se constitue à travers les œuvres de culture commune - « culture » étant pris en un sens très large- qui nécessitent beaucoup de temps avant de gagner l’esprit et le cœur des hommes. Ce sont des phénomènes de temps long pour reprendre l’expression de Braudel. Parmi ces œuvres de culture un roman historique a été fondateur de notre identité : La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, dont Charles de Coster entame la rédaction, fin des années 1850. De Coster était un libéral qui avait compris la nécessité pour le projet libéral fondé sur la liberté des hommes d’associer au combat politique la création culturelle, ou plus exactement d’être attentif à ce qui, à travers la création culturelle, artistique, littéraire, romancée, se dit, s’écrit, se pense, se conceptualise de cette liberté et des relations que les individus libres entretiennent entre eux.

A cette époque d’intense réflexion politique et intellectuelle libérale va succéder une longue période de silence pour une pensée mal à l’aise devant la situation scandaleuse de la classe ouvrière due à la révolution industrielle ; mal à l’aise devant le progrès économique réel que constitue cette révolution industrielle mais un progrès qui s’accomplit par la souffrance du plus grand nombre. Car ces auteurs libéraux portent en eux un idéal de liberté qui s’adresse ou aurait dû s’adresser à tous. Pensée libérale incapable dès lors de répondre aux développements du socialisme et à l’illusion mortifère du communisme. Ce n’est que plus d’un siècle plus tard que la pensée libérale retrouvera son authenticité en tant que pensée politique et projet de société. Ils sont donc légion fin XIXème et début du XXème siècle, celles et ceux qui, issus de milieux libéraux vont se tourner vers les idées progressistes de leur temps : les Destrée, Defuisseaux ou Charles Plisnier lui-même par exemple. Ou encore Paul-Henry Spaak. Petit-fils de Paul Jansson, Spaak s’était inscrit chez les Jeunes libéraux de l’époque : il y est resté deux semaines parce qu’il les trouvait trop embourgeoisés.

Revenons à De Coster, Thyl Ulenspiegel, marque incontestablement si pas « le », en tout cas un début de notre littérature et de notre identité nationales. Remarquons d’ailleurs que ce combat littéraire est mené en 1830 contre l’Empire austro-hongrois, le biais romanesque du combat mené lui aussi contre l’Empire auquel nous appartenions à l’époque d’Ulenspiegel, l’Empire chrétien de Charles-Quint et de son fils Philippe II d’Espagne. Toutefois, il est évident, à la lecture du titre, que le roman est écrit en français, et que les aventures se déroulent « au pays de Flandres et d’ailleurs ». Cela signifie quoi ? Cela signifie que si l’identité provient des œuvres de culture, la langue parlée, la langue maternelle qui permet les échanges, les conversations entre les êtres libres que sont les femmes et les hommes, la langue qui exprime et véhicule les valeurs d’une société, joue un rôle essentiel, déterminant. De Coster, mettant à profit, l’ambiguïté, je crois ne pas me tromper même si je m’avance un peu, qui prévalut longtemps en nommant « les Flandres » notre pays, et mettant à profit également le fait que son récit raconte la révolte des Pays-Bas espagnols contre Philippe II et son bras militaire le duc d’Albe (rappelez-vous tout ce que nous avons évoqué de cette époque à travers la statuaire de Jacques Dubroeucq, la Collégiale Sainte-Waudru, et la prise de Mons par les troupes du Duc D’Albe ainsi que la répression terrible qui s’ensuivit), jouant donc de tout cela, De Coster propose un « grand récit belge » fondé sur un sentiment flandrophile. Mais cela ne fit pas longtemps illusion. Très vite les intellectuels flamands estimèrent qu’il ne s’agissait pas seulement de louer le courage flamand pour en faire une qualité nationale, il eût fallu l’écrire en néerlandais. Petit à petit les aventures d’Ulenspiegel, de Lamme Goedzaak et de la brave Nele qui, étant une femme n’avait pas eu l’honneur d’être citée dans le titre, vont être reprises, modifiées, réécrites en néerlandais. Au sujet donc de nos héros, je vous cite un extrait d’une Histoire de la littérature belge à peine sortie de presse : « Ils suivaient les traces du nationalisme flamand même là où celui-ci devenait farouchement catholique, antibelge et antidémocratique, voire national-socialiste. Tout en louant les qualités de la Légende, les intellectuels flamands se gardaient d’en faire leur Bible nationale, à cause de son idiome et de son caractère anticatholique et belgiciste. Ils préféraient rester fidèles à une œuvre dont les intellectuels francophones n’avaient pas voulu comme « livre national » : De Leeuw van Vlaenderen [le Lion des Flandres]de Hendrik Conscience »[3].

Née en 1830, la Belgique a toujours cherché l’expression culturelle appropriée à sa nature linguistique hybride. Politiquement elle a répondu à cette difficulté par la structure fédérale de l’Etat. Survivra-t-elle aux développements prodigieux de l’Union européenne ?  Nul ne pourrait le dire, car il n’y a pas de fatalité, rien de l’Histoire humaine n’est immuable : ce sont les hommes qui créent l’histoire et il est vrai que les frontières intérieures de l’Europe tendent à s’effacer. Or, vous le savez, cette thèse de la disparition de la Belgique n’est pas neuve. Un des courants politiques qui la prônent est le rattachisme qui vise le retour de la Wallonie à la France. Charles Plisnier appartenait à ce courant d’idées et ne s’est jamais senti chez lui sur le territoire du pays Belgique, lui qui se disait « parfaitement étranger » à Bruxelles[4]. Je le formule de cette façon un peu boîteuse parce que ce qu’il remettait en cause n’était pas l’attachement à la terre, à la ville, à la culture de sa naissance et de son enfance, mais c’était l’Etat belge. Homme de gauche, il l’a aussi été par internationalisme. Dans l’appel de Marx « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », Plisnier n’était pas seulement attentif à la solidarité des travailleurs et à leur combat. Ces mots, « Tous les pays », faisaient aussi résonner en lui la possibilité d’un dépassement de la Belgique. De même, après la deuxième guerre mondiale, quelques années donc avant sa mort survenue en 1952, s’est-il enthousiasmé pour le projet européen. En 1950, c’est en tant que Président de l’Union fédéraliste des minorités et régions européennes, qu’il plaide pour le dépassement des Etats-nations par et au sein d’une Europe des Régions. Plisnier n’a pas cessé de plaider en faveur de la Wallonie et de son rattachement à la France. Il le fait dès ses dix-sept ans, en 1913, la même année où il envoie à Emile Verhaeren ses premiers poèmes. Du grand poète il recevra de Roisin des encouragements à poursuivre son œuvre poétique.

Dans un article excellent, José Fontaine a écrit des choses décisives sur ce qu’il appelle la question nationale chez Plisnier[5]. Fontaine évoque Alfred et Léon Defuisseaux qui fondèrent dans le Borinage un Parti Socialiste Républicain davantage inspiré par les idéaux de la Révolution française que par l’œuvre de Marx. Alfred Defuisseaux a organisé des manifestations ouvrières au cri de « Vive la République ! », et au chant de la Marseillaise. En 1889, il s’est heurté aux réticences des socialistes flamands à l’encontre d’une grève générale pour l’obtention du suffrage universel. Peu après, la fédération socialiste et républicaine du Borinage décida de célébrer la victoire de Jemappes, victoire d’une République venant d’instaurer le suffrage universel, et ce, en réponse aux Flamands qui en 1890 avaient fêté la défaite de Waterloo. Cette commémoration, je le signale, au passage a été perpétuée durant un temps par Maryse Vermeulen, épouse Beugnies[6].

En 1912, Jules Destrée publie dans un journal libéral sa fameuse Lettre au Roi, sur laquelle je terminais ma précédente conférence. En 1913, le président du Conseil provincial du Hainaut, accueille à Mons, le Roi Albert Ier en plaidant en faveur de l’autonomie de la Wallonie. La même année Plisnier fonde à Mons la « Jeune Garde de Wallonie ». Il est influencé par son entourage familial : son père Bernard Plisnier, quoique chef d’entreprise, est socialiste et proche des socialistes à la Defuisseaux ; son oncle, le frère de sa mère, Arthur Bastien est le principal collaborateur de Defuisseaux puis son successeur au Parlement.

