Richard Miller


Cinq Batailles à Mons et dans sa région - V

La Bataille de Jemappes (précédé de cinq considérations générales)

La Révolution française introduit, au cœur de l’Histoire, une rupture brutale avec le passé. La chute de l’Ancien Régime, la mise à bas d’une royauté absolutiste légitimée par la théocratie chrétienne, va en effet modifier complètement la société européenne, et ouvrir la voie, préparée par ce qu’en philosophie on appelle les « Lumières Radicales », à la démocratie.

Permettez-moi d’entamer le rappel de ces évènements décisifs, pleinement « révolutionnaires », par plusieurs considérations transitoires entre les conférences précédentes et celles à venir.

Je pense tout d’abord à ce qui apparaît comme relavant d’une « double logique », celle des nations qui émergent, se mettent en place, et celle des grandes familles, de la noblesse des maisons d’Europe. Pour exemple, on peut rappeler ce moment où la France des Bourbons reçoit la royauté d’un pays ennemi de deux siècles, l’Espagne. Cette double logique a trouvé une illustration très concrète dans l’existence des forteresses. Des frontières, des « barrières » de places fortes et de forteresses sont érigées autour du territoire national. Cependant sujettes aux changements d’alliances, celles-ci ne protègent pas un pays mais l’armée d’un roi et de ses alliés variés et variables. Par ailleurs, même aménagées par Vauban, les forteresses n’ont guère résisté aux sièges, aux blocus, aux bombardements, aux privations d’approvisionnement, aux inondations, aux maladies… Et ce, quand elles n’ont pas tout simplement été ignorées par les envahisseurs passant à côté ! La situation à cet égard différait de l’époque médiévale : lorsqu’un seigneur menait alors le siège d’un château c’était a priori pour s’en saisir. Durant les guerres de religion, les murs devaient aussi tomber parce que l’assaillant avait pour volonté de massacrer celles et ceux qui s’étaient réfugiés derrière ceux-ci. Par contre, les forteresses de la monarchie absolue pouvaient le plus souvent être évitées. Leur efficacité n’a guère été grande et elles semblent avoir principalement assuré le pouvoir à l’intérieur des frontières et la domination sur les populations. La place-forte est davantage devenue le symbole de la force et l’on sait combien un symbole peut s’inverser. Davantage que le pouvoir qui protège, la forteresse deviendra l’image du pouvoir qui contraint. Quand Louis XIV, en 1709, lance son appel à la patrie, il est encore écouté, en 1789, Louis XIV n’a plus aucun crédit. La forteresse Bastille sera ce qu’il faut prendre. En anticipant quelque peu sur les caractéristiques de l’armée de la Révolution, signalons déjà que la stratégie de défense retenue par le Comité de salut public, après débat, rejettera l’utilisation des forteresses Vauban : « … On pouvait s’y accrocher, y placer des contingents nombreux, disséminer autour d’elles des troupes qui reflueraient de l’une à l’autre, selon la menace. Ce serait pratiquer une politique de défense du « sanctuaire républicain », essouffler peu à peu l’adversaire… ». Carnot préconisa d’abord cette méthode mais il l’abandonna estimant que l’heure était à une stratégie moderne : la destruction de l’ennemi par une offensive continuelle « … par la mobilité et la grande vitesse de la troupe, réunir une masse de combattants qui donneraient un coup de boutoir » à l’adversaire. Dans l’utilisation du mot « masse », on reconnaît aisément une dimension militaire et une dimension politique[1]. Nous reviendrons sur cette « guerre de masses ».

Deuxième considération : l’assimilation de la noblesse à la hiérarchie militaire. De façon générale, il n’y avait pas de séparation nette entre la vie militaire et la vie « civile ». Avant 1750 en général, les soldats européens ne vivaient pour la plupart pas dans des casernes et habitaient parmi la population (souvent au détriment de celle-ci). Des nobles, des descendants de grande famille étant officiers restaient en quelque sorte pareils à eux-mêmes : « Ils passaient avec aisance du théâtre de l’aristocratie qu’était la cour royale, avec ses intrigues, ses scandales et ses séductions, à l’autre théâtre de l’aristocratie qu’était la campagne militaire pour eux dotée des mêmes attraits. Sur le premier comme sur le second, il leur fallait montrer la même grâce, la même froideur, la même magnificence… Et ce fait avait d’énormes conséquences sur la manière dont la guerre était faite »[2]. Même au front, soldats et civils continuaient à vivre ensemble. Par exemple, l’armée suédoise qui traversa l’Ukraine durant la grande guerre du Nord, comptait 26.500 hommes, accompagnés de 1100 administrateurs non militaires, de 400 domestiques masculins, et de 1700 épouses avec leurs domestiques féminines. Autre exemple, l’armée britannique vers 1760 comptait en son sein ¼ de femmes : épouses, servantes, cantinières, prostituées, infirmières, ouvrières… La défaite des Britanniques à Saratoga durant la Révolution américaine serait due au fait que leur armée de 4.700 hommes était accompagnée de plus de 2000 femmes[3]. Les militaires n’étaient pas non plus militaires à plein temps. Ils rentraient chez eux plusieurs mois par an, les campagnes ayant lieu entre mai et octobre. Seuls ceux qui possédaient de la naissance et de l’argent pouvaient exercer des postes de commandement : ce qui explique que parfois de tout jeunes garçons commandaient des régiments – Louis XIV est âgé de cinq ans lorsqu’il monte sur le trône. Les armées étaient le plus nationales possible, mais même l’armée française, nous l’avons constaté avec la Bataille de Malplaquet, comptait toujours des étrangers dans ses rangs. Autre élément important, justifiant la non-séparation de la vie civile et militaire : la guerre était un état de fait quasi constant. Au 17ème siècle, l’Europe n’a connu que deux années de paix ! Les rois eux-mêmes faisaient la guerre et menaient durant de longs mois les armées sur les champs de bataille. La noblesse ne pouvait donc que considérer que son seul état, son seul « métier » était la guerre. L’historien David Bell cite Montaigne : « La forme propre, et seule, et essentielle, de noblesse en France, c’est la vocation militaire ». La classe noble va à la guerre mais emporte avec elle domestiques, porcelaines et vaisselle d’argent, afin de pouvoir recevoir à table, avec repas préparé, une douzaine de convives. Le duc de Cumberland emportait avec lui 145 tonnes de bagages. Le noble devait – formule horrible quand on y pense – pouvoir garder son rang. Au sens propre, ne pas déserter, ne pas fuir, rester stoïquement immobile sous les tirs de fusils et de canons. Certains mettaient un point d’honneur à se vêtir de façon visible au combat. Par exemple, le duc de Lauzun tenait à porter au chapeau un large panache blanc, cadeau de sa maîtresse, avec qui il traversa à cheval, sous le feu des Corses, le champ de bataille de Barbaggio en janvier 1769 ! Il ne s’agit pas que de bravades : les aristocraties européennes aux 17ème et 18ème siècle se sont imposées une culture et une éducation très strictes de contrôle de soi. Chacune et chacun, à la cour, à une réception, à un bal, à un concert, ne pouvait que conformer son maintien à un modèle hérité d’une longue tradition de convenances, à « l’étiquette ». Nul ne pouvait donner le sentiment que les choses seraient susceptibles de changement : la noblesse d’Ancien Régime ne pouvait manifester que la nature éternelle de ses privilèges. Toute réaction personnelle ou émotionnelle était bannie, tout au moins contrôlée. C’est pourquoi l’éducation des officiers comprenait l’escrime, l’équitation et la danse, car « la même grâce et la même froideur que l’on attendait d’eux à la cour allaient également de soi sur le champ de bataille »[4]. Que l’on ne s’y trompe pas, tout ceci n’enlève rien à la violence impitoyable des combats. Ces soldats « en dentelle » prennent part à des batailles et à des guerres bien plus meurtrières que celles du Moyen Âge, notamment à cause des canons et des armes à feu utilisées en tirs de barrage. Lors de l’attaque suédoise à Poltava en 1709, plusieurs régiments de Charles XII ont jusqu’à perdu 90% de leurs effectifs. A un tel point que l’odeur fut un des éléments qui décida les Russes à arrêter le combat et à quitter le champ de bataille. Par contre, les armées se souciaient d’épargner les civils, à la différence des guerres précédentes et, malheureusement, de celles à venir.

