Richard Miller


Cinq Batailles à Mons et dans sa région - VI

La bataille de Mons (23-24 août 1914)

Durant le 17ème siècle, un nouvel « équilibre » européen est né tandis que s’effondrait le modèle « universel » du Moyen Âge. Ce modèle alliait les traditions de l’Empire romain et celles de l’Eglise : de même qu’un seul Dieu règne au ciel, un seul empereur doit par la volonté divine gouverner le monde, tandis qu’un seul pape doit diriger la chrétienté. C’est dans le respect de cette vision qu’au sortir de la féodalité des territoires d’Allemagne et de l’Italie du Nord demeurèrent unis sous l’autorité et au sein du Saint Empire Romain Germanique ; lequel avait pour vocation d’incarner et de dominer l’Europe entière. Cette idée de mission divine, la pietas austriaca, datait de Rodolphe 1er, mais c’est l’empereur Frédéric III qui lui donna toute son ampleur en l’énonçant sous la forme d’une devise : « AEIOU », soit en allemand « Alles Erdreich Ist Österreich Unterthan », ou en latin « Austriae Est Imperare Orbi Universo », c’est-à-dire « Il appartient à l’Autriche de dominer le monde »[1].

Toutefois l’Empereur ne parvint quasiment jamais à exercer une telle autorité : les territoires étaient vastes et, sans moyens de transports ni de système de communication, il était très malaisé de maintenir l’unité. D’autant qu’à la différence d’empereurs de jadis, césars ou pharaons, l’empereur romain-germanique n’exerçait pas de pouvoir religieux qui aurait confirmé et protégé son autorité « divine ». Au contraire, les relations conflictuelles, latentes ou déclarées, entre le pape et l’empereur ôtaient à celui-ci une grande part de sa légitimité ; ce dont profitaient les seigneurs féodaux locaux. Comme l’écrit Henry Kissinger : « Les Empereurs perpétuaient l’ancien idéal de gouvernement universel sans avoir les moyens de le mettre en pratique »[2]. Ce fut une des causes du morcellement de l’Europe en une kyrielle de duchés, comtés, évêchés et cités. Morcellement qui n’empêchait pas des regroupements progressifs sous une bannière nationale, de populations refusant de plus en plus l’hégémonie impériale : il en fut ainsi en France, en Angleterre, en Espagne…

Cette hégémonie avait pourtant été en passe de se réaliser au 15ème siècle lorsque la dynastie des Habsbourg, à l’occasion du mariage de Philippe le beau, fils de Marie de Bourgogne et de Maximilien d’Autriche, avec l’Infante d’Espagne, Jeanne la Folle, acquit l’Espagne et les immenses richesses que celle-ci importait du Nouveau Monde. Charles Quint d’Habsbourg, né en 1500 à Gand put envisager d’étendre son autorité à l’ensemble de l’Europe. A ce moment le Saint Empire Romain Germanique regroupe au centre du continent ce qui est actuellement l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie du Nord, la Tchéquie, la Slovaquie, la Hongrie, l’est de la France, les Pays-Bas, la Belgique…, et il ne cesse de s’étendre, compte tenu de sa propension naturelle, « impérialiste », d’absorber l’un après l’autre les territoires voisins.

 C’est à cette époque, vers 1520, qu’éclate l’affaire Martin Luther dont va émerger la Réforme. Celle-ci va affaiblir l’Eglise, le pape et, malgré ses oppositions à l’autorité papale, l’empereur. En effet, au 16ème siècle « les territoires protestants virent surtout en l’Empereur un chef de guerre viennois en cheville avec un pape décadent (…). Brisant avec Rome, ils rompaient avec l’universalité religieuse »[3].  La fidélité avait cessé d’être un devoir religieux : ce qui constituait une transformation radicale de la culture générale et une tout autre vision du monde.

Comment dès lors configurer ce nouvel espace européen ? Sur quels principes fonder son organisation ? Celui qui a été le principal artisan des principes fondateurs de la politique moderne, c’est-à-dire de la politique requise par les Etats-nations naissants fut, on le sait, le cardinal de Richelieu. Il fut le maître d’œuvre de deux concepts politiques liés l’un à l’autre : la raison d’Etat, et l’équilibre des forces. La raison d’Etat signifie que la prospérité et la force d’un Etat justifient les moyens utilisés pour garantir et développer celles-ci. L’éthique, qu’elle soit considérée de façon générale ou qu’elle soit propre à une religion particulière, s’efface devant l’efficacité de l’appareil d’Etat. Quant à l’équilibre des forces, il résulte de ce qui précède. En lieu et place de l’Empire, c’est-à-dire de l’unité impériale, ce sont des Etats-nations qui vont s’affirmer en n’ayant chacun pour soi que leur propre raison d’Etat. Un équilibre tend donc à s’imposer : chaque Etat imposant sa force et limitant, de ce fait, la force des autres.

Nous avons rappelé combien la France de Richelieu fut pionnière en la matière. Pour elle, affaiblir le Saint Empire Romain Germanique revenait à préserver ses frontières, assurer sa sécurité territoriale et accroître sa prospérité en s’étendant à l’Est. C’est bien ainsi que le comprenait Richelieu qui fut premier Ministre de France entre 1624 et 1642. Il entra donc en fonction au moment où l’Empereur tentait de refonder l’universalité catholique, de dissoudre les courants Réformistes et d’imposer son autorité en Europe centrale. Etant donné que les nations germanophones qui, pour la plupart, appartenaient au Saint Empire, étaient réparties entre Catholiques et Protestants, cette politique – la Contre-Réforme – menée par l’Empereur Frédéric II conduisit à une guerre terriblement dévastatrice qui dura de 1618 à 1648 (la Guerre de Trente Ans). Les principautés allemandes s’affaiblirent considérablement et ne purent résister aux convoitises extérieures de la Suède, du Danemark, de la France… Pour ce qui concerne plus particulièrement la France, Richelieu, pourtant évêque, n’interpréta pas en « bon » catholique la Contre-Réforme mise en œuvre par l’Empereur. Il l’interpréta en tant que premier ministre de France, conformément à la raison d’Etat. Nul doute, selon lui, que l’Autriche des Habsbourg ne voulût, sous couvert de catholicisme, affirmer sa puissance sur l’Europe centrale – autrement dit que les préoccupations religieuses n’étaient que prétextes – et ce, afin de réduire l’influence de la France. Si l’on examine la géographie politique de l’époque on constate que celle-ci était effectivement entourée par les territoires appartenant aux Habsbourg : l’Espagne, l’Italie du Nord, la Franche-Comté sous contrôle espagnol, et les Pays-Bas. A ces possessions espagnoles s’ajoutaient le duché de Lorraine, et ce qui forme aujourd’hui l’Alsace, propriété des Habsbourg d’Autriche. On comprend que Richelieu n’ait pas contraint son analyse par l’obéissance religieuse et n’ait pas hésité à allier la France catholique à des Etats protestants, ni à les aider dans leur opposition à la Contre-Réforme. A ce moment, les Habsbourg étaient en position pour réussir ce que Richelieu craignait : assurer la prépondérance autrichienne sur l’Europe. Malheureusement pour eux, ils ne furent pas capables de tirer les leçons du monde nouveau qui se mettait en place : en demeurant attachés aux convictions et aux principes du catholicisme seul, le Saint Empire se condamna à l’échec. Henry Kissinger insiste sur cet aspect de la personnalité de Frédéric II : « … sa mission séculière consistait, à ses yeux, à accomplir la volonté divine, et il insistait toujours sur le qualificatif de « saint » qui s’attachait à sa fonction impériale. Jamais il n’aurait admis que les desseins divins pussent être accomplis par des moyens non moraux. Jamais il ne lui serait venu à l’idée de conclure des traités avec les Suédois protestants ou les Turcs musulmans »[4]. Ce fanatisme religieux consacra la perte du Saint Empire, alors qu’il eût été plus rationnel de s’allier notamment à des Etats protestants. Rappelons que ceux-ci en firent eux-mêmes la proposition en 1629 et que leur seule demande pour pouvoir accepter l’hégémonie des Habsbourg était d’une part la liberté de culte, et d’autre part le droit de conserver les terres prises à l’Eglise. Frédéric II refusa et, en réponse, promulgua l’Edit de restitution obligeant les Protestants à rendre toutes les terres prises depuis 1555. Un tel Edit ne pouvait qu’intensifier le conflit. Louis XIII, sur conseil de Richelieu, participa au financement de l’effort de guerre du roi de Suède, Gustave-Adolphe, et de plusieurs Princes allemands protestants. Si cela ne nous surprend pas aujourd’hui, il n’empêche que cette politique de la raison d’Etat constituait une véritable rupture complète, un bouleversement total de la conception traditionnelle. D’autant que cette politique s’étendit jusqu’à une alliance avec l’Empire ottoman. La France, usant de ses richesses finança des belligérants, suscita des insurrections, fomenta des complots…, avec pour objectif de prolonger ce conflit dévastateur, lequel ne se déroulait pas sur ses territoires mais détruisait les principautés de l’Empire.