La famille Plisnier est bourgeoise, socialiste et profondément attirée par la France révolutionnaire et républicaine. Ainsi Charles Plisnier rapporte que lorsqu’il était enfant, leur mère les conduisait, sa sœur et lui, sur les hauteurs de Spiennes. « Les champs, écrit-il, s’étendaient à l’infini devant nous, vers le sud, et nous ne voyions que des blés. Mais ma mère levait la main vers ces étendues et, d’une voix toute changée par l’amour : « Regardez, mes enfants, disait-elle, là, là, la France ». »[7]. Signalons, car cet aspect aura aussi une influence considérable sur la vie de notre auteur, qu’il faut ajouter à la lutte sociale et à la francophilie un sentiment sincère de religiosité. Sa mère est une fervente catholique et son père se convertira à l’église protestante.

Charles Plisnier s’est vu décerner le 2 décembre 1937 le Prix Goncourt. L’attribution du prix présente un caractère exceptionnel. C’est la première fois que le récipiendaire n’est pas Français, que le prix n’est pas attribué pour un livre mais pour deux, Faux Passeports et Mariages quand bien même Mariages datait de la saison précédente ; en outre Faux Passeports n’était pas un roman, mais un recueil de nouvelles. C’est dire si l’obtention du Prix a exigé de la part de l’éditeur et de l’auteur une campagne convaincante de séduction. Ces livres sont publiés à Paris. Le style de Plisnier est d’un classicisme absolu et d’une pureté de langue exemplaire qui n’est pas sans rappeler que c’est la Belgique francophone qui a donné à la langue française certains de ses plus grands grammairiens comme Grévisse ou Hanse. Enfin Plisnier, dont le père est mort en janvier 1937, a définitivement abandonné le Barreau et a décidé de se fixer en France, dans un manoir à proximité de Paris. Il ne faut pas sous-estimer non plus le fait que si Plisnier dans Faux Passeports rapporte comment lors du Congrès d’Anvers en 1928, il a été exclu du parti communiste pour ses tendances trotskistes, l’ouvrage dans son ensemble peut être lu comme une dénonciation bienvenue du communisme.

Mais de manière plus profonde, dans le texte même de ce qui constitue l’œuvre, si pas la plus importante, en tout cas la plus célèbre de Plisnier, à savoir Mariages, l’attrait sincère, quasi filial qu’il éprouve pour la France, terre de culture, mais aussi terre de liberté, d’égalité et de fraternité, Plisnier l’a inséré, traduit, exprimé de la façon la plus puissante. Ou, pour utiliser le même mot que celui que dont j’ai usé à propos de Dubroeuq, de la façon la plus solide, dans la mesure où cette solidité est ce qui confère à une œuvre, à travers les siècles et les cultures les plus diverses, son statut d’œuvre d’art ; une solidité qui résulte de l’accord, de l’adéquation entre la forme et le contenu, et entre le contenu et la forme.

La forme, je l’ai dit, est au plus haut point classique. Plisnier ne recourt à aucun procédé du roman moderne : pas de déplacement dans le temps, pas de découpage aléatoire des scènes, pas de polyphonie ou de démultiplication des points de vue. Rien de tout cela : on pourrait croire que ni Proust ni Joyce n’ont encore écrit. Seul existe un auteur omniscient et omnivoyant qui ne dissimule rien au lecteur, ni de ce qui se passe, ni des pensées les plus secrètes de ses personnages. Il est dans la tête de Fabienne Chardin, il est dans l’esprit de Maxime Salembeau, il ressent l’absence d’amour dont souffre Marcelle, il partage le sentiment d’injustice qui frappe le père de Fabienne, le vieux M. Fraigneux, il regarde ses personnages faire leur toilette, faire l’amour, faire leurs comptes…Le romancier Plisnier est le créateur, le dieu de ses créatures qui ne leur laisse aucune liberté. L’univers de ce roman est à l’image du monde bourgeois dont il se veut être la dénonciation, un monde où il faut sauver les apparences, où les sentiments ne comptent pas ou plutôt où les seuls sentiments qui comptent sont ceux qui ont trait précisément à la comptabilité, à l’argent, à la propriété, au capital.

Pourtant il est un élément dont le dieu romancier ne nous informe pas, un élément dont il ne nous donne pas la clé de façon certaine : le lieu où cela se passe toute cette histoire qui n’est pas, j’aime autant vous le dire tout de suite, piquée des vers. Trahison, tromperie, adultère, insatisfaction sexuelle, coucheries, masturbation féminine non par plaisir, mais par une lamentable compensation à l’échec du couple, vol, cruauté, assassinat impuni… Durant cinq cent pages rien ne nous est dissimulé ni épargné. La nature du dieu romancier diffère de celle du dieu biblique dont le prophète Habacuc (en fait rangé parmi les « douze petits prophètes ») nous dit que « ses yeux sont trop purs pour voir le mal » (Habacuc, I, 13). Le romancier au contraire ne peut, lui, porter le regard que sur les passions, les désirs, les vices et les souffrances. On ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments disait Gide. Ou bien encore comme l’écrit Donatien-Alphonse-François Marquis de Sade, dans un opuscule sur le roman : « l’étude profonde du cœur de l’homme, véritable dédale de la nature, peut seule inspirer le romancier, dont l’ouvrage doit nous faire voir l’homme, non pas seulement ce qu’il est ou ce qu’il se montre, c’est le devoir de l’historien, mais tel qu’il peut être, tel que doivent le rendre toutes les secousses des passions »[8]. Ou encore Plisnier lui-même : « Fatalités des âmes : combats obscurs de l’ange et du péché, soulèvements intérieurs, sursauts, rechutes, cris montés des profondeurs et qui, parfois, n’arrivent pas jusqu’au bord de la conscience ; ce qu’il y a derrière les faces, les yeux…Voilà ce que le romancier essaye de voir »[9]. Cependant pas de complaisance acceptable : « les créateurs authentiques voient le mal dans son horreur et sa vérité. Un homme trompé rencontre après des années l’amant de sa femme et se lie avec lui. Suivant les cas, on a un roman à succès assez immonde, ou cet « Eternel Mari » de Dostoïevski, qui est une des œuvres les plus brûlantes et les plus pures de la littérature universelle. Une femme aime son beau-fils et entreprend de le séduire. Suivant les cas, on a un ignoble roman à cocktails et à sleepings, ou « Phèdre »…, là, la complaisance, l’impuissance à plonger au fond de l’être ; ici, la religion de la vérité, l’accouchement de l’âme au fer rouge. Et celui-là ne saurait scandaliser qui étale aux yeux des hommes, dans le seul souci de dire le vrai, le spectacle des misères terrestres et des âmes en état de transe, au milieu du bien et du mal »[10].

Nous reviendrons sur ces aspects, sur cette condamnation qui pèse sur le dieu romancier à ne fixer son regard que sur le mal accompli par celles et ceux qu’il a créés. Il y aurait beaucoup à tirer d’une comparaison entre Mariages et Thérèse Desqueyroux de Mauriac. Thérèse qui pensera elle aussi à empoisonner son mari mais sans parvenir à le tuer. Citons simplement à propos de Mauriac une phrase de Sartre qui confirme de manière particulière l’obligation faite au roman de se braquer sur la faute et le mal et ce, dans une vision chrétienne de la vie : « Il n’est pas jusqu’à la notion chrétienne du péché qui ne corresponde rigoureusement à un principe du genre romanesque. Le chrétien pèche et le héros de roman doit fauter »[11]. On peut considérer qu’il s’agit de cruauté de la part du romancier mais, précise Plisnier, la « cruauté du romancier n’est pas une recherche de plaisir : c’est une souffrance ». Le dieu romancier aime ses créatures, il se penche sur elles et les observe avec amour, il souffre avec et par elles car elles ne peuvent lui donner à voir que le côté ignoble de leur être. Le roman autrement faillirait à sa tâche, à sa mission, à son ambition qui est « en montrant des êtres dans leur nudité, de faire lever dans l’âme de ceux qui le lisent, bien plus sûrement qu’il ne pourrait le faire de toute autre manière, ces grandes questions qu’ils doivent résoudre eux-mêmes »[12]…Le romancier souffre de ne pouvoir rien voir d’autre : « Il souffre, écrit Plisnier, violemment, jusqu’au dégoût et parfois jusqu’à la folie, jusqu’à la mort, leurs imperfections, leurs vices, leurs déchéances, leur passion. Il poursuit son œuvre, pourtant. Pourquoi ? Je pense que, consciemment ou non, il a pris en charge de rendre compte de lui et du monde. Il offre ce triste don à ses frères, les hommes. Et à Dieu : c’est une sorte d’ex-voto honteux et désespéré…C’est leur triste manière d’aimer. Dieu les juge. »[13].