Troisième considération : la France avait pu s’affirmer en tant qu’Etat-nation à travers différents instruments (une administration, une armée disciplinée, des frontières, des villes forteresses…) qui tous étaient subordonnés au pouvoir du roi ; un roi désigné par Dieu, soutenu par l’Eglise. Un roi de droit divin soumis à aucune loi humaine. Un roi gouvernant selon son « bon plaisir ». Un tel système théocratique est « naturellement » porteur de contradictions : il était impossible à Louis XIV d’être à la fois roi par le truchement de la seule foi catholique, et en même temps roi de tous les Français. Même un roi aussi puissant que lui, même un Roi-Soleil comme lui, ne pouvait faire l’économie de distinguer les Français catholiques des autres Français. De là l’acte terrible que fut la Révocation de l’édit de Nantes. Il ne pouvait que s’en prendre à ces Français « hérétiques » ; entre autres, par des dragonnades, c’est-à-dire des attaques, des pogroms, des massacres perpétrés par ses propres soldats contre ses propres citoyens – protestants, juifs… Or, il y eut en France, dès l’époque de Richelieu et de Louis XIII, un courant catholique qui s’opposa à cette utilisation politique de la religion et de la foi. Ce courant est le jansénisme, qui avait son siège dans l’abbaye de Port-Royal. Il s’agit d’un courant austère, s’en tenant à une vision rigoureuse de la foi chrétienne. Ils furent persécutés durant plus ou moins un siècle et demi. C’est Louis XIV, directement après la Bataille de Malplaquet en 1709, qui fit détruire et raser complètement Port-Royal. Et, pour ceux qui douteraient que l’on est bien sur le terrain religieux d’une théocratie, on peut rappeler qu’il ordonna que les corps ensevelis dans le cimetière à proximité de l’abbaye fussent déterrés et transportés loin de cet endroit « maudit ». Pourquoi une telle hargne ? Parce que Louis XIV craignait par-dessus tout de voir son pouvoir royal, son autorité, sa légitimité politique, sa « royauté » même, être contestés ab initio par un courant catholique de plus en plus puissant au sein de l’Eglise.

Nombre de critiques de nature théologique furent formulées contre les Jansénistes. Mais celles-ci étaient destinées avant tout à les décrédibiliser aux yeux des croyants[5]. Il n’est donc pas nécessaire, dans le cadre du sujet qui nous occupe, d’approfondir le contenu des critiques théologiques à l’encontre des thèses attribuées au louvaniste Jansénius. Le fond du problème était uniquement le fait que dans un système théocratique, le politique dépend du dogme et est tributaire des querelles du dogme. Ne retenons dès lors, des querelles autour du jansénisme, que ceci : « A l’argument d’autorité par lequel tendent de s’imposer le pape et le roi, ils [les Jansénistes] opposent les droits imprescriptibles de la conscience personnelle, son autonomie, son inviolabilité. Ils s’attaquent par-là aux conceptions de l’Etat et de l’Eglise qui furent celles de l’Ancien Régime (…) et trouvent leur véritable victoire dans l’avènement de la conscience moderne »[6]. Rien ne peut contraindre la conscience d’un individu. On comprend immédiatement qu’avec une telle vision, les Jansénistes ne pouvaient qu’être en opposition avec toutes les règles de gouvernementalité de l’Ancien Régime et de l’Eglise traditionnelle., « Le jansénisme, c’est la résistance à l’absolutisme», peut-on lire dans Les Lieux de mémoire, publiés sous la direction de Pierre Nora[7].