Si j’ai tenu à rappeler ces éléments historiques, en insistant surtout sur les deux principes corrélatifs de la raison d’Etat et de l’équilibre des forces, c’est parce qu’ils constituent l’origine lointaine, la cause, la mise en place de ce qui conduira à la Première Guerre Mondiale. La Contre-Réforme – qui n’est rien d’autre qu’une des formes historiques de la soumission du politique au religieux – peut être vue dans sa première phase comme la tentative menée par les Habsbourg d’Autriche pour imposer leur pouvoir sur l’Europe de l’Est, et s’identifier à la dynastie unique dont avait besoin l’Allemagne. C’est ce que voulurent contrecarrer Richelieu et la France. Et ils y parvinrent puisque ce sont quelque trois cent souverains qui vont se partager le Saint Empire romain germanique jusqu’au moment où, à la fin du 19ème siècle, Bismarck va unifier l’Allemagne. Avant cette unification, l’Allemagne n’était jamais parvenue à accéder au rang d’Etat-Nation : l’empereur, nous l’avons vu, était dépourvu de puissance, et chaque principauté pouvait mener la politique étrangère de son choix ou conclure des Traités avec qui elle l’entendait… Résultat : cette Allemagne désunie fut le champ de bataille de l’Europe – pensons aux conquêtes napoléoniennes – et elle fut absente des premières vagues de colonisation. Cela eut pour conséquence que « lorsqu’elle fut unifiée, elle sut si peu définir son intérêt national que son manque d’expérience produisit les pires tragédies du 20ème siècle »[5]. Au point que ce sont des évènements situés à la frontière orientale de l’Allemagne qui, par deux fois, en 1914 et en 1939, furent les déclencheurs des deux guerres mondiales, avec pour conséquence immédiate, l’ébranlement de la frontière occidentale.

Avant d’y venir, il est nécessaire de faire ressortir un aspect sans lequel on ne peut pas comprendre la succession des évènements, due aux jeux des alliances entre les nations ; alliances qui vont faire que parce qu’un jeune Serbe va tuer un archiduc autrichien à Sarajevo, la Belgique a été envahie, et qu’un Corps expéditionnaire britannique est venu se battre à Mons.

Reprenons nos deux principes. Le premier, la « raison d’Etat » peut se comprendre : il faut assurer la sécurité du territoire national et la prospérité de la population. Tout ce qui peut concourir à ce résultat est bienvenu. Le problème est de savoir jusqu’où aller ? Où est la limite ? Si un Etat n’écoute que son propre intérêt, s’il se dit qu’il a raison d’agir dans son intérêt, il n’y a aucune raison d’arrêter ni même de se limiter. L’Etat ne stoppe son expansion que lorsqu’il s’approche d’un autre Etat suffisamment fort, lui aussi, pour pouvoir imposer ses frontières, affirmer ses droits, défendre l’accès à son territoire et protéger sa population. Une telle cohabitation de plusieurs Etats-nations séparés par des frontières, ne résulte donc pas de discussions cordiales : il s’agit toujours de forces opposées, de limites imposées à la politique d’un pays qui est poussé logiquement (car si le bien de l’Etat consiste à s’accroître, nul souverain ne peut se satisfaire de l’acquis, il doit développer une politique de puissance et d’expansion) à vouloir s’imposer comme force dominante. Les plus forts vont dès lors avoir tendance à s’entendre en s’accaparant les territoires des plus faibles. Tandis que ceux-ci vont s’efforcer de survivre en empêchant l’expansion des puissances fortes. Il va en résulter deux phénomènes : une formidable course à l’armement, et la conclusion d’alliances, la formation de coalitions. Les petits pays cherchant la protection des plus grands, et les grands pays étant intéressés à protéger des petits pays souvent éloignés mais dont l’existence empêche une autre forte puissance de développer davantage encore sa force et son étendue. De là ces jeux d’alliances incessantes et changeantes qui ponctuent l’Histoire à partir des Temps Modernes.

Après les guerres napoléoniennes, les vainqueurs négocièrent le Traité de Vienne en septembre 1814. L’Autriche, la Prusse, la France représentée par Talleyrand, la Russie et l’Angleterre continuèrent de négocier y compris durant la période des Cent Jours. Le Congrès de Vienne fut suivi d’une longue période de paix jusqu’en 1854 où éclata la Guerre de Crimée, laquelle fut suivie de quelques conflits localisés qui ne s’étendirent pas. Ce fut le cas de la guerre de 1870 entre la France et l’Allemagne. On peut donc considérer que durant un siècle, c’est-à-dire jusqu’en 1914, le continent européen pris dans son ensemble vécut quasiment une période de non-guerre. On ne peut ici développer toutes les raisons pour lesquelles il en fut ainsi ; retenons seulement que le Traité de Vienne dépassait la notion d’équilibre des forces, et annonçait déjà un ordre international, un droit international. Les négociateurs eurent en effet l’intelligence de veiller à deux aspects :

  1. Ne pas démembrer la France. Ils auraient pu pratiquer de la sorte, après l’ère napoléonienne, mais ils savaient que c’eût été poser les germes de guerres futures. Ils se contentèrent de ramener la France à ses frontières d’avant la Révolution – y compris celle, franco-belge, qui nous sépare d’outre-Quiévrain.
  2. Ne plus laisser au centre de l’Europe, un patchwork de petites principautés. Les négociateurs décidèrent d’en rassembler la plus grande partie en une confédération : ce n’était pas encore l’unification de l’Allemagne, mais c’en était le début. L’Autriche et la Prusse constituaient les deux Etats majeurs de cette confédération à laquelle s’ajoutaient quelques Etats de taille moyenne. Des trois cent principautés qui existaient avant la conquête napoléonienne, il n’en restait plus qu’une trentaine, réunies au sein de la Confédération Germanique. La création de cette entité politique nouvelle doit être saluée comme une réussite très ingénieuse : trop forte pour que la France puisse l’attaquer, mais pas assez unie pour pouvoir, elle, attaquer les Etats voisins plus faibles.

Je ne vais pas m’attarder sur le conflit franco-allemand de 1870-1871, sauf pour en retenir un point capital. Accédé au pouvoir en 1862, Bismarck avait, en moins de cinq ans, chassé de la Confédération Germanique tout ce qui pouvait s’opposer à l’unification de l’Allemagne. Une unification qui provoqua le choc avec la France et qui fut consolidée par la victoire de 1871. L’annexion de l’Alsace-Lorraine annonçait nécessairement la revanche française. L’Allemagne, devenue une puissance politique et militaire au cœur de l’Europe, devenait du même coup une menace pour tous ses voisins.