Je voudrais que vous reteniez ces derniers mots « Dieu les juge ». Dieu, juge le romancier. Plisnier devenu ou resté croyant, appelle du nom de Dieu la puissance, disons morale, vis à vis de laquelle il sait que le romancier a une responsabilité. Il importe de faire la distinction : le romancier que j’ai appelé tout à l’heure le « dieu-romancier » se distingue de dieu : le romancier ne juge pas. Jamais il ne porte de jugement sur ses créatures. Ce refus de juger est une constante de la littérature, ou de la fiction. Je vous livre rapidement quelques exemples : Anna Karénine est une femme adultère. Si Tolstoï avait porté sur elle un jugement, si dans le roman éponyme Tolstoï avait réprouvé l’infidélité d’Anna Karénine en mettant en garde contre de telles actions qui ne se font pas ou qui ne doivent pas se faire, plus personne ne lirait Anna Karénine. Ce texte n’aurait aucun intérêt et il ne serait nullement un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature de tous les temps. Autre exemple, après un Russe, un Américain, Francis Scott Fitzgerald, qui écrit « je ne condamne pas ; il y a dans la vie trop de situations complexes »[14]. Dois-je vous rappeler que telle est la devise de Simenon à travers Maigret « ne pas juger ». Ou, enfin, sous la plume de Plisnier, mais par la bouche de Fernandel qui incarne à l’écran un de ses personnages « je ne veux pas que l’on me juge ». Les personnages de roman ne sont pas jugés ; ils sont, ils agissent, tout simplement. C’est ce que symbolise, d’une certaine façon, Le Procès de Franz Kafka dont le héros, vous le savez, sollicitera en vain du tribunal que son affaire soit jugée. Rappelez-vous : le devoir de la justice, en essayant d’établir les causes d’un acte répréhensible est, en conséquence, de proférer un jugement. Ce que Plisnier savait pertinemment, lui qui était docteur en droit et qui assura notamment, avec Jules Destrée et Paul-Henry Spaak, en 1923 la défense de quinze militants communistes accusés de complot contre la sécurité de l’Etat. Le propre de la justice est de juger. Tel n’est pas le cas dans l’univers du roman. Pourquoi ? Parce que, je le répète, on peut porter un jugement sur un acte si et seulement si on s’en tient à certaine cause et certain effet (la mort de telle personne a été provoquée par le poison que lui a administré telle personne).

Le roman lui ne cesse d’aller toujours plus loin dans la connaissance de tout ce qui peut amener tel événement, et de tout ce que tel événement ne cesse d’engendrer. Il ne s’agit pas ici d’une thèse que j’essayerais de surimposer à l’œuvre et à la pensée de Plisnier. C’est une thèse que j’ai développée depuis toutes ces années où je n’ai cessé de lire des romans, et de tenter d’en saisir l’importance pour nous êtres humains dotés de liberté. Mais une thèse sur ce que sont le roman et le travail du romancier n’aurait aucun sens si elle n’était pas effectivement éprouvée par un romancier aussi important, aussi lucide que Plisnier. Je ne peux donc résister au plaisir de vous lire ses propres mots : « Le roman, une des formes de la représentation de la vie, a toujours dû sa grandeur et sa force véritable au sentiment de la continuité, du cours lent du destin, de l’union mystérieuse de tous les éléments du monde »[15]. L’union mystérieuse de tous les éléments du monde : reprenons mon exemple du père tombant amoureux de l’institutrice…Je vous l’ai dit tout peut avoir concouru à cette rencontre et tout peut s’ensuivre de cette rencontre.

On va laisser mûrir un peu tout cela, pour en revenir à cette information que Plisnier malgré tout ce qu’il nous livre, malgré cette responsabilité éthique dont il affecte le travail du romancier, malgré ce jugement divin qui l’attend lui et pas ses créatures, à cette information qu’il ne nous donne pas, à savoir le lieu où se déchirent les membres de la famille Chardin et donc la ville qui sert de décor au roman Mariages. Je vous donne la réponse immédiatement, vous ayant déjà mis en haleine depuis un bon moment, il s’agit de Mons. On le pressent à l’une ou l’autre description. Les Chardin par exemple sont dits constituer « une vieille lignée provinciale de gens de robe qu’on voyait depuis des siècles dans ce chef-lieu de province »[16]. Les faubourgs de la ville, ce sont les nôtres : « Ces lignes de haies et de fils de fer découpant des potagers dévastés, des parcelles de giroflées ; ces derrières de maisons de briques montrant leurs annexes, leurs fumées ménagères »[17]. Ou bien encore lorsque Maxime Salembeau, dont les parents sont pauvres quitte le faubourg pour, le soir, monter vers le cœur de la ville, là où se trouve l’entreprise familiale des Chardin et surtout Fabienne Chardin, la fille du patron. Fabienne qui vient de décider de le séduire et de l’épouser ce Maxime Salembeau  car elle ne veut pas rester vieille fille mais surtout elle veut cet employé doué, capable de reprendre la fabrique familiale et de la faire se redéployer : « Pour monter en ville, il fallait traverser les allées d’un boulevard, suivre de vieilles rues désertes où, de place en place, la lumière d’un petit café giflait les passants. »[18].

Pourtant, pas une fois le nom de la ville n’est cité. Alors que l’on sait que la maison de vacances des Chardin se trouve à la Panne et que sont citées d’autres villes balnéaires comme Coxyde et Nieuport. Villes reliées par une « route Royale » menant à la « côte flamande ». Comme l’écrit Paul Dirkx « Le récit connote en effet une Belgique qui, pour ainsi dire, n’existe plus qu’en Flandre »[19].   De cette Flandre autonome, royaliste, non républicaine, Plisnier distingue un territoire sans frontière précise, où Mons est reconnaissable, mais non citée en tant que telle, ville imaginaire d’un pays fictif, celui de la Wallonie devenue France. Cela non plus n’est pas affirmé de façon explicite mais se pressent à quelques détails éclatés : lors des funérailles de Maxime Salembeau -car il va en mourir Salembeau, il va y laisser sa peau, Fabienne va l’empoisonner- où un Sous-Préfet et un Procureur de la république viennent présenter leurs condoléances[20]. Mons, entre Bruxelles et Paris, si proche de la frontière française, peut de la sorte accéder à un statut, par son absence même, de ville imaginaire, fictive, romancée, et accomplir du même coup le projet politique, républicain, francophile, wallon et culturel de son auteur. La politique et le roman se sont étroitement liés. Rien de plus normal, l’engagement politique de Plisnier intégrait un engagement culturel et ce, dès cette même année 1913 où le jeune homme qu’il était, avait d’une part envoyé à Verhaeren ses premières œuvres et d’autre part fondé La Jeune Garde de Wallonie dont l’objectif était le rattachement de la Wallonie à la France.