J’ouvre une parenthèse afin de souligner que la ville de Mons a été associée au courant janséniste. Promoteurs de la conscience religieuse individuelle, les Jansénistes vont développer une grande énergie pour permettre aux Fidèles de pouvoir lire la Bible directement en français. Il est important de le rappeler, tout en faisant écho aux premiers évènements qui ont entouré la naissance du protestantisme. Il est bien connu qu’un acte fort, posé par Luther, a été vers 1522 la traduction de la Bible en langue allemande. Jusqu’alors, en Occident, la Bible n’était disponible, de façon générale, que dans l’ancienne traduction latine appelée la « Vulgate »[8]. Nous ne pouvons évoquer celle-ci sans rappeler que vers 1455, le premier livre imprimé par Gutenberg à Mayence avait été la Bible, dans la version latine de la Vulgate. Il en subsiste aujourd’hui quelque quatre-vingt-dix exemplaires à travers le monde, dont un à Mons. Par contre, on sait moins que plusieurs tentatives de traduction en langue romane avaient déjà eu lieu. La première, œuvre des moines de l’abbaye normande de Montebourg, est le « psautier gallican » et date du XIIe siècle. Cependant, en 1229 le concile de Toulouse s’opposa à la traduction de la Bible en langue vernaculaire. Ce qui n’empêcha pas de nouvelles traductions partielles ou complètes de voir le jour, notamment celle de Lefêvre d’Etaples publiée à Anvers en 1530, laquelle fut mise à l’index à cause de ses notes et gloses. Toutefois, si j’ai ouvert la présente parenthèse, c’est surtout pour ceci : la traduction en langue française qui connaîtra « un succès exceptionnel » est celle appelée le Nouveau Testament de Mons publié en 1667[9]. L’auteur en est Lemaître de Sacy qui élabora cette traduction dans le cadre de Port-Royal avec la contribution de plusieurs Jansénistes dont Pierre Nicole et Blaise Pascal lui-même. Elle fut achevée dans la quasi-clandestinité puisque le 15 mai 1666, se rendant à un rendez-vous pour relire la préface au Nouveau Testament, Sacy fut arrêté et conduit à la Bastille. Ses amis réussirent à rassembler ses écrits et à les faire publier. D’emblée cette édition fut attaquée. On prétendait qu’elle avait été réalisée non pas à Mons – c’est-à-dire dans les Anciens Pays-Bas Espagnols catholiques – mais à Amsterdam chez les hérétiques protestants : cela condamnait de facto l’entreprise de traduction et de publication du texte sacré en français. Un des arguments invoqués était que l’imprimerie Migeot, supposée avoir édité à Mons ce Nouveau Testament, n’existait pas. Sur ce point, signalons que la librairie spécialisée L’oiseau-Lire a pu sortir de l’oubli les recherches de Renier Chalon qui prouvaient l’existence de l’éditeur Gaspard Migeot à Mons, et démontraient que celui-ci ne s’était pas limité à une seule édition mais avait corrigé et supervisé les éditions suivantes ; supervision accomplie vraisemblablement avec l’aide du Couvent de l’Oratoire de Mons dont plusieurs religieux avaient été inquiétés pour leur jansénisme. Gaspard Migeot a bel et bien existé. Il exerça le métier d’éditeur, d’imprimeur et de libraire à Mons depuis le 7 décembre 1663, d’abord rue de la Chaussée, ensuite au coin de la rue des Clercs et de la rue de la Poterie. Ceci est un évènement marquant de l’histoire politique de la capitale culturelle de la Wallonie.

Des actes de cette envergure participaient donc à un mouvement d’affirmation du droit des personnes qui, dans le contexte absolutiste de l’époque, ne pouvait finalement que prendre pour cible l’autorité même du roi. Montherlant, dans Port-Royal, l’a bien saisi, lorsqu’il fait critiquer par une religieuse « un gouvernement où l’on ne voulait que des esclaves »[10] ; quand il fait dire par une autre « quand je prononce les mots ‘Rome’ ou ‘Le Louvre’, c’est comme si je prononçais ‘La Bastille’ »[11] ; et enfin, lorsqu’une troisième fait cette déclaration « quand la justice et nos droits sont en cause [il faut] nous défendre »[12]. Le jansénisme de Port-Royal est la première affirmation forte – émanant de la foi chrétienne elle-même – de l’importance de l’individu, et de ses droits face à l’autorité[13].

Quatrième considération : la constance des guerres va entraîner peu à peu l’affirmation d’un courant de pensée en recherche de la paix, des moyens d’aboutir à celle-ci, de la préserver et de prévenir les risques de conflits ultérieurs. Ce courant de pensée n’a, on s’en doute, que peu de racines. En 1521, lorsque Machiavel publie L’art de la guerre, il tente certes de limiter au champ de bataille les pratiques guerrières et de ne pas les étendre à la politique des temps de paix. Par ailleurs, il reconnaît le rôle important que peuvent remplir les diplomates[14]. Il n’empêche que les choses, dans son chef, sont claires : « Un prince ne doit avoir d’autre objet ni d’autre pensée, et ne doit rien choisir d’autre pour art, hormis la guerre, et les ordres et la discipline de celle-ci ; car c’est le seul art qui convienne à celui qui commande »[15]. Ce sont Thomas More (L’utopie, 1516) et  Erasme (Querela Pacis, 1517) qui sont les premiers à avoir plaidé pour en finir avec les horreurs de la guerre et retrouver entre chrétiens le sens premier de la parole du Christ. Erasme : « … tous unis dans les mêmes sentiments, conspirez à l’avènement de la paix. Montrez alors quel poids représente l’union de la foule des citoyens contre la tyrannie des puissants. Que chacun pareillement apporte ses conseils pour atteindre ce but [la paix] »[16]. Quant à Thomas More – qui fut décapité à Londres en 1535 : « Les Utopiens ont la guerre en abomination, comme une chose brutalement animale, et que l’homme néanmoins commet plus fréquemment qu’aucune espèce de bête féroce. Contrairement aux mœurs de presque toutes les nations, rien de si honteux, en Utopie, que de chercher la gloire sur les champs de bataille ». Mais More de poursuivre : « Ce n’est pas à dire pour cela qu’’ils ne s’exercent pas avec beaucoup d’assiduité à la discipline militaire ; les femmes elles-mêmes y sont obligées, aussi bien que les hommes… »[17]. Aussi fortes ait été leur influence morale et politique, ces œuvres n’ont guère fait avancer la cause de la paix. Par contre, durant le siècle de l’absolutisme de Louis XIV et des guerres incessantes provoquées par la politique de celui-ci, autant d’ailleurs que par celle de ses ennemis, différents auteurs vont non seulement prôner une adhésion morale à la paix mais vont en outre élaborer les rudiments d’un droit international concrétisant la paix entre les nations européennes. Au premier rang de ces pionniers d’un droit diplomatique recherchant la pacification : l’abbé de Saint-Pierre qui publia en 1712-1713 un Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe[18]. Il y défend, rapidement résumé, l’urgence d’instituer et d’organiser le système d’une diète européenne, seul susceptible, par ses clauses juridiques, de faire naître une paix durable qui se substituera enfin à l’alternance des guerres et des paix précaires imposées par ce qui était alors appelé « l’équilibre » entre les nations[19]. Cet essai retint l’attention de Leibniz[20] et de Rousseau. Par-delà, quiconque étudierait en profondeur les mécanismes actuels qui régissent les institutions internationales et européennes actuelles mettrait certainement à jour plus d’un rapport avec le texte avant-gardiste pour son époque, de l’abbé de Saint-Pierre !