Que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui a conduit à la déflagration de 1914 ? Le problème vint des pays d’Europe centrale, des populations des rives du Danube, de la région des Balkans. Je viens en effet de rappeler que Bismarck avait évacué de l’ex-Confédération Germanique les éléments autrichiens, c’est-à-dire les restes de l’Empire austro-hongrois. A tel point qu’au moment même où il était désigné « Ministerpräsident » en 1862, Bismarck avait annoncé sans détour à l’ambassadeur d’Autriche de conseiller à son empereur de ne plus installer sa capitale à Vienne, en Autriche, mais de la déplacer en Hongrie, à Budapest. Cela sembla risible. Après 1871, ce ne l’était plus. Vaincu dans sa lutte pour la prépondérance en Allemagne, l’Empire autrichien suivit le « conseil » de Bismarck. Résultat, exclu d’Allemagne, sorti en quelque sorte de son territoire germanique naturel, l’Empire n’avait plus d’autre possibilité que de s’étendre à l’Est, dans les Balkans. Au risque de se heurter aux tentations, aux attachements, aux sentiments nationalistes des différents peuples balkaniques et d’Europe de l’Est. Au risque aussi de venir heurter de front la Russie. Mais le sentiment de supériorité ancestrale des Habsbourg les poussait dans cette voie.

Si Bismarck s’était réjoui d’avoir évincé l’Autriche au profit de l’Allemagne, il jugeait les conséquences moins heureuses. Pour trois motifs. Tout d’abord l’effondrement de l’Empire austro-hongrois risquait d’avoir des conséquences néfastes pour l’Allemagne. En effet, face aux pays balkaniques musulmans la population catholique germanophone de l’Empire chercherait à réintégrer l’Allemagne. Or, cela risquait de remettre en cause la prépondérance de la Prusse protestante que Bismarck avait tant voulue – remarquons la ténacité avec laquelle resurgit la dimension religieuse ! Deuxièmement, la disparition de l’Empire, c’était malgré tout, en dernière analyse, la perte du seul Etat allié germanophone fiable. Enfin, Bismarck craignait de voir l’Allemagne entraînée dans un conflit avec la Russie. S’il a pu durant quelque quarante ans, maîtriser cette difficulté, cette menace constante pesant sur sa politique, il n’est jamais parvenu à la mater pleinement.

Tout ceci n’est toutefois qu’une des composantes d’un ensemble très complexe. Une autre grande vague historique va déferler sur cette région, à savoir la désagrégation de l’Empire Ottoman. Des pays, des territoires stratégiques, des alliances hier inimaginables devenaient soudain possibles, qui allaient faire des Balkans une zone à haut risque, le lieu de toutes les tensions demeurées vives.

Dans ces conditions, les nations européennes ne parvenaient pas à se dégager de la logique qui leur paraissait être leur seule garantie de sécurité : la course à l’armement. Le jeu des alliances était encore nécessaire, mais il apparut de plus en plus comme aléatoire, tant celles-ci se renversaient sans cesse. Par exemple, écrit Kissinger, l’Allemagne par sa politique militariste et ses positions de plus en plus menaçantes au cœur de l’Europe, favorisa après le départ de Bismarck, c’est-à-dire au début du 20ème siècle, des alliances que personne n’aurait pu supposer auparavant : la France, l’Angleterre et la Russie étaient désormais dans le même camp ! Une Russie d’autant plus dangereuse comme alliée, qu’elle était fortement tentée de s’approprier les Balkans. Alors que tous les Etats européens recommandaient plutôt de s’entendre sur une solution à l’amiable pour ce qui concernait ceux-ci, la Russie était plutôt tentée à avancer seule et, si besoin, d’utiliser sa puissance militaire. Mais la France, humiliée par la défaite de 1870-1871, par la perte de l’Alsace-Lorraine, savait qu’une alliance avec la Russie – laquelle a été signée en 1894 – était la clé de son retour sur la scène géostratégique des grandes puissances. Des observateurs de l’époque appelèrent cela « l’alliance fatale », celle qui constitua un tournant décisif vers la guerre.

Ces évolutions ne restèrent pas non plus sans conséquences sur les autres continents, en raison de l’expansion coloniale de ces mêmes Etats européens qui nous occupent. Que ce soit en Afrique ou en Asie, les intérêts, les alliances, les rivalités, parfois les conflits se multipliaient également. Il serait vain, en un exposé, de tenter une présentation exhaustive de ces différents facteurs, mais il était nécessaire de les mentionner rapidement car ils n’ont pas été sans influencer les décisions. On peut citer par exemple la politique navale de l’Allemagne plus menaçante à l’égard des intérêts maritimes de la Grande-Bretagne, ou l’attitude interventionniste de l’Allemagne contre les Britanniques durant la Guerre de Boers en Afrique du sud. Ce sont ces faits qui conduisirent la Grande-Bretagne à revoir sa politique étrangère sur le continent européen, et à s’allier à la France et à la Russie, à travers ce que l’on a appelé la Triple-Entente.

A ce moment, c’est-à-dire durant les premières années 1900, l’équilibre a dégénéré en coalitions hostiles d’Etats surarmés et suréquipés, liés les uns aux autres par des intérêts aussi divers que multiples ; mais des Etats, finalement opposés en deux blocs. La situation était explosive, même si l’explosion eût pu être évitée. Aucun membre de la Triple-Alliance n’aurait, par exemple, décidé d’attaquer spontanément l’Allemagne pour aider la France à reprendre l’Alsace. Même chose pour l’autre camp : l’Allemagne n’aurait jamais d’initiative aidé l’Autriche à agresser les Balkans. Pourtant, en 1908, éclate une crise en Bosnie-Herzégovine. Cette région balkanique était davantage à l’époque une sorte de noman’s land international entre l’Empire catholique des Habsbourg d’Autriche poussé vers l’Est, et l’Empire musulman ottoman en cours de désagrégation. La Bosnie-Herzégovine n’avait jamais vécu sous un gouvernement autonome, et elle avait sur son territoire des populations croates, serbes et musulmanes, ainsi que des monothéismes catholique, orthodoxe et islamique. C’est à ce moment que l’Autriche décide d’appliquer un addendum, un codicille secret, au Congrès de Berlin, un texte vieux de trente ans et qui lui permettait d’annexer la Bosnie-Herzégovine. Pourquoi à ce moment-là ? Parce que la Russie est en difficulté, elle vient de perdre une guerre contre le Japon et est secouée par la première révolution communiste de 1905. La Russie néanmoins entend réagir et marque son indignation au sujet de l’annexion autrichienne. Mais même si l’Allemagne, comme je l’ai rappelé, n’eût pas bougé spontanément, l’occasion était trop belle d’imposer à la Russie d’accepter sans broncher que la Bosnie soit désormais sous l’emprise autrichienne. Ce fut une humiliation imposée à une grande puissance qui ne l’oubliera pas.

On peut faire l’économie des crises successives qui, en 1912, amenèrent le sous-secrétaire britannique au Foreign Office à confier à leur ambassadeur à Saint-Pétersbourg : « Je ne sais pas combien de temps encore nous pourrons continuer à danser sur le fil (…). Je suis hanté par la même crainte que vous – que la Russie se fatigue de nous et fasse affaire avec l’Allemagne »[6]. Cette analyse, par sa clairvoyance, nous explique également pourquoi l’Angleterre (et on peut y ajouter la France) ne vont pas hésiter à réagir rapidement pour soutenir la Russie et déclarer la guerre à l’Allemagne quand le choc aura lieu en 1914 – et pourquoi les Britanniques seront si rapidement présents à Mons dès les premiers jours du conflit. Les alliances sont à ce point volatiles que la pire chose pour les alliés eût été une coalition russo-allemande. C’est dire combien l’assassinat, le 28 juin 1914 de François-Ferdinand, héritier autrichien des Habsbourg, dans une rue de Sarajevo par un jeune terroriste serbe, fut à la fois le déclencheur attendu et, en même temps, aurait pu n’être déclencheur de rien. Ce qui, d’ailleurs, faillit être le cas puisque le terroriste Gavrilo Princip rata une première fois sa cible, et blessa le chauffeur de l’Archiduc. De retour à sa résidence, et après avoir tancé son personnel de garde, l’Archiduc décida d’aller, en compagnie de son épouse, rendre visite à son chauffeur hospitalisé. C’est alors que le remplaçant de celui-ci, inexpérimenté, se trompa de rue, fit une marche arrière, cala le moteur…, juste devant le terroriste assis à une terrasse de café, occupé de se remettre de ses émotions et de sa déception. Ebahi, il vit qu’on lui ramenait sa cible « sur un plateau ». Il tua facilement, de deux coups de feu, alors qu’il n’avait suivi aucun entraînement, l’Archiduc et sa femme, la duchesse Sophie Chotek. Comme celle-ci n’était pas de sang royal, il n’y eut pas de têtes couronnées invitées aux obsèques : on peut le regretter car, comme le souligne Kissinger, les rois et chefs d’Etat auraient pu, à cette occasion, se parler[7].