Avant de poursuivre, je vais lire l’un ou l’autre extrait prouvant qu’il s’agit bien de Mons et qui témoigne de l’amour que Plisnier portait à notre ville. Ainsi évoquant plus tard une promenade dans Mons, écrit-il : « J’ouvrais la porte cochère, découvrant une cour habillée de lierre, Fabienne Fraigneux avait traversé cette cour et senti en elle se décider son crime »[21]. Ou bien encore ces quelques phrases sorties de la nouvelle qui a pour titre Une voix d’or et qui a pour cadre le théâtre de la Grand-Place : « J’ai tourné dans la rue Saint-Nicolas. Elle monte doucement vers la grand’place, toute moirée de soleil. J’aime cette rue avec ses vieux et beaux hôtels à mascarons tout mêlés de boutiques multicolores, cette vieille, lourde et noble église en briques où Roland de Lassus apprit à chanter (…) La rue tourne doucement. Je sais que brusquement le beffroi va m’apparaître au-dessus des toits de la ville haute, tout debout, avec son campanile posé comme une couronne trop petite sur sa grosse tête rocaille un peu comique et son cadran rouge et or, pareil à une décoration de jubilé (…) La Grand-Place. Une esplanade de pavés nus et blancs que l’ombre des maisons envahit à moitié. L’Hôtel de Ville reste tout illuminé, ogives de pierre, clocheton d’ardoises, symphonie en gris et bleu délicieusement désaccordée entre les deux maisons espagnoles dont les briques roses chantent en majeur (…) C’est devant le théâtre que je me retrouve. L’inévitable fronton gréco-romain, l’inévitable péristyle vaguement composite. Mais pourquoi ces trois énormes grilles de fer qui font penser à une prison, à des erreurs judiciaires anciennes… »[22].

Mesdames, Messieurs, Chers amis, « D’où vient donc cet homme ? », se demandait Pierre Mertens. Il est né dans une famille bourgeoise le 13 décembre 1896 à Ghlin. Son père, Bernard Plisnier était instituteur. Ayant adhéré au socialisme après sa rencontre avec Arthur et Gustave Bastien, négociants aisés et fondateurs du cercle socialiste de Mons, Bernard Plisnier milite aux côtés d’Alfred Defuisseaux. Mais il perdra son poste d’instituteur à cause de ses convictions socialistes. Par amitié, les frères Bastien l’engagent alors dans leur entreprise comme voyageur de commerce, puis de gestionnaire. En 1910 la famille Plisnier s’installe à Mons, au 10 rue Chisaire. Habitué à jouir des avantages de l’aisance matérielle, l’enfant et ensuite l’adolescent ne peut qu’être choqué par la misère de celles et ceux qui vivent dans les faubourgs de la ville et les communes avoisinantes du Borinage. En 1919, il collabore régulièrement à la rédaction de l’Exploité, organe de l’extrême gauche du Parti Ouvrier Belge, dirigé par Joseph Jacquemotte. Il anime l’Association des Etudiants socialistes où il impose ses thèses marxistes en faisant rejeter les thèses réformistes de Paul-Henry Spaak. Parallèlement il fonde la Fédération des Etudiants wallons qui exige la constitution d’un Etat fédéral. Deux ans plus tard, en 1921, il quitte les socialistes pour adhérer au Parti Communiste qui vient de se créer et dont il est un des premiers membres. La même année est publiée sa brochure Réformisme ou révolution dont le texte datait de 1919. Plisnier ajoute alors un court avant-propos incitant le lecteur à remplacer de lui-même le mot « socialiste » par « communiste ».

Cela n’atteste pas, c’est le moins que l’on puisse dire, un engagement théorique cohérent, attentif au sens des mots, des idées et des doctrines. Inversement, et je crois que Marc Quaghebeur a raison d’insister en ce sens, ce détail révèle une force de conviction sincère en faveur de la justice sociale et de l’amélioration de la condition ouvrière. Pour quelqu’un issu de la bourgeoisie, en 1919, devenir socialiste cela représentait quelque chose, c’était franchir un pas. En ajouter un autre dans la foulée et s’inscrire au Parti communiste, n’était pas non plus anodin. D’autant que son engagement n’est pas sans présenter une dimension sacrificielle. Il se dévoue à la cause du Parti, consacrant son temps, son énergie, son talent à des tâches, des travaux et des missions qui l’absorbent complètement au point de l’isoler des courants artistiques et littéraires nouveaux, notamment le surréalisme. Pire, Plisnier accepte de ne pas publier ses écrits dans lesquels le parti décèle les relents de ses origines bourgeoises. Il aurait même été, faisant partie du bureau de censure du Parti, jusqu’à voter contre un de ses propres livres[23]. Nul doute que Plisnier vive cette contrainte, ce sacrifice à la Cause avec une dévotion toute chrétienne : son aisance matérielle et culturelle, son bien-être bourgeois (un commentateur a pu établir qu’entre 1901 et 1921, il n’y eut pas moins de vingt et une servantes déclarées au registre de la population qui se succédèrent dans la maison Plisnier) constituent une faute originelle dont il doit obtenir le pardon en immolant les poèmes qu’il ne peut pourtant s’empêcher d’écrire, d’écrire avec fougue, avec passion, mais aussi avec douleur et culpabilité : « Ainsi, / devant ce monde sans marée / où nul délire / ne lève plus,/ je dis aux pauvres que je suis / plus dénué / que les plus pauvres./Mais les pauvres touchent mes bagues »[24] Les mots « pauvres » ou « bagues » traduisent bien, cette dimension messianique. De même que les termes « se dévouer à la Cause » évoquent inévitablement le rappel d’un sentiment d’éternité voire de divinité dès lors que Dieu, dans la série de causes à effets qui fonde notre connaissance est, selon la philosophie chrétienne, la Cause première, la Cause absolue dont tout le reste découle. Avec quand même une petite difficulté, que le romancier Plisnier nous a fait toucher du doigt : quelle est la part de responsabilité de dieu dans la déchéance et le mal dont sont coupables ou bien sont rendus coupables les  créatures de Dieu, c’est-à-dire nous les êtres humains, les effets humains de la Cause première ? Chiasme extraordinaire : le romancier ne juge pas ses créatures mais, reconnaît Plisnier, le romancier lui sera jugé par Dieu. Alors que Dieu au jour du Jugement dernier portera un jugement sur chacune et chacun d’entre nous, quand personne ne jugerait dieu lui-même, cause du mal tout autant que cause du bien. Réécoutons cette phrase où Plisnier nous dit que le roman « fait lever dans l’âme de ceux qui le lisent ces grandes questions qu’ils doivent résoudre eux-mêmes ».

Telle est la puissance du roman par rapport à d’autres modes d’approche de la vie : il ne se satisfait pas d’une explication mais tente au contraire d’aborder la vie de l’homme non pas comme étant morcelée en éléments et activités distincts, mais comme un tout, comme une totalité occupée de se vivre en tant que telle  à tout moment. Quoi que je fasse et que je décide, je suis à tout moment tout ce que je suis, mon corps avec mes possibilités, mes besoins, mes contrariétés, avec mes sentiments, mes souvenirs, mes responsabilités, la conscience de ce que j’ai fait de bien et de mal, ma culpabilité ou ma satisfaction, et puis tous les réseaux de ce qui se dit, se pense et se décide à mon sujet et que je charrie avec moi, comme je charrie le sang de mes ancêtres et la culture de la société à laquelle j’appartiens ou qui est mienne. « Le roman, une des formes de la représentation de la vie a toujours dû sa grandeur et sa force véritable au sentiment de la continuité, du cours lent du destin, de l’union mystérieuse de tous les éléments du monde ». Quant à l’existence de Dieu, elle n’a cessé d’être pour Plisnier une interrogation authentique. Il a connu des moments d’athéisme profond, et d’autres, de crise mystique. A 18 ans, une nuit, il se laisse enfermer à l’intérieur de la Collégiale Sainte Waudru. De cette expérience il écrivit qu’il « lui est arrivé pour la première fois de douter qu’il doutait de Dieu ». Entendez bien les mots « douter de douter ». On ne peut mieux dire à quel point la question jamais ne sera tranchée. Peut-être faut-il suivre Albert Béguin qui voyait en lui « un Chrétien sans église »[25], mais je n’en suis pas sûr, je crois que tout Plisnier n’existe, n’a de sens que par la foi chrétienne, et qu’elle n’était pas séparable de l’Eglise catholique. Jean-Paul Bougard a raison de souligner qu’à l’hôpital d’Ixelles où il va s’éteindre le 17 juillet 1952, Charles Plisnier a réclamé la présence de l’aumônier, s’est confessé et a reçu, ce qui n’est pas fréquent comme le fait remarquer le Père Collignon, curé d’Ixelles, les saints sacrements par la pénitence : « Sacramentum penitentiae extremae unctionis et viatici elemosinae »[26].