Enfin, une cinquième considération qui nous conduira jusqu’à la Bataille de Jemappes : la forme de gouvernemantalité appelée Ancien Régime, dont je viens de rappeler à quel point elle était de nature théocratique, n’était pas limitée à la France. Elle prévalait sur le sol européen et dans les colonies. Par conséquent, la Révolution française n’a pas non plus été un événement circonscrit à la France, encore moins à Paris et à la Bastille. Il y eut – je cite l’historien Eric Hobsbawn - un œcuménisme de la Révolution française : « Ses armées s’étaient mises en route pour révolutionner le monde ; ses idées y réussirent effectivement » [21]. Son influence a irradié jusqu’en Amérique latine où elle provoqua des soulèvements populaires, voire jusqu’au Bengale où le premier mouvement de réforme hindou s’en inspira. Bernard Lewis, spécialiste de l’Islam, a ainsi pu écrire à propos de la Turquie que la Révolution française est « le premier grand mouvement d’idées dans la chrétienté d’Occident qui ait eu un effet réel sur le monde de l’Islam »[22]. La Révolution française, par son impact, par ses acquis, par son influence universelle, est bel et bien, la Révolution, l’incarnation de l’esprit révolutionnaire. Nous ne nous reconnaissons pour ainsi dire pas, dans les révolutions américaine ou russe ; ni d’ailleurs dans les révolutions françaises de 1848 ou de 1870. Par contre, nous nous ressentons tous comme étant, d’une manière ou l’autre, les enfants des événements de 1789 avec leurs idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. Idéaux qui ont mis fin à l’absolutisme royal de l’Ancien Régime, et qui ont été traduits dans la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1789.

C’est dire si les habitants de Mons étaient directement intéressés par les évènements, eux qui vivaient à proximité de la frontière avec la France. Encore faut-il préciser ce que signifiait à l’époque la notion de proximité. La première chose qui frappe est que vers 1789, le monde que l’on pouvait connaître est beaucoup plus limité qu’aujourd’hui. Si les plus érudits pouvaient avoir une vague idée du contour des continents, on ignorait pratiquement tout des immenses territoires intérieurs de l’Asie, de l’Amérique latine ou de l’Afrique. Seuls quelques voyageurs ou explorateurs intrépides en avaient rapporté des renseignements ; la plupart approximatifs. Beaucoup de terres étaient encore, même en Europe, des marais, des landes stériles, des forêts perdues. Les gens ne connaissaient que leur coin de terre, et ignoraient ce qui se passait quelques dizaines de kilomètres plus loin. En effet, le paradoxe était, comme l’écrit Hobsbawn, que si le monde était plus petit, il était en même temps beaucoup plus grand ; et ce, en raison des immenses difficultés de communication. Même si l’organisation des malles postes et des diligences constitue un progrès considérable par rapport aux siècles antérieurs, il faut encore plusieurs jours pour se déplacer d’une ville à l’autre par manque de routes et à cause de la vétusté des moyens de transport. On peut en lire un bel exemple dans le roman impitoyable qu’Anatole France a consacré à la Révolution française, Les dieux ont soif : à un moment, un groupe de plusieurs personnes fait une excursion à Orangis, à peine à 25 km de Paris. Là, ils rencontrent une vieille femme qui se souvient avoir été une fois à Paris, dans son enfance, soixante années plus tôt[23]. Autre paradoxe, il fallait dans certains cas moins de temps pour parcourir une grande distance par mer, qu’une plus petite par terre. Hambourg par exemple était plus facile à atteindre en partant de Bahia au Brésil, qu’à partir des villages distants de quelques dizaines de kilomètres autour d’Hambourg. De même, en Catalogne, il fallait moins de temps pour aller de Cadaqués en Amérique, que pour aller de Cadaqués à Figueras qui se trouve à une trentaine de kilomètres. Pour toutes ces raisons, l’immense majorité des habitants, à moins d’être emportés hors de chez eux par l’exode ou par la guerre, vivaient et mouraient dans leur village. Les nouvelles fraîches étaient un bien très rare. La population, dont la majeure partie ne savait ni lire ni écrire, ne disposait pas de journaux, en-dehors d’une élite privilégiée et intellectuelle (5.000 exemplaires était le tirage normal d’un journal en France, vers 1815). Les nouvelles arrivaient donc via quelques voyageurs, colporteurs, travailleurs agricoles saisonniers, vagabonds, moines itinérants…, et bien entendu par les soldats au passage des troupes. Pour le dire d’une autre façon, nous en savons, nous qui vivons quelque 220 ans plus tard, infiniment plus sur les évènements de 1789, que celles et ceux qui en furent les contemporains.

Malgré tout, des informations circulaient vaille que vaille, principalement entre les grandes villes reliées entre elles par des routes directes : la prise de la Bastille, le 14 juillet, fut ainsi connue à Madrid le 27 juillet, avant nombre de villes situées autour de Paris. Mons, ville située – c’est une constante de son histoire politique, militaire, culturelle – sur la route entre la France et l’Allemagne, fut à cet égard privilégiée. Raison pour laquelle les idéaux mis en avant, les audaces des révolutionnaires français ont suscité « très » rapidement l’intérêt puis l’enthousiasme d’une part de la population montoise, à la différence de l’inquiétude et de la peur des conservateurs et des nantis de la ville.