La crise est désormais ouverte entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie, laquelle n’avait accepté (le 31 mars 1909) l’annexion de la Bosnie-Herzégovine que contrainte et dépourvue d’appui extérieur. L’assassinat de l’Archiduc par un Serbe est l’occasion que l’Autriche-Hongrie attendait. Le 5 juillet 1914, le Kaizer, Guillaume II, confirme le soutien de l’Allemagne à l’Autriche contre la Serbie, y compris si les Russes interviennent ; soutien total, donc, y compris dans le cas d’une guerre austro-russe. Le 23 juillet l’Autriche adresse un ultimatum à la Serbie qui, deux jours après, en refuse le dernier point, attentatoire à sa souveraineté, et décrète la mobilisation générale.

De son côté la Grande-Bretagne n’a pas envie d’intervenir, mais sa crainte est de voir tous ces évènements tourner finalement à l’avantage et au renforcement de l’Allemagne. Elle se montre hésitante, formule les 26 et 27 juillet des propositions de discussion. Mais Berlin refuse. Le 28 juillet, l’Autriche déclare la guerre à la Serbie et Belgrade est bombardée dès le lendemain. Le même jour, le Tsar ordonne une mobilisation partielle de ses troupes, suivie quelques heures plus tard de la mobilisation générale. En réaction à cette décision, le IIème Reich déclare la guerre à la Russie, le 1er août 1914. La mobilisation générale est décrétée aussitôt en France. L’Italie annonce qu’elle conserve sa neutralité, tandis que le 2 août, l’Allemagne et la Turquie signent un accord contre la Russie.

Etant donné la mobilisation générale en France, l’Allemagne conformément au plan de guerre « von Schlieffen[8] » préparé et adopté par l’état-major, somme notre Roi de l’autoriser à faire passer ses troupes à travers la Belgique en vue d’attaquer la France. Or, notre pays bénéficie de la neutralité garantie par les puissances européennes, depuis le Traité de Londres de 1831. Le 4 août, les troupes allemandes entrent en Belgique (des détachements étaient déjà à Visé le 3 août), et déclarent la guerre à la France. La Grande-Bretagne exige le retrait des troupes allemandes en-dehors du territoire belge. Devant le refus de Berlin, la Chambre des Communes britannique, seule habilitée à pouvoir le faire, vote la déclaration de guerre à l’Allemagne. Selon la législation anglaise, ce vote entraînait ipso facto le même état de guerre dans les colonies anglaises. Ce qui valait aussi, mutatis mutandis, pour les autres empires coloniaux. Cet enchaînement, cette succession, cette concaténation d’évènements, montre comment les grandes puissances ont transformé un conflit « balkanique » en guerre mondiale ; et comment un conflit à propos de la Bosnie et de la Serbie a eu pour conséquence quasi immédiate l’invasion de la Belgique.

C’est à 6 heures du matin que le mardi 4 août, le ministre belge des Affaires étrangères, Julien Davignon, reçut la déclaration de guerre de l’Allemagne. Trois heures plus tard, les premières forces de l’armée commandée par Otto von Emmich convergent vers la frontière belge depuis Aix-la-Chapelle, Eupen et Malmédy (communes allemandes à l’époque) et attaquent notre territoire par Gemmenich[9]. En fait, la mobilisation générale de l’armée allemande avait été décidée le 1er août à 19 h. A la suite de quoi la Grande-Bretagne avait demandé à l’Allemagne et à la France si elles comptaient respecter la neutralité du sol belge. La France avait répondu un oui conditionné par l’attitude de l’Allemagne. Celle-ci ne répondit rien. Le 2 août à 19 h, le ministre Davignon reçut la demande de laisser passer les troupes allemandes, demande à laquelle il devait être répondu dans les douze heures. A 21 h., une réunion des Ministres est convoquée : c’est un refus à la demande allemande. Remarquons à cette occasion un point rarement cité. Si la décision est prise pour les raisons d’honneur national, un argument non négligeable a également été évoqué autour de la table des Ministres : si la Belgique avait laissé passer les Allemands, en cas de victoire finale de la France ou de l’Angleterre, ces grandes puissances n’auraient plus toléré la souveraineté, voire l’existence de notre pays ! Le 3 août à 7 h., Davignon transmit la réponse négative du gouvernement belge. A 13 h., les premières troupes allemandes étaient à Visé. Le 4, les Allemands marchent sur Liège. Pendant ce temps à Bruxelles, la guerre étant déclarée, c’est le roi Albert 1er qui, conformément à ce que prévoit la Constitution en temps de guerre, a pris le commandement de l’armée. A 10 h., il se rend au Parlement accompagné de son état-major. La foule se presse sur son passage. Il prononce un discours devant les Chambres réunies. A 11 h., la séance est levée ; les parlementaires ne se réuniront plus avant novembre 1918.

Le présent exposé s’inscrivant dans une série de conférences relatives aux cultures de la guerre, avec pour lieu de référence la ville de Mons, nous n’allons pas traiter de l’engagement qui sera celui de l’armée belge dès le début, et jusqu’à la fin, de la Grande Guerre. Rappelons seulement que la première impression des Anglais et des Français est plutôt pessimiste : personne n’aurait osé parier sur la capacité de l’armée d’un petit pays comme la Belgique, neutre de surcroît. Très vite cependant, ils vont se rendre compte que la Belgique entend vraiment défendre son territoire : l’image de David luttant contre Goliath s’impose aux Alliés. Le 7 août, la France octroie d’ailleurs la Légion d’honneur à la ville de Liège, …mais pas les renforts annoncés.

C’est le moment de faire mention des atrocités commises par les soldats allemands à l’encontre de la population belge[10]. Il s’agit d’un élément spécifique de la guerre 14-18 : dès le début, dès le 4 août à Visé, des massacres, pillages, viols, tortures ont lieu. Ils se poursuivent à Andenne, Dinant, Tamines, Louvain durant tout le mois d’août. Ce seront près de 6.000 civils qui seront, d’emblée, tués dans des conditions abominables.

Pendant ce temps l’armée belge doit reculer de Liège vers la Gette sur l’axe Jodoigne-Tirlemont, ensuite vers la Dyle et enfin vers Anvers. Reculs qui dégagent la voie vers la France et permettent aux Allemands d’avancer vers Charleroi et Mons. Le Roi installe ses quartiers à Furnes, et l’armée belge se range derrière l’Yser. Le 18 octobre, une armée allemande de 150.000 hommes tente de franchir le fleuve. Les combats sont d’une violence terrible, et le 26 octobre l’armée belge sera sur le point de céder. Mais les Allemands eux aussi sont épuisés et ont besoin de marquer une pause dans leur offensive. C’est alors que, mettant à profit les connaissances d’un historien local à propos de la défense de la région contre les Espagnols au 17ème siècle, le commandant en chef Wielemans marque son accord pour ouvrir les vannes du système hydraulique régulant les voies d’eau de la mer toute proche. La plaine est ainsi entièrement mise sous eau, le 2 novembre. Le front est stabilisé et le restera jusqu’à la fin de la guerre. L’armée belge n’aura pas cédé ! Mais le bilan est très lourd : 53 % des soldats belges qui ont été tués entre 1914 et 1918, l’ont été durant cette première période de quelques semaines.