Ainsi Plisnier a-t-il pu confier dans une lettre à un ami : « Il n’y a pas vraiment eu d’errance dans ma vie. Mon goût des âmes m’attirait ici, mon devoir civique là et cela faisait un zigzag apparent. Mais j’accomplissais mon destin, et je n’ai jamais reculé…Ma vie actuelle est une synthèse de toutes ces forces hostiles, car j’unis la révolution et Dieu, et j’ai connu que la manière la plus efficace de servir est de chercher, sur tous les plans, la vérité »[27]. La synthèse des forces hostiles, chercher la vérité…que veut-il dire ? Pour le comprendre il faut garder présent à l’esprit le fait que la foi, la dogmatique, la théologie catholiques reposent tout entières sur des paradoxes insolubles. Comme dit Deleuze à propos de Leibniz, la théologie est une logique de paradoxes : Dieu est une personne en trois ou trois personnes en une. Il s’est fait homme par transubstanciation, il eut un corps, mais avait-il une âme ? Il ne pouvait prendre corps que par le corps d’une femme : cette femme ne pouvait donc, avec un dieu sans corps, avoir de rapport sexuel préalable à la conception. Il fallait donc qu’elle soit vierge et mère. Si Dieu a créé l’univers, il a aussi créé le malheur et la pauvreté, notamment celle de ces hommes et de ces femmes que l’adolescent Plisnier voit de ses propres yeux souffrir dans les mines du Borinage. Autre paradoxe, la trahison de Judas. Jésus savait qu’il allait être trahi, qu’un de ses apôtres allait le trahir. Pourquoi Judas, pourquoi lui. Pourquoi cet acte horrible, la trahison d’un ami, mais trahison dont avait besoin la mythologie chrétienne (c’est le sujet d’une très belle pièce, peu connue, de Marcel Pagnol[28]). En conclusion, sous sa forme la plus ramassée le paradoxe de la mythologie chrétienne  peut se formuler comme suit : croire parce que tout porte à ne pas croire. L’attitude requise est celle du sacrifice.

Aussi, si la mythologie chrétienne a ses martyrs, la Révolution aura-t-elle les siens. Lors de la conférence précédente à propos du Saint-Barthélemy sculpté par Jacques Dubroeucq j’avais évoqué les attributs nécessaires qui accompagnent la représentation des martyrs, comme l’écorchoir dans la main de Barthélemy ou encore les tenailles avec lesquelles furent cisaillés les seins de Sainte Agathe. Dans Faux passeports, la deuxième nouvelle intitulée Ditka, est le récit de ce qui s’est passé, de ce qui est arrivé à une jeune femme superbe de beauté, de vie et de conviction révolutionnaire. Elle fut aimée par un de ses compagnons de combat, lequel raconte : « Je lui confessai ma lâcheté, mon pauvre héroïsme, la lucidité de ma raison, et que ma main était si pesante parfois que je n’osais l’élever pour toucher une page, toucher ma tempe.  « Ah ! c’est donc cela, dit-elle, arrachant sa robe, que j’aime avec mon corps ! » Et elle fut si belle …Effroyable journée. J’entends la cloche du dimanche. C’est un vrai péché, un vrai péché. Son corps, je le touche, je l’ai, je l’emprisonne dans mes bras. Les paysans passent quand les fenêtres s’éteignent »[29].

Remarquons que lorsqu’il qualifie leur étreinte de péché c’est par rapport à la cloche de l’église, mais aussi par rapport aux paysans, aux gens du peuple. La Cause, que ce soit celle de dieu ou celle de la révolution, n’apprécie pas beaucoup, en effet, que les êtres humains éprouvent désir et plaisir et puissent aimer en-dehors d’elle. Malheureusement, Ditka sera prise par la police bulgare. Plus tard, elle apparaîtra à celui qui la retrouvera, probablement l’auteur, Plisnier lui-même, le dieu-romancier qui l’a créée, comme n’étant plus que l’ombre, le fantôme décharné de la femme qu’elle a été : « Vous avez trouvé une femme qui a fait connaissance avec les procédés d’instruction les plus raffinés. Cela ne va pas sans un peu de sang, un peu de chair. Vous n’avez pas vu Ditka (…) Elle recula : Dites-lui, dites –lui ce que vous avez vu…Ses mains tâtonnaient sur sa poitrine. Soudain déchirée, sa robe fut ouverte. Le linge arraché je vis, à la place où sont les seins, deux cicatrices immenses et toutes rouges »[30]. Notez  si vous  le voulez bien un détail formel, lié donc à la forme par laquelle Plisnier nous livre le contenu de son récit, il utilise deux fois le même mot « arracher » pour dire que Ditka s’est déshabillée. Si on peut accepter le verbe dans la deuxième scène, étant donné son désespoir et sa souffrance, il nous paraît moins approprié, trop violent dans la première, il nous surprend : « Ah ! c’est donc cela, dit-elle, arrachant sa robe, que j’aime avec mon corps ! ». Vous avez compris que par cette touche de style Plisnier établit le lien entre ces deux moments. L’un annonce l’autre et, retour de l’histoire sur elle-même, la seconde scène, celle où l’on « voit » non seulement la robe, mais les seins arrachés, confère à la première une plus grande intensité, celle du pressentiment, voire même de l’annonce au sens chrétien du terme.tente de se fondre dans les masses ouvrières, tout en sachant que cela, le fait qu’il soit un  écrivain, un poète, trahit aux yeux de tous ses origines bourgeoises, sa culture, son aisance, les servantes de la famille… «mon âme rayonne et se défait / J’ai perdu ma trace / J’expie ma naissance en forme d’étoile / et le sacre de mon flanc »[31]. Ces vers, publiés en 1935, extraits d’Elégies sans les anges (!), ont été écrits en 1922.

« J’expie ma naissance », nous pouvons, après ce que qui vient d’être rappelé, comprendre le sens de cette formule, le sens de cette expiation. Mais pourquoi y ajouter l’expiation du « sacre de mon flanc » ! Si l’on considère que la femme, qu’Eve est née de la côte, du flanc d’Adam, le sacre dont il est ici question est celui du mariage. Ces mots, dans l’écrin poétique par lesquels Plisnier nous les livre, font écho, je crois, à un épisode de la vie de Plisnier, souvent passé sous silence par ses biographes et ce, avec la caution de l’auteur lui-même. Episode qui n’est réapparu que récemment dans cet article de Bougard que j’ai déjà cité, publié ici à Mons, par les soins de Claire Lejeune dans les Cahiers du Symbolisme[32] : avant celle qui allait partager toute sa vie, Alida Depriez, dont il fait la connaissance et tombe amoureux en 1920, Plisnier a contracté en juin 1917, un premier mariage avec Yvonne Save, fille d’un futur échevin libéral de la ville de Mons. Yvonne est de quatre années, plus âgée que lui. Le divorce sera prononcé à Schaerbeek, en juillet 1921. Quelques mois plus tard, le 23 novembre, Charles Plisnier épouse Alida Depriez. Mariage raté, et divorce mal surmonté. Plisnier :  je vous ai cité ces vers par lesquels il dit « expier », je vous ai dit aussi, Charles Bertin le confirme, qu’il n’aimait pas y faire écho. Il y a là comme une culpabilité non cicatrisée. Je la mentionne non par un souci de psychologisme mais pour introduire le roman sur l’analyse duquel nous allons poursuivre et clore notre rencontre de ce soir. Le titre, Mariages, vous le connaissez, est le plus célèbre de tous les écrits de Charles Plisnier. Si on voulait le résumer en quelques mots, il s’agit d’une impitoyable démonstration de l’échec quasi inexorable qui attend les couples, qui attend tous les mariés.