Quel est, à cette époque, l’état de la Belgique (future) sous domination autrichienne ? A la mort de l’empereur François 1er, Marie-Thérèse d’Autriche avait failli abdiquer en faveur de son fils. Mais conseillée par son chancelier, elle n’en fit rien. Marie-Thérèse et son fils Joseph, furent donc deux « co-régnant » jusqu’en 1780. Homme austère, ayant souffert du caractère froid de son épouse qu’il aimait pourtant, Joseph II ne se débarrassa jamais d’une attitude sévère et rigoureuse. Lors d’un séjour de six semaines dans nos régions, afin d’y procéder à un examen attentif des réformes nécessaires, il fut choqué par la nudité d’Adam et Eve, dans un tableau de Van Eyck qu’il fit décrocher. Il critiqua également les ducasses (dédicaces) trop nombreuses : « car la multitude de ces dédicaces diminue les jours de travail »[24]. Cela étant la situation dans nos régions n’est pas mauvaise. Ainsi, si les corporations et leurs privilèges n’ont pas été entièrement supprimées, elles ont été néanmoins affaiblies ; ce qui a libéré les industriels et commerçants de l’obligation de s’y inscrire et de se soumettre à leurs décisions. En conséquence, ces mesures d’inspiration libérale vont renforcer les investissements et l’emploi. La population des villes commence à s’accroître ; Mons qui comptait en 1695, 15.276 habitants est passée à 20.131 en 1786[25]. Cependant, Joseph II veut des réformes trop rapides. Lorsqu’il décide, en cette même année 1786, de faire table rase de toutes les juridictions et législations dépassées du pays, la population ne comprend pas ses intentions réformatrices et interpréta sa politique comme une nouvelle manifestation de l’autoritarisme autrichien. D’autant plus que Joseph II, par des mesures anticléricales, s’était mis à dos l’ensemble du clergé[26]. L’Eglise et le Barreau s’unirent contre lui, et furent suivis par le peuple. A Gand, là où en 1781 Joseph II s’était agenouillé, une statue avait été érigée ; à présent, celle-ci était constamment couverte d’ordures et d’excréments. A part le duché de Limbourg et le pays de Chimay, l’ensemble des Pays-Bas autrichiens, dont le Hainaut, étaient en agitation. Les idées nouvelles franchissaient la frontière, constituant une sorte de rumeur générale. Toutefois l’opposition progressiste demeurait limitée à quelques cercles intellectuels dont le leader était un avocat au Conseil de Brabant, Jean-François Vonck, qui dans ses discours se référait systématiquement aux auteurs humanistes classiques et modernes : Horace, Cicéron, Erasme, Montesquieu… Cet aspect montre bien que sa cible n’était pas seulement le despotisme autrichien de Joseph II, mais toute la société de l’Ancien Régime : ce que Vonck prônait c’était l’égalité des citoyens, la liberté, la démocratie représentative. Tandis qu’une autre opposition, plus réactionnaire, était menée par l’avocat bruxellois Van der Noot. Les autorités autrichiennes s’efforcèrent d’enrayer toute cette agitation, par des perquisitions et des arrestations. Ce qui conduisit Vonck et Van der Noot à faire alliance au sein d’un « comité patriotique ». La situation s’aggrava, et le 17 décembre 1787, le général autrichien d’Alton, fit tirer sur la foule à Bruxelles : six manifestants furent tués. Des bandes armées commencèrent alors à se rassembler en Flandre et en Brabant, appelant le peuple à la révolte. Quelques mois plus tard, en 1788, quand arriva le moment du vote des impôts par les Etats, ceux du Brabant et du Hainaut refusèrent. Joseph II décida alors d’abolir les Etats.

Cette attaque directe contre nos libertés survenait en même temps qu’en France avait lieu, le 20 juin 1789, le serment du Jeu de Paume à Versailles. On se doute que la prise de la Bastille, le 14 juillet à Paris, encouragea la révolte belge : partout circulaient des tracts avec ces mots « Ici comme à Paris ». Le 22 juillet, Tirlemont se rebellait, suivie immédiatement de Mons, ensuite de Louvain, de Tournai, et de Liège. D’Alton reçut carte blanche et organisa la répression militaire. Heureusement pour nos aînés révolutionnaires, au nombre de 2.8OO volontaires mal armés et sans artillerie, ils eurent la chance d’être commandés par un certain Van der Mersch qui eut l’intelligence stratégique de ne pas affronter les Autrichiens en rase campagne, mais de les attirer dans des combats de rues à l’intérieur de la ville de Turnhout. Ce type de combats est généralement à l’avantage des insurgés, et non des troupes régulières. Cela se répéta dans plusieurs villes, à tel point que les Provinces belges furent délivrées des Autrichiens. D’après l’historien Georges-Louis Dumont, cela fut surtout rendu possible grâce aux vonckistes. Mais la foule préféra se tourner vers Van der Noot : « A vrai dire, écrit Dumont, le groupement de Vonck souffrait déjà d’avoir montré trop de sympathie à l’égard des révolutionnaires français dont les excès et l’anticléricalisme inquiétaient l’opinion belge »[27]. Et Dumont de citer à l’appui, un nommé Feller qui déclarait ceci : « S’il fallait opter entre ces deux extrémités terribles, ou d’établir parmi nous le règne de la cohue nationale française ou de rentrer sous le pouvoir du souverain dépossédé, la nation n’hésiterait pas dans la détermination du choix. J’irais moi-même rappeler d’Alton avec tout ce qu’il y a de bourreaux dans la milice autrichienne »[28]. Ce fut l’échec de cette révolution belge. Van der Noot n’était pas à la hauteur de la tâche mais c’est lui qui avait les faveurs du peuple. Le 7 janvier 1790, les Etats Belgique Unis se dotèrent d’une constitution, dans laquelle on peut lire des phrases entières copiées des Articles de la Confédération américaine de 1778, associées à des articles conservateurs restaurant la situation passée. Le conflit éclata entre les vonckistes et les tenants de Van der Noot. Vonck dut s’enfuir vers Givet ; Van der Mersch, malgré sa victoire militaire à Turnhout, fut arrêté. Après des pourparlers avec les Autrichiens, qui échouèrent, Frédéric-Guillaume II de Prusse envoya ses troupes rétablir l’ordre. En septembre 1790, vingt mille belges furent écrasés ; le 2 décembre, les Autrichiens étaient de retour à Bruxelles. Un an plus tard, le 20 avril 1792, la France révolutionnaire déclarait la guerre à l’Autriche et s’apprêtait à conquérir nos régions.