Ajoutons qu’à peu près 1.500.000 belges vont fuir le pays, pour se réfugier principalement en France, créant la cohue sur les routes. L’officier français, et écrivain, Pierre Loti a rendu compte de ces réalités « belges », dans La hyène enragée. Pour l’armée voici ce qu’il écrit en mars 1915, au moment où il accomplit une mission pour le Président de la République auprès du Roi à Furnes : « Mais les soldats belges, qui donc prétendait qu’il n’en restait plus ! J’en croise au contraire des détachements considérables, marchant vers le front, bien en ordre, bien équipés et de belle allure, avec des convois d’une artillerie excellente et très moderne. On ne dira jamais assez l’héroïsme de ce peuple, qui aurait eu raison de ne pas se préparer aux batailles, puisque des traités solennels auraient dû l’en préserver à tout jamais, et qui au contraire vient de subir et d’arrêter le plus formidable attentat de la Grande Barbarie… ». Ce texte, intitulé Au grand Quartier général belge, œuvre d’un auteur qui importe, mérite d’être relu entièrement[11]. En voici un autre extrait, à propos cette fois de l’exode : « Un soir, dans une de nos villes du Sud, un train de réfugiés belges venait d’entrer en gare, et les pauvres martyrs, un à un, descendaient lentement, exténués et ahuris, sur ce quai inconnu, où des Français les attendaient pour les recueillir (…), ils étaient montés dans ces voitures sans même se demander où elles les conduiraient, ils étaient montés dans la hâte de fuir, d’éperdument fuir devant l’horreur et la mort, devant le feu, devant les indicibles mutilations et les viols sadiques, - devant tout ce qui ne semblait plus possible sur la Terre… »[12].

Revenons aux premiers jours de l’invasion allemande. Le plan « Schlieffen » avait certes été conçu durant plusieurs longues années, il n’en faisait pas moins preuve d’audace. Mais l’état-major allemand pâtissait désormais de l’autorité « théâtrale » de Guillaume II. Celle-ci était due à un complexe personnel : Guillaume II, dirigeant d’une nation militariste, était né avec une atrophie du bras gauche lui interdisant toute activité militaire. A ce sujet, on ne peut taire les analyses que Jean-Paul Sartre en 1939, confronté, lui soldat français, à l’offensive hitlérienne, notera dans ses Carnets de la drôle de guerre. A partir d’une lecture très attentive de la biographie de Guillaume II rédigée par Emil Ludwig, Sartre va dégager une notion appelée à remplir un rôle essentiel dans son œuvre philosophique : le projet originel d’un homme, qui résulte de sa liberté et de l’inévitable ancrage de celle-ci dans une situation réelle. Comme Sartre était à ce moment lui aussi confronté à une période de déclenchement des hostilités, il s’intéressa à l’attitude de cet homme qui avait le pouvoir de déclarer on non la guerre, et qui en même temps était confronté à une situation personnelle lui déniant ce pouvoir[13].

Cette « complexité » d’ordre psychologique conduisirent Guillaume II à écarter de son autorité les trop fortes personnalités. Ce fut au général Helmuth von Moltke que l’ensemble des opérations fut confié, mais « neveu du vainqueur de 1870[14], officier d’état-major et soldat de cour, il n’était pas à la hauteur des hautes fonctions qu’on lui confia et il le savait »[15]. Reculant devant l’audace du plan adopté par l’état-major, il apporta tant de modifications qu’il en retira finalement ses « qualités » principales. Von Schlieffen avait en effet misé sur la faiblesse de l’armée russe et estimé que l’effort majeur devait porter sur la France. Désireuse de revanche, après la défaite de 1870, bien équipée en artillerie et en aviation, la France était la puissance à abattre. Avancer rapidement était la clé de la victoire. L’originalité de son plan était double : premièrement répartir inégalement les divisions allemandes : dix, à l’est, face aux Russes, et soixante-deux à l’ouest, contre la France. Deuxièmement, faire porter tout le poids de l’offensive allemande sur la gauche de l’armée française – d’où la nécessité de passer par la Belgique : huit divisions auraient dû rester le long de la frontière franco-allemande, et les cinquante-quatre autres mener l’offensive réelle par la gauche, descendre vers Paris et prendre l’ennemi à revers en l’acculant vers leur système fortifié et la frontière suisse. Ce plan prenait même en compte la possibilité de voir les troupes françaises remporter au début quelques succès contre les divisions allemandes laissées le long de la frontière : elles se seraient alors mises davantage encore dans la « gueule du loup » en s’enfonçant dans le piège tendu. Mais sous l’effet des modifications de Moltke, la supériorité plus ou moins de six à un, fixée par von Schlieffen pour son aile droite, fut réduite de deux à un : « Ce qui restait suffisait pour effectuer une ‘ouverture’ spectaculaire, mais non pour obtenir la ‘victoire sans lendemain’ dont les Allemands avaient besoin »[16]. Cela étant, le plan « Schlieffen », en l’absence de ces modifications, aurait-il pu réussir ? John Keegan, l’un des plus grands spécialistes de l’histoire militaire et de la guerre, estime que non. Selon lui ce plan était tout simplement irréalisable sur le terrain.

Le corps expéditionnaire britannique, composé d’une division de cavalerie et de quatre divisions d’infanterie commença à débarquer au Havre, à Boulogne et à Rouen le 14 août, se mettant directement en marche vers Mons[17]. Une journée de marche représente à peu près 30 km, compte tenu de ce que les fantassins, le matériel, les chevaux (une division d’infanterie disposait à peu près de 500 chevaux) s’étirent sur une longueur de 22 km. L’uniforme du soldat britannique est beaucoup plus sobre et pratique que celui du soldat français – lequel n’a pas évolué : capote bleue et pantalon de laine rouge[18], et ce sous un été 14 particulièrement chaud. De même, le « barda » britannique est plus léger, et les sacs ont été conçus pour que le poids soit bien réparti : ce sont des enseignements tirés de la guerre contre les Boers. Le 22 août, les troupes françaises se battent à Charleroi, le long de la Sambre. Ce sera une défaite dont l’examen nous donne la clé de lecture de tous les combats à venir ; autrement dit, les raisons de l’enlisement des troupes et de l’immobilité du front durant les quatre années à venir. Le matin du 22, le général Lanrezac estimant que les positions françaises sur les hauteurs au sud de la Sambre sont bonnes, va donner l’ordre de contre-attaquer. Voici ce qu’on peut en lire dans un des meilleurs ouvrages consacrés à cette période de la Grande Guerre : « L’infanterie française fit une démonstration de bravoure, avançant à travers les champs de betteraves belges, drapeaux déployés et clairons sonnant les notes stridentes de la ‘charge ‘. Comme les rangs se rapprochaient des lignes allemandes…fusils et mitrailleuses ouvrirent un feu continu meurtrier depuis les murs, tertres et fenêtres des maisons. En face l’attaque s’enraya. Courant, trébuchant, rampant, les français tentaient tant bien que mal de se couvrir et l’attaque cessa, laissant la garde allemande maîtresse incontestée du terrain »[19]. Voilà la clé : l’armement. Celui-ci a changé. Le courage des fantassins français est évidemment le même que celui que nous avons appris à connaître en traitant de la bataille de Jemappes. C’est le même amour de la nation et de la liberté, le même patriotisme, avec de surcroît la volonté revancharde d’effacer la défaite de 1870…mais alors qu’en 1792 à Jemappes, la charge héroïque des troupes de la révolution avait balayé les Autrichiens et les Prussiens malgré leurs tirs de canons et de fusils, c’est le contraire cette fois qui a lieu : les rangs des fantassins sont décimés par les tirs de mitrailleuses et les tirs de fusils, lesquels ont connu tous les perfectionnements possibles. Voilà ce qui va clouer au sol les armées des deux camps, durant quatre années d’apocalypse. Voilà l’explication des tranchées.