L’argument principal de Mariages c’est l’histoire d’une famille riche, propriétaire d’une entreprise ancestrale et dont la fille Fabienne va, sur base d’une décision volontaire, d’un calcul mûri, réfléchi, débattu avec son oncle, le chef du clan, épouser un jeune homme ambitieux et capable, mais d’origine populaire. Celui-ci va très rapidement s’approprier tous les pouvoirs, dépouiller avec la complicité passive de Fabienne, le père de celle-ci. L’usine lui appartient, Fabienne à qui il a fait un enfant lui appartient, la demeure familiale lui appartient. Cependant le couple qu’il forme avec son épouse repose sur l’insatisfaction sexuelle de Fabienne. Par contre, comme poussé par le besoin de se prouver à lui-même qu’il est réellement le chef d’entreprise, le mâle dominant, Maxime Salembeau va se lancer dans d’incessantes coucheries avec des femmes de rencontre ou de passage et puis finalement, de manière plus durable avec une blonde incendiaire. Le père de Fabienne s’en est rendu compte. Fabienne elle-même commence à s’en douter, jusqu’au jour où fouillant les affaires de son mari elle découvre qu’il est occupé de « réaliser » comme on dit les actifs de la société, pour les transférer à l’étranger où il compte refaire sa vie avec, dans son lit, la blonde et dans ses poches, l’argent des Chardin. Fabienne ne peut en supporter davantage. Elle se procure du poison et assassine son mari. Le médecin, un ami, gardera le silence. La vie continue.

On pourrait croire, le roman est ainsi présenté la plupart du temps, qu’il s’agit d’une critique de l’univers bourgeois. Ce qui importe, en premier lieu, ce sont les titres de propriété, l’argent. La première partie a d’ailleurs pour sous-titre Doit et avoir. Formule comptable qui dit bien que ce n’est pas un couple qui va se construire entre Fabienne et Maxime, mais un contrat, une comptabilité. Ce n’est pas de l’attachement humain que l’on transmet, c’est une entreprise, une fabrique de chaussures que l’on s’approprie et qui transcende tout le reste. Mais même à ne focaliser notre attention que sur cette entreprise, celle-ci doit affronter des moments critiques : investissements nécessaires, licenciements , restructuration, modifications du capital… Mais il est d’autres moments critiques pour une entreprise familiale davantage liés à l’humain. Ce sont les moments disons « biologiques ». La naissance d’un enfant, c’est à dire d’un héritier, la mort, c’est à dire une succession, et bien entendu le mariage, c’est à dire un partage ou une passation de pouvoir. Le mariage, consacré, légitimé et notarié, est une institution nécessaire au devenir d’une entreprise familiale. Sans mariage, il n’y a pas de descendance, et donc pas de quoi assurer la pérennité de la fortune. Mais, pour qu’il y ait descendance, il faut qu’il y ait procréation. La procréation est nécessaire à la perpétuation de la famille et de son entreprise. Mais procréer cela ne se fait pas, pardonnez-moi l’expression, tout seul et au premier coup. Il faut être deux, et s’y reprendre à plusieurs fois. Et surtout, cela peut se faire dans le désir et la satisfaction amoureuse et sexuelle ; mais cela peut aussi se faire dans l’absence de plaisir. Dans un cas comme dans l’autre, ces personnages humains que nous apprenons à connaître au fil des pages, avec leurs ambitions, leurs malheurs, leurs succès, et leurs chagrins sont tout entiers absorbés par les relations financières qui les lient : entre héritiers, entre le père qui veille sur l’argent du fils, entre l’oncle qui a autorité et le reste de la famille, entre le beau-fils ambitieux et le beau-père riche…Mais, encore une fois, ils doivent en passer par l’acte sexuel. Et puis il y a les sentiments, de même que cette espèce de malédiction que l’on pourrait appeler le passé au présent, la mémoire, le souvenir. Ce passé dont plusieurs fois, au cours de ce cycle de conférences, je vous ai dit qu’il ne se refermait jamais complètement.

Le vieux Fraigneux – il n’est pas si vieux, 55 ans, mais il vient de prendre un coup de vieux en étant dépossédé par sa fille et son beau-fils – il les revit, les souvenirs du passé, ou plutôt il les vit au présent. C’est dans le présent que le passé se tient là, dans sa mémoire : la mort de sa femme ou le départ de son fils ; et il souffre, il souffre à un point tel qu’il ne trouve du réconfort qu’auprès d’une toute jeune maîtresse. Le roman en effet ne repose pas que sur le couple Fabienne-Maxime. Il y a d’autres couples : une cousine de Fabienne, Marcelle d’abord avec son mari, Jacques, dont Plisnier ne cesse de nous dire qu’il est juif et qu’il a le nez crochu (le roman est écrit au moment de la montée du nazisme en Allemagne, mais aussi d’un antisémitisme français qui conduira les juifs au Palais d’hiver) ; le couple de Marcelle avec d’autres hommes ; le couple du père Fraigneux avec sa jeune maîtresse, le couple d’une autre cousine de Fabienne, Christa qui elle aura choisi la pauvreté et l’amour de Gérard ; les couples multiples de Maxime avec différentes femmes dont la blonde avec laquelle il entend commencer de vivre.

Ce qui sous-tend le roman de Plisnier, qui est constamment présent, de façon explicite et implicite, ce qui, d’une certaine façon justifie le titre Mariages alors que ce dont on ne cesse de clicher Plisnier serait la critique des mariages bourgeois, la critique de la préoccupation exclusive attachée à l’argent, à la propriété, au capital, ce n’est pas l’argent, ce n’est pas la critique d’une classe sociale, ce n’est pas l’inhumanité comptable des intérêts, c’est le plaisir sexuel, le désir féminin, la jouissance de la femme. Vous pouvez lire de la première à la dernière page ce roman de Plisnier, ce qui fait problème, ce n’est pas l’arrivisme de Maxime sorti de la condition ouvrière, ce n’est pas l’avenir de l’entreprise, ni la tristesse des années qui passent : c’est le plaisir que la femme éprouve ou n’éprouve pas avec son partenaire. Fabienne et sa cousine Marcelle, dès les premières pages ne cessent de s’interroger de façon pudique : qu’est-ce que l’amour ? et de façon plus directe : qu’est-ce que l’amour physique ? Elles en rêvent, elles l’attendent. Mariées, elles le redoutent la première nuit et ensuite ne cessent de tenter de se justifier à elles-mêmes le fait que l’amour après tout n’est que secondaire, n’est qu’une illusion que l’on trouve dans les livres, les romans à l’eau de rose.

Mais, ressurgi du fin fond de leur mémoire d’enfants gâtées et protégées de la vie, protégées de la sexualité qui nécessairement s’y attache, réapparaît leur cousine Christa. Fabienne et Marcelle ont pris quelques jours de vacances sous prétexte que la fille de Fabienne est pâle, au bord de la mer. Là, elles voient une femme se promener avec son enfant, un petit garçon. Peu à peu elles se rendent compte que c’est leur cousine, la scandaleuse Christa qui a vécu une histoire d’amour avec un homme marié, Gilbert. Et elle en déborde d’amour, Christa, de son Gilbert. Quel que soit le sujet de conversation, cet amour éclate à tel point que Marcelle n’en peut plus et demande à Fabienne : est-ce possible qu’elle aime, qu’elle aime avec son corps ? ( p.279) Elle est terrible cette page, parce que se posant ces questions, ce qu’elles s’avouent implicitement, c’est leur malheur réciproque, avec un mari que non seulement elles n’aiment pas mais qu’en plus elles supportent, jour après jour et surtout nuit après nuit.

Manichéisme de Plisnier : on ne peut que choisir ou l’argent ou l’amour. Cela signifie que ceux et celles qui pensent d’abord à leurs biens, à leur sécurité financière, ne peuvent aimer, ne peuvent éprouver ce sentiment. Celui-ci, semble penser Plisnier, ne trouve son plein épanouissement, son aboutissement final, son « entéléchie » dirait Aristote, que dans le plaisir sexuel réel de la femme, lequel ne serait possible que si celle-ci ressent qu’elle aime et qu’elle est aimée. Inversement, et selon le raisonnement inverse, chiasmatique, celles et ceux qui partagent une relation sexuelle épanouie, ne peuvent que s’aimer pleinement et donc être pauvres. C’est le cas du seul couple heureux de ce roman, Christa et Gilbert. Ce manichéisme, cette vision binaire, est, je crois, la faiblesse du roman en même temps que sa force. Faiblesse, car rien n’autorise à penser que les couples riches ne s’aiment forcément pas et ne partagent pas une vie sexuelle heureuse. De même rien n’autorise à poser en principe que les pauvres s’aiment tous et, entre les murs gris de leurs chambres, connaissent des plaisirs « divins » (c’est le terme utilisé par Plisnier : jouissance divine).