Alors que depuis décembre 1791 Robespierre multiplie devant les Jacobins, les discours où il s’interroge sur la nécessité d’une guerre contre l’Europe monarchique, et où il répond qu’à ses yeux, les vrais ennemis de la Révolution ne sont pas à l’extérieur mais sur le territoire même de la France, les évènements successifs forcent les Révolutionnaires à déclarer la guerre le 20 avril 1792. Le général Rochambeau entre en Belgique le 28. Le 11 juillet une proclamation officielle est faite devant l’Assemblée annonçant que « La Patrie est en danger ». Ce texte est lu sur toutes les places publiques : à Paris, en une semaine, quinze mille volontaires s’engagent. Au mois d’août, les évènements s’accélèrent : dans la nuit du 9 au 10, s’installe une Commune insurrectionnelle. Le 10, c’est la prise du château des Tuileries. Le roi Louis XVI est suspendu de ses fonctions. Le lendemain un Conseil exécutif est mis en place. Danton est nommé ministre de la justice. La famille royale est transférée au Temple et le 17 août est créé un Tribunal Extraordinaire. Le lendemain, les ordres religieux sont abolis. Dumouriez est nommé chef de l’armée du Nord. La Fayette n’a plus l’appui des Révolutionnaires et se réfugie en Prusse. Ceci peut surprendre car autant Dumouriez était inconnu, autant La Fayette avait bénéficié de l’estime générale. Jules Michelet, dans sa monumentale Histoire de la Révolution française, explique cette contradiction par la force enthousiaste de la Révolution à ce moment, une Révolution encore jeune et qui n’a pas encore pris la forme de la Terreur : « Les hommes alors, écrit-il, ne sont rien, les idées sont tout (…) la masse immense de l’armée, renouvelée, augmentée chaque jour, ces torrents de volontaires qui de toutes parts venaient s’y jeter ne connaissaient point Dumouriez ; leur dieu, c’était la République, et ils n’en voulaient pas d’autre »[29].

Le 20 août 1792, les Prussiens investissent Longwy. Paris prend peur et commence à fortifier ses murs. Le 30, les Prussiens investissent Verdun. La peur monte à Paris où, début septembre, le peuple se rue dans les prisons et massacre, avec une épouvantable sauvagerie, 1300 prisonniers. Le 14 septembre, les armées françaises battent en retraite en Champagne. Mais le 20 septembre, a lieu la bataille de Valmy qui constitue la première victoire militaire de la Révolution. Le lendemain la Convention abolit la royauté en France, et le 22 septembre est proclamé l’An I de la République. Le 7 octobre, l’armée autrichienne se retire en Belgique, et le 14 Verdun est évacué par les Prussiens. Une semaine après, le 27 octobre, Dumouriez passe à l’offensive et franchit la frontière belge. Nous sommes proches de la bataille de Jemappes. Michelet écrira : « La France ne donna qu’un seul coup et la chaîne fut brisée. Elle frappa ce coup à Jemappes ».

Nous allons rester en compagnie de cet historien, car personne mieux que lui n’a, à ma connaissance, décrit l’importance de la bataille de Jemappes, cette bataille dont, je cite : « Il n’y avait pas à dire cette fois, comme on disait de Valmy, que ce n’était qu’une canonnade…, ce fut une mêlée, et très sanglante, où chaque homme de l’armée française combattit de près, et à l’arme blanche, où nos recrues, n’ayant encore ni souliers, ni habillements d’hiver, n’ayant ni pain, ni eau-de-vie, encore à jeun à midi, après une nuit glaciale dans une laine marécageuse, s’élancèrent de ce marais, et, gravissant la montagne, forcèrent les triples redoutes que défendaient, couverts de trois étages de feux, les grenadiers de Hongrie »[30].  J’ai cité ces quelques lignes, pas seulement parce qu’elles sont bien écrites, mais parce qu’elles mettent en évidence une problématique essentielle. Michelet qui, pour écrire son grand livre sur la Révolution, vint lui-même à Jemappes en août 1849 examiner le champ de bataille, veut nous le faire comprendre : cette bataille, pour les Français, c’était une folie de s’y engager en l’état. « Cette première victoire de la République, écrit-il, a eu contre elle tous les raisonneurs. Les Jacobins d’abord prédirent qu’on ne vaincrait pas. Les tacticiens ensuite… Oui, la victoire fut absurde, comme tout est miracle, et l’on n’aurait pas dû vaincre, à consulter la raison. L’armée de Jemappes était ridicule, pour tout militaire ordinaire, mal instruite, mal équipée, misérablement vêtue, discordante surtout, présentant je ne sais combien de bandes de volontaires (…) chaque corps se formait selon les villes ou villages, les quartiers, les amitiés, se baptisait à sa guise… »[31]. Et de poursuivre avec une phrase-clé, en laquelle pointe un élément remarquable des cultures de la guerre : « Ce n’était pas une armée, c’était le peuple, à vrai dire, c’était la France arrivant au champ de bataille ». Pour bien saisir ce qui se dit ici, il faut se rapporter aux travaux de Victor Davis Hanson. La thèse principale de celui-ci – qui est discutable sur certains points, comme le rôle de la discipline et de l’entraînement, ou celui de la place du soldat dans les armées royales de Louis XIV… -   notamment dans un livre intitulé Culture et carnage, est que les armées occidentales sont les plus efficaces, les plus meurtrières, les plus létales du monde. A l’appui, il cite plusieurs exemples de batailles durant lesquelles, même s’ils étaient beaucoup moins nombreux en nombre, comme les Grecs aux Thermopyles face aux Perses, les Chrétiens à Lépante face aux Musulmans, les Britanniques en Afrique du sud face aux Zoulous, les Occidentaux se révèlent être des combattants impitoyables écrasant les armées adverses. Selon Hanson la raison est à chercher dans le fait que notre culture accorde à chaque individu un statut. Nos armées sont des armées du peuple, dans lesquelles chaque individu compte et se bat aussi pour soi-même, pour sa famille, ses biens…