Je n’ai cessé de rappeler que toute bataille, que tout combat, est un terrifiant moment d’affrontement et de violence. Mais les exemples évoqués étaient tous limités à un laps de temps, et les armées (sauf en cas de siège) demeuraient mobiles malgré les pertes. Ce que les soldats découvrent en ce mois d’août 1914, c’est une modification radicale des conditions de guerre : avec une puissance de tir jusqu’alors inégalée, fusils et mitrailleuses enterrent littéralement les armées sur place. Les soldats sont décimés, tandis que les mouvements de troupe sont enrayés par une technique de combat alliant les armes de tirs, les étendues de barbelés sur quelque cinquante mètres de largeur, et les canons qui massacrent les hommes dans les tranchées. Les chiffres montreront que c’est bien l’artillerie qui aura été l’arme la plus meurtrière : mais c’est parce que les tirs de mitrailleuses et de fusils empêchaient les soldats de sortir du trou où ils allaient être ensevelis sous des monceaux de terre soulevés par les explosions.

Cette « découverte » que font les Français font à leurs dépens le 22 août à Charleroi – bataille à laquelle prit part Drieu la Rochelle qui en rendit compte des années plus tard dans La comédie de Charleroi[20] – les contraint à battre en retraite. Les Britanniques, déployés à Mons sur un front de 30 km, se retrouvent seuls face aux Allemands. Le général du Corps expéditionnaire est Sir John French. Celui-ci avait espéré pouvoir continuer d’avancer à travers la Belgique vers l’Allemagne. Mais la défaite française sur la Sambre a rendu cela impossible. Au contraire, la puissante aile droite de l’armée allemande a déjà quasiment débordé les Anglais qui vont devoir affronter le choc le long du canal Mons-Condé. Mais ceux-ci sont de taille : ils ont acquis l’expérience du combat durant la guerre des Boers et connaissent la puissance du fusil à répétition, ainsi que l’importance de positions bien retranchées. Or, la région se prête bien à cela : « Situé au cœur d’une région minière, le canal offre une excellente position de défense. Les constructions minières et les cabanons constituent des points forts, et les terrils, des postes d’observation d’où l’artillerie de soutien peut être dirigée vers les troupes ennemies en marche »[21]. Les Allemands sont plus nombreux : six divisions contre quatre, mais ils ne savent encore rien du déluge de feu qui va, cette fois, s’abattre sur eux. Le fusil anglais, le Lee-Enfield, avec un chargeur de dix cartouches est supérieur au Mauser allemand. Et les soldats savent l’utiliser : leur moyenne est de quinze coups par minute ! Pendant leur formation ils étaient d’ailleurs encouragés, par des primes, à l’excellence au tir, et les cartouches pour s’entraîner durant leur temps libre, afin de gagner un insigne, étaient gratuites.

Au fur et à mesure de l’arrivée de ses troupes dans les environs de Mons, le Maréchal French les déploya en confiant au 1er Corps d’Armée, commandé par le Général Haig, le flanc Est s’étendant d’Harmignies à Peissant sur 11 km, et au 2ème C.A., commandé par le Général Smith Dorrien, le flanc Ouest depuis Harmignies et Nimy, et le long du canal Mons-Condé sur 27 km. La 19ème Brigade d’infanterie clôt le dispositif jusqu’à Condé, sur une longueur de 8 km. Plusieurs avant-postes sont installés sur la rive Nord du canal. Du positionnement précis des différentes unités, je ne citerai, pour la « reprise » littéraire de ces combats montois, que la 9ème Brigade d’infanterie[22] installée le long du canal entre les ponts de Nimy, sur la face Ouest du saillant de Mons, jusqu’au pont Mariette. C’est à celle-ci qu’appartenait en effet l’ami qui racontera à Ernest Hemingway les récits de la Bataille de Mons qui inspireront le futur Prix Nobel pour ses premiers textes : « We were in a garden at Mons »[23].

Le 22 août, des échanges de tirs ont lieu entre des troupes de reconnaissance britanniques et allemandes du côté de Casteau[24]. Ce sont les premiers coups de feu de l’armée britannique sur le sol européen de l’ouest depuis Waterloo. Le matin du dimanche 23 août, le futur champ de bataille dont le front s’étend sur plus de 40 kms est couvert par le brouillard et la pluie qui se dégagent dans le courant de la matinée faisant place à un temps clair. Les 1e et 2e divisions de cavalerie opèrent des reconnaissances à l’est de Mons vers les ponts de Binche, Bray, Havré, Obourg. Les Allemands testent la défense anglaise vers le sommet du saillant. Les troupes montées de la 5e division passent le canal près des postes des Scottish Borderers et des West Kents et parcourent 1km au nord du pont de Les Herbières. Les premiers obus allemands tombent sur Obourg. Vers 10 h., l’infanterie allemande (9e C.A.) attaque les Middlesex entre Obourg et Nimy. Les Anglais, bien retranchés, abattent à bout portant les fantassins allemands qui s’avancent en rangs serrés. Les Middlesex et Royal Fusiliers défendent leurs positions avec acharnement et les maintiennent. Vers 11 h., les Allemands s’engagent à l’ouest de Jemappes. A Mariette (secteur de la 9e brigade), une colonne par 4 s’avance par le chemin immédiatement à l’est du pont. Elle est arrêtée avec de lourdes pertes. Les Allemands amènent alors deux canons de campagne à 900 m du canal et ouvrent le feu sur les défenseurs du pont. En utilisant un bouclier d’otages, les Allemands s’établissent vers l’ouest de la route à 200 m du canal et dirigent un feu d’écharpe sur les défenseurs du pont. Le poste avancé au nord du pont se retire.

Sur le pont de Saint-Ghislain, la compagnie des West Kents au carrefour sud de Tertre, en soutien de la 5e Divisional Mounted Troops est avertie de l’arrivée des Allemands par des cyclistes. Les grenadiers de Brandebourg se sont mis en mouvement de Baudour sur Tertre, avec le bataillon de fusiliers en tête. Lorsqu’ils débouchent de Tertre vers le canal, les Brandebourgeois subissent dans le village des pertes importantes dues à l’artillerie britannique. Trois bataillons allemands, une batterie et une compagnie de mitrailleuses entrent alors en action. Les grenadiers brandebourgeois se ruent dans un dédale de clôtures en fil de fer et de fossés marécageux sur les positions principales des West Kents et des Scottish Borderers. Les compagnies qui tiennent Tertre et Obourg en postes avancés cèdent à la menace d’enveloppement, tandis que l’attaque sur le pont de Saint-Ghislain est arrêtée à 120m du canal par le feu anglais. Vers 12h, l’attaque allemande s’est étendue vers l’ouest jusqu’au pont des Herbières. Début d’après-midi, les Allemands attaquent avec deux bataillons du 52e régiment. Les Suffolks et une compagnie des East Surreys sont arrivés sur ces entrefaites pour couvrir le flanc gauche du dispositif. Les Allemands sont repoussés avec de très grosses pertes. L’attaque allemande se prolonge à 12 km à l’ouest de Mons. Les Scots Fusiliers (9e brigade d’infanterie) reculent sur ordre de Jemappes vers Frameries. Un vif combat se déroule au milieu des terrils au nord de Frameries. Les deux compagnies de réserve du Fifth Fusiliers (gauche de la 9e brigade) se jettent de l’ouest dans le flanc des Allemands. Ils permettent aux Scots de se dégager. L’artillerie allemande bombarde la position des South Lancashire, à 1800 m au nord de Frameries. Le Génie prépare la destruction du pont de Mariette. Plus à gauche, la 13e brigade d’infanterie tient toujours ses positions sur le canal. Les Allemands amènent des canons à bonne portée et détruisent la barricade du pont-route des Herbières. Les Scottish Borderers se retirent sur la berge sud et le pont routier saute, de même que le pont-rail. Le pont-route près de La Hamaide saute également. Les East Surreys se replient par échelon de compagnie jusqu’à Thulin, au sud de la Haine. Le pont près de Pommeroeul est aussi détruit. En fin d’après-midi, la Cornwall Light Infantry repousse une troupe de cavaliers allemands arrivant par la route de Ville-Pommeroeul. Une attaque a lieu sur l’écluse 5. Le pont de l’écluse est détruit. Les Allemands tenus un moment en échec à la lisière sud de Mons et atteignent peu à peu Frameries (5 km et demi au sud-ouest de Mons).