Pourtant le roman fonctionne : je veux dire par là que la lecture prend ! Comme si, d’être aussi tranchés, les caractères, les sentiments faisaient mieux ressortir, et telle est sa force, leurs tensions et leurs affects. Il n’y a pas beaucoup de répit, il n’y a pas de plages d’apaisement. Le roman ne se présente pas comme une succession de moments difficiles et de moments heureux. On a plutôt le sentiment de passer d’une douleur à l’autre. Il n’y a tout simplement pas de moments heureux dans ces Mariages, mais l’amplification sérielle de drames vécus, la montée vers un drame qui va éclater et que rien ne peut empêcher. Prenons l’exemple de Marcelle : après avoir rencontré Christa, après avoir lu de façon indiscrète le journal personnel de Christa (symbolique des noms : Christa/Christ ; voire « Salembeau »), après avoir trouvé la confirmation de ce qu’elle pressentait, à savoir sa propre insatisfaction sexuelle et, au contraire, le bonheur de l’amour physique éprouvé par Christa, elle met au point une stratégie : fatiguer son mari durant la journée par des parties de tennis, profiter de son assoupissement le soir, porter une tenue plus légère que son traditionnel pyjama, penser à faire glisser la bretelle de sa combinaison et essayer de tenter de cette façon une relation plus heureuse pour elle et pour lui. L’échec sera immédiat et cruel. Elle sera traitée d’hystérique. Pourtant on a envie d’y croire, pour elle, que ce sera possible, que ça marchera son bricolage amoureux. La tension chez Plisnier est constante ; une sorte de nudité de l’âme en proie à une forme de cruauté dont je ne connais d’exemple que dans les romans, le théâtre ou le cinéma scandinaves. On n’est pas loin des Strindberg, Bergman, Dagerman, Lagerkvist, Vesaas, …Il serait d’ailleurs peut-être intéressant de chercher pourquoi est-ce en Suède, de Malmö à Kiruna, que Gilbert est envoyé démarcher commercialement, laissant Christa seule.

Nudité constante des corps et des âmes. Cruauté de l’auteur. Mais « La cruauté du romancier n’est pas une recherche de plaisir : c’est une souffrance ». Le dieu-romancier souffre pour ses créatures. Mais pourquoi ? Pourquoi tout sacrifier à ce travail de l’écriture, à cette histoire romancée, à ce récit fictif où des êtres imaginaires souffrent, se déchirent et font souffrir ? En posant cette question, nous revenons à la première phrase qui ouvrait la présente conférence : qu’est ce qu’un roman ? Réécoutons une fois encore Plisnier « Le roman est l’un des moyens dont l’homme dispose pour l’éclairer sur lui-même et se situer dans l’univers ». Cela semble aller de soi. Pourtant vous me permettrez de considérer au contraire que cela ne va pas du tout de soi. Car faire du roman un instrument de découverte de soi-même et de l’univers cela va à l’encontre de l’avis, peut-être pas unanime, mais en tout cas le plus généralement répandu qui voit dans le roman une œuvre de fiction et donc irréelle, un passe-temps, un objet qui aide à tuer le temps, un instrument de divertissement. Le divertissement, c’est ce qui di-vertit, ce qui détourne, nous détourne. De quoi ? De nous-mêmes. C’est pour ne pas penser à nous-mêmes, à notre vie, à nos problèmes que nous lisons les aventures imaginaires, fictives de « personnages ».

Et voilà que Plisnier, d’un revers de phrase, oppose à ce rôle accessoire du roman celui, supérieur, d’être un instrument de connaissance de ce qu’est l’homme et de ce que signifie être-au-monde, se situer dans l’univers, ou, plus simplement, vivre.

Le roman naît avec Cervantès. Or, chacun le sait, le problème de Don Quichotte, ce qui le met en mouvement, ce qui lui fait abandonner ses biens et sa famille, pour s’en aller sur les chemins, c’est son amour immodéré pour les romans de chevalerie. Il veut être chevalier lui aussi et interprète tout ce qu’il rencontre selon cette vision chevaleresque de la vie. La plus célèbre de ses aventures est son combat contre ce qu’il croit être des géants, à savoir des moulins à vent.

Nous connaissons cependant un autre exemple de personnage fictif influencé par les livres : Emma Bovary. Ce sont ses lectures qui lui ont monté à la tête et échauffé le corps, qui lui ont fait croire à la réalité de l’amour, à la réalité d’un amour romantique autre que les sentiments conjugaux quotidiens partagés avec son mari. Elle en lit tellement de ces histoires dangereuses pour la santé morale et physique que la famille décide d’agir : « Il fut résolu que l’on empêcherait Emma de lire des romans…N’aurait-on pas le droit d’avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d’empoisonneur ». Retenons le mot « empoisonneur ». Vous savez en effet que poison il y aura, un poison que la malheureuse Emma ira prendre chez le pharmacien Homais, et qu’elle en mourra.

Danger donc de la lecture des romans, danger sur lequel ne cesse d’insister l’auteur de Mariages. Ici les livres sont très présents, ils sont ce à quoi il faut se référer pour se conduire dans la vie. Lorsque Salembeau redoute de faire tache dans le milieu des Chardin, il court s’acheter un manuel de savoir-vivre. Lui qui a connu un problème sexuel, une « panne » avec son premier amour, il redoute la première nuit avec Fabienne, et s’y prépare en potassant des livres d’éducation sexuelle. Il y a aussi les livres de comptes de la fabrique ou le carnet secret de Christa dont la lecture sera pour Marcelle le déclencheur d’une quête d’identité à travers diverses expériences sexuelles. De même tous ces problèmes avec le jouir féminin, à en croire le dieu-romancier, proviennent directement de la lecture des romans d’amour ! Des nombreux passages où cela est affirmé, je ne vous en citerai que deux où l’on voit apparaître également le mot poison : « Chère amie, ce qui nous empoisonne, ce sont tous ces romans bourrés d’amour » (p. 65) et « Marcelle disait que ces romans où les femmes empoisonnent leur mari était d’un vieux jeu inacceptable » (p. 112). Cette façon d’annoncer par un mot ce qui va survenir, nous l’avons déjà pointée à propos de Ditka. Mais dans le cadre d’une nouvelle, la répétition d’un mot est plus facilement perçue. Le retour, même seulement mental, du lecteur sur ce qu’il vient de lire est pour ainsi dire immédiat. Par contre l’empoisonnement de Maxime par Fabienne ne s’effectue que quelque quatre cent pages plus tard. Il y a là comme une invitation à relire, à revenir en arrière et à donner aux mots un sens nouveau, autre, en fonction de ce que nous connaissons de ce qui va advenir. Retour de l’histoire sur elle-même.

Signalons que nous avons déjà évoqué une autre héroïne qu’Emma Bovary et Fabienne Chardin qui a recours  au poison pour quitter l’état de dépendance et d’insatisfaction sexuelle auquel elle est condamnée par le mariage : Thérèse Desqueyroux. Le résultat de son acte occupe une position intermédiaire dans la mesure où le poison n’est pas utilisé contre elle-même, qu’elle l’administre bien à son mari, mais que celui-ci ne meurt pas. Ce roman de François Mauriac avait été publié une dizaine d’années plus tôt.