On comprend donc immédiatement, dans cet esprit, ce qui amena l’armée française, l’armée « ridicule » de Jemappes à l’emporter : les hommes qui la composaient venaient de se libérer de l’Ancien Régime : ils étaient devenus des « citoyens », libres et égaux ; ils étaient les soldats volontaires de la République. C’est à juste titre que Michelet écrit : « Des armées ? Non, des personnes. Chacune d’elles eut une personnalité distincte et originale »[32]. Des personnalités distinctes, des individus libres, mais se battant côte à côte, ensemble contre un ennemi commun. Telle est selon l’historien français, « l’origine réelle de la guerre moderne » : cet élan de démocratie et de liberté. A cette lecture, enthousiasmée, de l’histoire nationale à laquelle sacrifie Michelet, on peut substituer une lecture plus prosaïque selon laquelle les guerres menées par la Révolution française constituent bien l’origine de la guerre moderne – également appelée la guerre totale ; c’est en effet la première fois qu’un Etat pouvait, sans compter, mobiliser les hommes et les ressources. La France révolutionnaire va jeter dans la bataille toutes les ressources matérielles, financières, humaines…mais aussi culturelles et mentales, idéologiques, d’une population de 26 à 27 millions de personnes, dont 2 millions âgés de 21 à 30 ans. Les nouveaux « soldats » qui se lèvent de toutes les régions de France, appelés la « faïence bleue », se fondent avec ceux issus des armées royales de l’Ancien Régime, appelés les « culs blancs ». Avec les réquisitions et les levées en masse, la quantité d’hommes est assurée. La tactique d’ailleurs sera celle de la quantité, ou comme nous l’avons annoncé, de la masse. Elle consistera à jeter sur l’ennemi, dans une offensive à outrance, des masses de soldats dont l’enthousiasme patriotico-révolutionnaire, le courage et le nombre, suppléent une absence quasi-totale de formation et de discipline. Image de cette démocratie militaire : les chefs se succèdent rapidement, et l’on fait confiance à des jeunes généraux comme Hoche qui, à 25 ans, commande une armée entière !

Le général Dumouriez, commandant en chef des armées républicaines, pénètre le 3 novembre 1792 en Belgique, à la tête de 40.000 hommes. Son avant-poste, commandé par le lieutenant-général Beurnonville, culbute les avant-postes autrichiens stationnés près de Tournai, Mons et Frameries. Les premiers engagements eurent lieu à Boussu, Montroeuil, Quiévrain et Thulin. Les fortifications de Mons étant insuffisantes, la véritable ligne de défense est constituée par les hauteurs surplombant les vallées marécageuses de la Haine et de la Trouille : Jemappes, Cuesmes, le faubourg de Bertaimont, Hyon jalonnent cette ligne. Le duc de Saxe-Teschen a lui concentré ses troupes entre Jemappes et Cuesmes. Les points accessibles sont défendus par 14 redoutes garnies de 50 canons, indépendamment de l’artillerie attachée aux différents régiments étagés dans les intervalles. C’est le Feld Maréchal de Clerfayt, Autrichien d’origine belge qui dirige la cavalerie installée entre Jemappes et Cuesmes. Contre ces troupes régulières, expérimentées, disciplinées et bien armées, ce fut la force du nombre qui l’emporta : des milliers de « soldats » se sont élancés, venant mourir en vagues successives contre les positions autrichiennes, mais rien ne put les arrêter. A la baïonnette, hurlant la Marseillaise, ils imposèrent aux Autrichiens et aux Tyroliens de reculer. Le basculement eut lieu au moment où les Français guidés par des Borains à travers les marais de Jemappes firent un mouvement tournant qui leur permit d’attaquer le flanc droit des Autrichiens en entrant dans le centre même de Jemappes. Pour la petite histoire, signalons qu’il existe de cet affrontement une iconographie nombreuse. Ce n’est pas dû au hasard : dans les rangs français se trouvait le duc de Chartres, lui qui en 1830 deviendra le roi Louis-Philippe. C’est lui qui passa commande à de nombreux artistes pour représenter ces faits d’armes[33].

Du point de vue de la tactique militaire, il n’y a pas grand-chose à retenir de cette bataille. Au point de vue politique, elle fut déterminante et sauva la Révolution. Mais c’est surtout pour ce qui a trait à la transformation des cultures de la guerre que Jemappes fut un tournant : à partir de cette bataille, les guerres furent tout autres qu’auparavant. Les armées désormais sont en chemin vers l’époque napoléonienne et la guerre moderne, autrement dit vers la guerre totale[34].