Sur la partie est et sud-est du front, les canons allemands entre Binche et Bray ont ouvert lefeu vers 14 h. sur la hauteur d’Haulchin. Peu après, La cavalerie allemande est aperçue en marche vers le front britannique de Bray vers Saint-Symphorien. Les 22e et 70e batteries de campagne à Velereille-le-Sec canonnent ces endroits. La 4e brigade (Guards) se porte en avant pour étendre le front de la 6e brigade, d’Harmignies le long de la route de Mons. A 15h, un message du général major Hamilton annonce une sérieuse attaque sur la 3e division et demande de l’aide. Haig décide que deux bataillons de la 4e brigade viendront en soutien.

A l’ouest de Mons, le canal s’incurve vers le nord, contourne la ville, puis reprend sa trajectoire vers l’est. Le village de Nimy se trouve entre Mons et le canal, au nord de Mons. C’est le point le plus faible, car les défenseurs sont soumis à un feu convergent. Les Allemands étant bloqués sur toute la partie rectiligne du canal, ils vont donc concentrer leur effort sur ce point. Pour interdire le franchissement du pont tournant de Nimy, les Britanniques avaient disposéson tablier dans le sens du canal. Un soldat allemand, Oskar Niemeyer parvint à atteindre la berge, à se jeter à l’eau, à grimper sur le pont et à actionner le mécanisme de rotation permettant aux troupes allemandes de franchir le pont. Plus à l’ouest, c’est sur le pont ferroviaire de Nimy que les Allemands se ruent en masse. Ils sont arrêtés par les tirs de fusil mais aussi par la mitrailleuse du lieutenant Maurice James Dease qui, tué, reçut à titre posthume la Victoria Cross. Un soldat, Sidney Godley, prit le relais et, durant deux heures, permit le repli de ses compagnons. Ayant épuisé toutes les munitions, il jeta la mitrailleuse dans le canal. Lui aussi fut distingué de la Victoria Cross. Les unités britanniques se retirent méthodiquement de la boucle et luttent pas à pas jusqu’au mont Panisel. Une attaque de flanc est bloquée sur la route d’Harmignies. Les défenseurs du canal, menacés sur leur droite par l’évacuation de Mons, se replient sur le front Hensies – Nouvelles, tandis que les Middlesex positionnés à Obourg commencent à reculer vers l’ouest à travers le bois d’Havré. Les Allemands réussissent à passer le canal à l’ouest d’Obourg et à atteindre le chemin de fer. Les Royal Fusiliers se retirent au sud de Nimy, le sommet du saillant. Après avoir été reformé dans la ville de Mons, le bataillon continue son mouvement vers Ciply. A Nimy, les soldats allemands se déchaînent contre les civils. Ils incendient 97 maisons, achèvent les blessés, abattent 22 habitants et se servent de 200 otages comme bouclier humain. Un prêtre ayant obtenu de libérer les femmes et enfants, doit prendre place dans le « bouclier »[25]. Les combats se poursuivent toujours à Jemappes et à Hyon. LesBritanniques vont faire preuve de toute leur efficacité à la Bascule et au Bois-là-Haut, oùune poignéede soldats va couvrir la retraite en empêchant les Allemands d’encercler les troupes – « c’est vraisemblablement à cet endroit que, selonla légende, seraient apparus les fameux Anges de Mons »[26].

A la tombée du jour, les 7e et 9e brigades sont retranchées à la gauche de la 8e (entre Nouvelles et Frameries) à 5 km et demi au sud du canal. Les canons sont au voisinage de Frameries, mais les West Kents sont toujours le long du canal. A la gauche des West Kents, les Scottish Borderers ont retiré leurs compagnies avancées du nord du canal. En face des Herbières, les East Surreys ont rejoint une seconde position au sud de la Haine. A l’extrême gauche du dispositif, la 19e brigade est toujours en position sur la rive du canal. La gauche de la 3e division demeure sur la route entre Frameries et Cuesmes. La droite de la 5e division ne s’étend pas plus loin que la route de Quaregnon à Pâturages. A 21 h., l’ordre est donné de reculer jusqu’à hauteur de Nouvelles. French apprend que la Ve armée française bat en retraite vers la ligne Givet - Maubeuge. Son aviation lui signale une colonne de 20 km de long, en marche de Leuze à Peruwelz. La menace d’encerclement par les deux ailes se précise. Plus de dix Divisions d’infanterie allemandes sont signalées face aux quatre Divisions de French. Celui-ci ordonne la retraite. Les Gordon Highlanders se mettent en marche et les Royal Scots se retirent compagnie par compagnie. L’armée anglaise (80.000 hommes) avait été disposée à l’extrémité ouest du dispositif allié, conformément aux accords conclus avec l’Etat-Major français. Suite à cette disposition, elle s’est trouvée face à la 1ère armée allemande (320.000 hommes). Mais le soir de la bataille, le canal n’a été franchi par les Allemands qu’en un seul endroit.

La Bataille de Mons est une victoire de l’armée britannique. Même si celle-ci, au moment de se regrouper sur ses positions de repli a reçu l’ordre de battre en repli, à cause de l’échec de l’armée française à Charleroi. A partir de Mons et de Charleroi, les alliés vont reculer vers Paris. Le miracle est que cette retraite ne s’est jamais transformée en débandade. Elle s’est opérée de façon ordonnée, méthodique, en livrant des combats incessants contre les Allemands, contre les troupes de Von Kluck qui vont avoir pour obsession d’encercler l’armée anglaise et de la détruire. Ce combat incessant, cette marche soutenue entre Mons et Paris va être l’objet de combats terribles entre les deux armées. Mais la mésentente s’installe entre les généraux français et anglais. John French reproche au général français Lanzerac de ne pas lui avoir transmis tous les ordres de Joffre. A quoi Lanzerac répond que les problèmes de langues rendent les Anglais plus gênants qu’autre chose. Lors d’une rencontre à Saint-Quentin, Lanzerac refuse de rester à un repas avec un « maréchal » anglais qui a acquis ses titres en luttant contre des fermiers sud-africains !

Mais Joffre comprend que les Anglais ont beaucoup donné et qu’il ne faudrait pas trop les irriter, au risque de les voir repartir vers les ports de la Manche. Le 27 août, il va ordonner aux Français de contrattaquer pour permettre aux Anglais et au reste des forces françaises de se replier. Les combats se multiplient. Mais le plus dur à supporter pour les Anglais, les Français et les Allemands ce sont les marches forcées de 25 à 30 kms par jour, sous un soleil radieux, montant et descendant les vallées qui les rapprochent de Paris. A première vue, cette avancée allemande est victorieuse puisque la capitale française est de plus en plus proche. Mais au fur et à mesure que les alliés se replient, ils se rapprochent de leurs propres lignes, tandis que les Allemands se séparent des leurs. Ce qui multiplie pour eux les difficultés d’approvisionnement en armes, cartouches, vivres et médicaments. Le plus surprenant sera l’erreur tactique des Allemands qui, plutôt que de continuer leur progression vers Paris, vont, le 3 septembre opérer une courbe de40 kms vers l’Est. Est-ce pour en finir avec le corps expéditionnaire britannique ? Est-ce pour détruire les restes de cette armée qu’ils poursuivent afin d’être plus à l’aise pour ensuite envahir Paris ? Toujours est-il que la prochaine bataille n’aura pas lieu aux portes de Paris, mais dans la vallée de la Marne.