 

Le roman est né avec Cervantès. C’est-à-dire à la Renaissance[33], dont je ne cesse de vous dire qu’elle marque l’apparition de l’être humain comme force créatrice et non plus comme simple créature, comme liberté de création, liberté immanente et non plus comme serf-arbitre créé et soumis par une transcendance. Je vous ai dit aussi, rapidement, en commençant, au détour d’une phrase que la Renaissance avait ouvert cette période appelée les Temps Modernes. Période marquée par les grandes avancées rationalistes et scientifiques de Galilée et de Descartes qui vont poser les fondements de la science moderne. Une science qui va considérer l’homme et l’univers en tant qu’objets connaissables, objets d’exploration technique et mathématique. Désormais l’homme et l’univers vont être scrutés par le biais de disciplines scientifiques séparées : sciences exactes et sciences humaines vont traiter l’homme en objet et ce, suivant les principes de cause à effet.

Mais un être humain n’est pas qu’un objet pour la médecine, la psychologie, la sociologie ou l’économie…Il est un être entier qui a conscience de lui-même et du monde, de sa liberté et de celle d’autrui. Il ne s’agit pas de nier l’importance pour le progrès de l’humanité de ces avancées scientifiques mais d’affirmer que l’on ne peut accepter de croire qu’elles peuvent entièrement régir notre vie. Or, il revient à un grand romancier du XXème siècle, Milan Kundera de l’avoir formulé : en même temps que Descartes et Galilée, en même temps que le mathématico-physique, avec Cervantès s’est formé un grand art européen qui n’est rien d’autre que l’exploration de l’être humain en tant que tel : ce grand art européen est le roman. Je vous lis donc un extrait de Kundera qui fait écho à l’affirmation de Plisnier : « Découvrir ce que seul un roman peut découvrir, c’est la seule raison d’être d’un roman. Le roman qui ne découvre pas une portion jusqu’alors inconnue de l’existence est immoral. J’ajoute que le roman est l’œuvre de l’Europe ». Et, autre phrase qui fait écho à cette « union mystérieuse de tous les éléments du monde » : « comprendre le monde comme ambiguité, avoir à affronter, au lieu d’une seule vérité absolue, un tas de vérités relatives qui se contredisent, posséder donc comme seule certitude la sagesse de l’incertitude exige une force non moins grande ». Cela exige une force pourquoi ? Parce que « l’homme souhaite un monde où le bien et le mal soient nettement discernables car est en lui le désir, inné et indomptable, de juger avant de comprendre. Sur ce désir sont fondées les religions et les idéologies. Elles ne peuvent se concilier avec le roman… »[34].

Le roman est toujours ambigu : Fabienne a-t-elle raison de tuer ? Ne doit-elle pas être condamnée ? Mais de quel droit Maxime peut-il continuer à abuser du corps de Fabienne, non seulement parce qu’il lui est infidèle mais parce qu’il la contraint à une vie sans plaisir sexuel ? : « Dans ce ou-bien ou-bien est contenue, écrit Kundera, l’incapacité de supporter la relativité essentielle des choses humaines. L’incapacité de regarder en face l’absence du Juge suprême ».

Mesdames, messieurs, le roman est un outil de découverte de l’humanité, indispensable au politique au sein, oserai-je le préciser, d’une démocratie libérale dont l’objectif et l’ambition sont d’organiser la vie en commun de tous ces individus faits d’une liberté essentielle. J’espère avoir pu montrer que la lecture de Charles Plisnier, romancier de Mons, nous fait avancer dans la découverte de cette humanité en nous. Quelle est celle-ci ? De la question « qu’est-ce qu’un roman ? », nous avons été naturellement amenés à demander « qu’est-ce qu’un être humain ? ». La réponse se laisse pressentir dans cette insistance sur l’influence possible de la lecture : l’être humain en effet est cet être qui ne se limite jamais à la réalité mais sans cesse la dépasse vers une image de celle-ci. Aucun comportement, aucune activité humaine n’y échappe, aussi prosaïque soit-elle. Tout ce qui touche à l’humain est affecté d’imaginaire. L’acte procréateur appelle amour et érotisme. La mort appelle le travail de deuil, l’ensevelissement, le respect voire la croyance aux dieux. Mais de tout ceci nous reparlerons à propos de la peinture d’Anto-Carte.

 

Richard Miller ©

 

[1] Charles Bertin, Charles Plisnier Une vie et une œuvre à la pointe du siècle, Talus d’approche, 1996, p. 79.

[2] Pierre Mertens, in Charles Plisnier, Faux Passeports, Bruxelles, Labor, 1991, p.346.

[3] Marnix Beyen, in Histoire de la littérature belge 1830-2000, Paris, Fayard, 2003, p. 115.

[4] Charles Plisnier, L’homme et les hommes, Paris, Corrêa, 1953, p.8

[5] José Fontaine, Plisnier et la question nationale, in Entre l’Evangile et la Révolution Charles Plisnier, Bruxelles, Labor, 1988, p. 111-123.

[6] Cf. Encyclopédie du Mouvement wallon, Institut Jules Destrée, Charleroi, 2000, tome II, p.868.

[7] Charles Plisnier, cité in Jean Roussel, La vie et l’œuvre ferventes de Charles Plisnier, Rodez, 1957, p.28, repris in Paul Dirkx, « La France, rien que cela et tout cela ». Charles Plisnier, collaborateur « français » des Nouvelles Littéraires,  in Ecriture et engagement Actualité de Charles Plisnier, Cahiers internationaux du Symbolisme, Mons, numéros 89-90-91, 1998, p. 90.

[8] Sade, Idées sur les romans et sur le mode de la sanction des lois, Paris, Mille et une nuits, 2003, p.20-21.

[9] Charles Plisnier cité in Charles Bertin, op. cit., p.80.

[10] Ibid., p.81-82.

[11] Jean-Paul Sartre, François Mauriac et la liberté, in Situations I, p.34.

[12] Ibid., p.81.

[13] Ibid., p.84.

[14] Francis Scott Fitzgerald, De l’écriture, trad. J.Tournier, Bruxelles, Complexe, 1991, p.35.

[15] Ibid., p.86.

[16] Charles Plisnier, Mariages, Paris, Buchet-Chastel, 1977, p. 55.

[17] Ibid., p. 67.

[18] Ibid., p.72.

[19] Paul Dirkx, op. cit., p. 95. Cf également Paul Dirkx, in Histoire de la littérature belge, op. cit., p.391-400.

[20] Charles Plisnier, op. cit., p. 497.

[21] Charles Plisnier, Mons ma ville bien-aimée, in L’homme et les hommes, Paris, Correa, 1953, p.224-228.

[22] Charles Plisnier, Une voix d’or, in Figures détruites, Bruxelles, ARLLF, 1994, p.99-102.

[23] André Bourin, Rencontre avec Charles Plisnier, in Paru 28, mars 1947, p. 21, cité par P.Frickx.

[24] Charles Plisnier, Odes pour retrouver les hommes, in Œuvres poétiques complètes, tome II, Bruxelles, A.R.L.L.F., 2000, p.147-148.

[25] Cité in Charles Bertin, op. cit., p.96.

[26] Jean-Paul Bougard, Un démographe historien à la rencontre de Charles Plisnier, in Ecriture et engagement Actualité de Charles Plisnier, Cahiers internationaux du Symbolisme, Mons, numéros 89-90-91, 1998, p.44.

[27] Lettre à Roger Bodart, citée in Charles Bertin, op. cit., p.94.

[28] Pagnol cite d’ailleurs un extrait des Entretiens de sainte Gertrude avec le Christ (1334) : « De Salomon ni de Judas je ne te dirai ce que j’ai fait, pour qu’on n’abuse pas de ma miséricorde », Judas, Paris, Fallois, 1991, p.14-15.

[29] Charles Plisnier, Faux Passeports, p.120-121

[30] Ibid., p. 135-136.

[31] Charles Plisnier, Elégies sans les anges, in Œuvres poétiques complètes, Tome I, Bruxelles, A.R.L.L.F., 2000, p.49

[32] Jean-Paul Bougard, ibid.

[33] Cervantès a vécu de 1547 à 1616 ; Galilée de 1564 à 1642 ; Descartes de 1596 à 1650, et Jacques Dubroeucq de 1510 à 1585 .

[34] Milan Kundera, L’art du roman, Gallimard, 1986, p.17 et sq.

Richard Miller, le 2018-09-30