Richard Miller©

 

[1] Steven Beller, Histoire de l’Autriche, trad. S. Kleiman-Lafon, Paris, Perrin, 2011, p. 41.

[2] Henry Kissinger, Diplomatie, trad. M.-F. de Paloméra, Paris, Fayard, 1996, p. 48.

[3] Ibid.

[4] Op.cit., p.51.

[5] Op.cit., p.55

[6] Sir Arthur Nicholson, cité in Kissinger, p. 181.

[7] Kissinger, p.190.

[8] Le comte von Schlieffen, chef de l’état-major général de 1891 à son départ en 1906, avait préparé un plan  qui tenait compte à la fois de la situation centrale privilégiée de l’Allemagne, mais aussi du fait que la France, comme nous l’avons évoqué, avait noué une alliance avec la Russie, tout conflit devait nécessairement se dérouler sur deux fronts ouest et est simultanément ; cf. John Terraine, La bataille de Mons, trad. R. Jouan, Paris, Presses de la Cité, 1962, pp. 10-11.

[9] Cf. Michel Dumoulin, L’Entrée dans le XXe siècle, in Nouvelle histoire de Belgique 1905-1918, Bruxelles, Le Cri, p. 99 et sq. L’histoire de ces villes à la frontière Est de notre pays est faite d’invasions et de conflits. Malmédy, francophone, et Eupen, germanophone, ont été rattachées à la Prusse après le congrès de Vienne en 1815. Elles sont redevenues belges en 1920 avec le traité de Versailles, mais ont été réintégrées à l’Allemagne nazie après la campagne des 18 jours. Situation qui entraîna beaucoup de souffrances pour les habitants qui refusaient ce statut.

 

[10] Cf. John Horne et Alan Kramer, 1914. Les Atrocités allemandes. La vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique, trad. H.-M. Benoît, Paris, Tallandier, Texto, 2011.

[11] Pierre Loti, La Hyène enragée, Paris, Calmann-Lévy, 1916, p.104.

[12] Ibid., pp.5-6.

[13] Emil Ludwig, Guillaume II, trad. P. Lebrun, Paris, Payot, 1984 (1ère éd. 1930). Les notes de Sartre figurent dans le Carnet XIV des Carnets de la drôle de guerre, in Jean-Paul Sartre, Les Mots et autres écrits autobiographiques, dir. J.-F. Louette, Paris, Gallimard, Pléiade, 2010, p. 582 et sq. Cf. également Juliette Simont, Sartre lecteur en guerre. A propos de Guillaume II, par Emil Ludwig, in Lectures de Sartre, dir. Ph. Cabestan et J.-P. Zarader, Paris, Ellipses, 2011, p. 251-262.

[14] Pour éviter la confusion avec le Feld-maréchal Helmuth von Moltke (1800-1891), son oncle, les historiens ont pris l’habitude de désigner le général par « Moltke, le Jeune » (1848-1916). Afin de ne pas compliquer l’exposé oral de notre texte, nous n’avons pas insisté sur le fait que le Maréchal von Moltke, chef d’état-major, avait été l’artisan des victoires militaires de Bismarck, notamment de 1870-1871. C’est lui qui, disciple de Clausewitz, fit de l’armée prussienne un modèle du genre. Henry Kissinger qui, à la différence de John Terraine, n’évoque pas les modifications de Moltke « le Jeune » au plan « Schlieffen », insiste par contre sur le fait que von Schlieffen avait lui complètement modifié la vision stratégique et les plans du maréchal Moltke « le Vieux ». Celui-ci, fidèle à la volonté politique de Bismarck de rechercher d’abord une solution diplomatique à tout risque de conflit armé, avait privilégié une stratégie militaire laissant ouverte l’option d’une solution politique. Von Schlieffen, au contraire, estimant que militairement une telle attitude laissait l’initiative aux ennemis de l’Allemagne mit au point le plan que nous présentons, et qui, par l’invasion de la Belgique et l’inévitable engagement de la Grande-Bretagne qui s’ensuivrait, revenait selon Kissinger à réclamer « une guerre à outrance sur deux fronts » ; Kissinger, op.cit., pp.186-187.

[15] John Terraine, op.cit., p.13.

[16] Ibid., p.14.

[17] Je tiens à préciser que ce cycle de conférences avait eu lieu avant que je ne puisse prendre connaissance de l’ouvrage complet que Yves Bourdon a consacré à cette bataille et dont je ne peux que recommander la lecture : Le premier choc La Bataille de Mons 23-24 août 1914, Mere, De Krijger, 2014.

[18] Dans son récit de la bataille de Charleroi, Pierre Drieu la Rochelle écrit à ce sujet : « Au milieu de la nature, au ras de l’herbe, seuls nos pantalons rouges animaient le paysage. Stupide vanité, consternante idiotie de nos généraux et de nos députés », La comédie de Charleroi, pp.53-54.

[19]  Cf. John Keegan, La première Guerre mondiale, trad. N.Keruzoré, Paris, Perrin/Tempus, 2005, pp.125-126 ; Keegan cite en fait S. Tyng, The Campaign of the Marne, Oxford, 1935, p.108.

[20] Pierre Drieu la Rochelle, qui n’a pas omis de préciser que l’artillerie était encore, ce 22 août 1914, hésitante et pas encore consciente de sa puissance meurtrière, confirme la « découverte » faite par les soldats français : « … les 500 tués qu’eut mon régiment, ce jour-là, ce furent les mitrailleuses qui les firent au moment de cette charge, et non pas l’éloquence des canons… », op. cit., p.80.

[21] John Keegan, op. cit., pp.127-128.

[22] Sous les ordres du Commandant de Régiment Shaw, et composée du 1st Northumberland Fusiliers, du 4th Royal Fusiliers, du 1st Lincolnshire Regiment et du 1st Royal Scots Fusiliers.

[23] « Au moment où il écrit ces textes, en 1923, Hemingway vit à Paris, où il apprend, lui-même le dit, son « métier d’écrivain » auprès d’auteurs difficiles comme Ezra pound et Gertrud Stein. Il est obsédé par le fait de rechercher et d’écrire la « phrase vraie » : ne pas se perdre en fioritures, ni en sentiments. Ses premières réussites ont trait à la Bataille de Mons, sur base de récits que lui en fit son ami, le capitaine Dorman-Smith, du 5ème régiment de fusiliers. Ces textes ont été repris dans le deuxième livre publié, en 1924, par Hemingway, De nos jours. On pouvait en lire la traduction dans des éditions spécialisées de Gallimard, mais une petite maison d’éditions française (Le bruit du Temps) les a repris dans une édition bilingue anglais-français. Le premier commence par une phrase tellement simple qu’elle ne s’oublie pas : « We were in a garden at Mons », « Nous étions dans un jardin à Mons ». Des soldats allemands tentent d’escalader le mur du jardin et ils sont abattus. Le deuxième récit concerne une barricade dressée sur le Pont Mariette. Elle est faite d’une grille arrachée à une maison. Les Britanniques tirent sur tout ce qui bouge ; mais le soir venu, ils sont surpris d’apprendre qu’ils doivent battre en retraite.

[24] https://www.sambre-marne-yser.be/article.php3?id_article=59

[25] Cf. Alain Jouret, 1914-1918 Autour des Batailles de Mons, 2012. Cet ouvrage présente une iconographie remarquable.

[26] Cf. Corentin Rousman, in 14-18 La Grande Guerre à Mons et dans sa région, ouv. col., Waterloo, Avant-Propos, 2015, p. 24.

Richard Miller, le 2018-08-23