Aux environs de midi[35], les Montois qui du haut du beffroi suivaient depuis l’aurore l’évolution de la bataille, étaient fixés sur l’issue de celle-ci : ils commençaient à voir les soldats impériaux fuir en tous sens et les charrettes pleines de blessés traverser la ville pour prendre la direction de Ath et de Soignies. Le 7 novembre à 6 heures du matin, Dumouriez fit porter à l’officier autrichien chef de la garnison casernée à Mons, un ultimatum lui intimant « de se rendre à discrétion sur le champ, et sans aucune capitulation, au lieutenant-général Beurnonville, sous peine d’être puni de mort, ainsi que tous les officiers de la garnison, s’ils me forcent à tirer un seul coup de canon contre la ville ». Par le même messager, il fit porter aux magistrats de la ville de Mons la lettre suivante : « L’armée de la République que je commande est envoyée dans la Belgique pour y porter la paix et la liberté, et pour délivrer les peuples de la tyrannie des barbares autrichiens (…). Votre devoir, comme représentants du peuple, est de détourner les calamités qui résulteraient d’une défense téméraire autant qu’inutile ; ainsi je vous somme d’engager ou de forcer le commandant autrichien à livrer sans aucun délai et sans aucune capitulation la porte que j’indiquerai pour l’entrée des troupes françaises. Il doit, ainsi que vous, témoigner par cet acte d’obéissance, la confiance due à la générosité et à l’humanité de la nation française. Je vous déclare, Messieurs, que si malheureusement je suis obligé de faire tirer sur la ville, je vous rendrai personnellement responsables sur vos biens et sur vos têtes, du tort irréparable que votre faiblesse ou votre connivence aura attiré sur votre patrie. Je suis, Messieurs, l’ami du peuple belge, Dumouriez ». Malgré le ton poli, la menace est suffisamment explicite. Le colonel Spiegel abandonne le poste à 7 heures du matin. Plusieurs Montois n’avaient pas attendu ce départ des « Kaiserlics » pour sortir en rue, et arborer la cocarde française ou porter le fameux bonnet phrygien. Ils démolirent sans tarder la barricade que les Autrichiens avaient construite pour freiner l’arrivée des Français. A dix heures Dumouriez fit son entrée par la Porte de France ; il fut accueilli par l’avocat Maghe, et l’échevin Wauquier qui lui remit les clés de la ville. Dumouriez les refusa, déclarant que « les Français venaient en frères, en libérateurs, qu’ils eussent à garder leurs clés pour ouvrir leurs portes aux défenseurs de la liberté et les fermer aux tyrans ». Pour montrer à la population qu’elle n’avait pas à craindre les exactions de l’armée, il fit dresser sept potences destinées aux soldats qui manqueraient à la discipline. Celles-ci furent inutiles, car d’emblée l’entente se fit dans la bonne humeur. Pour la petite histoire, sachez que Dumouriez, qui connaissait Mons pour y être déjà venu, alla ensuite dîner avec quelques bourgeois de la ville, chez Antoine, un traiteur renommé de la rue du Miroir. Là, il fut décidé de créer un club sous le nom de « Société des Amis de la Liberté et de l’Egalité ». Une première réunion fut organisée pour le soir même dans la salle du Concert bourgeois, rue des Belneux. Des fleurs furent offertes à Dumouriez et l’on chanta la Marseillaise. Par la suite, en manifestant ou en publiant un journal, les clubistes furent des propagandistes dévoués des bienfaits de la Révolution. Chaque soir, réunis, les clubistes débordaient d’activité, mais aussi d’imagination pour se montrer dignes des Sans-culottes : un membre proposa que l’on dresse en permanence sur la Grand-Place la guillotine, un autre, un certain Barabin, que l’on détruisît Sainte-Waudru, un troisième que les prêtres et les religieuses soient envoyés sur des îles désertes au milieu de l’océan….Les armes et emblèmes de la royauté et de la noblesse furent détruits et enlevés des façades de l’Hôtel de Ville, de la salle Saint-Georges…Les rues changèrent de nom : la rue Noble ou Notre-Dame devint la rue Voltaire, la rue Terre-du-Prince, la rue Jean-Jacques Rousseau… Le 6 janvier 1793, on commémora les morts du 6 novembre, et un arbre de la Liberté, un chêne[36], fut planté sur la Grand-Place, appelée désormais « Place de la Liberté », face à la salle Saint-Georges. Un cortège circula dans la ville sous une bannière portant l’inscription « L’Union née de la force » ! Le soir, toutes les fenêtres devaient être illuminées : les maisons où ce n’était pas le cas, habitées par des réactionnaires opposés à la France révolutionnaire, eurent les vitres brisées. Tandis qu’à Paris, la Convention entame les débats sur le procès du roi, et que Saint-Just réclame que celui-ci soit « jugé en ennemi » et exécuté, les troupes françaises entrent à Bruxelles le 14 novembre.

Le 31 janvier 1793, un décret de la Convention nationale ordonnait aux généraux français de réunir en assemblées les populations afin qu’elles puissent émettre leurs souhaits quant au type de gouvernement souhaité. L’avis fut affiché à Mons le 9 février. Les Montois étaient convoqués le 11 au matin à l’intérieur de Sainte-Waudru. Le citoyen Wolff fut nommé président de séance ; celle-ci commença à 9 h, avec l’hymne des Marseillais. Deux secrétaires, les citoyens Foncez et Buisseret sont désignés, et le citoyen Coteaux prend la parole pour démontrer aux Montois l’avantage de se réunir à la France, de même que les dangers qui résulteraient d’une décision contraire. Ce fut un cri général d’adhésion qui retentit à travers les murs de la Collégiale. Le président Wolff proposa alors de prêter serment à la Liberté et à l’égalité en renonçant à tous les privilèges. Ce qui fut aussi accepté. La joie était totale, et lorsqu’il fut demandé aux Montois de se rallier à la France révolutionnaire, en se mettant du côté droit de l’église, personne ne resta à gauche ! Il faut, à la vérité, préciser que ceci est la version que les clubistes ont laissée. Il en existe une autre, notamment rapportée par un certain Paridaens, selon qui la réunion dans Sainte-Waudru fut tumultueuse, avec des échauffourées entre les pro-Français, qui gardaient leur chapeau dans l’église, et les autres qui eux avaient ôté respectueusement leur couvre-chef. Il y aurait même eu des échanges à l’arme blanche, et des coups de fusil tirés par un détachement de chasseurs belges. Quoi qu’il en soit, le résultat fut bien un vote positif en faveur du rattachement à la France.L’exaltation était à son comble lorsque, le soir, tous réunis, les clubistes purent accueillir Danton lui-même. A la tribune, le député de la Convention nationale, félicite les Montois : il a reconnu en eux les « Marseillais de la Belgique ». Par cette formule, devenue célèbre, Danton n’a pas seulement, comme on le croit souvent, voulu mettre en avant le côté gouailleur des Montois. Pour le comprendre, il faut rappeler quelques faits, qui étaient connus des clubistes.

C’est le 25 avril 1792 que Rouget de Lisle composa le Chant de guerre pour l’armée du Rhin, à la demande du maire de Strasbourg. Le 22 juin 1792, à l’occasion d’un banquet à Marseille en l’honneur des volontaires qui partent au front, ce chant est entonné et, dans l’enthousiasme, adopté par ces soldats qui vont le faire entendre tout au long de leur marche vers Paris, où ils parviennent le 30 juillet. Leur arrivée coïncide avec une radicalisation des forces composant l’armée. Celles-ci réclament la destitution du Roi. Débordée par ce mouvement, et par la volonté de la rue, l’Assemblée Législative fait l’objet d’un coup de force mené par Danton. Le 10 août 1792, c’est la Prise des Tuileries. A la pointe de la troupe qui prend possession des lieux et arrête la famille royale, se retrouvent les volontaires marseillais à qui Danton avait confié la tête de l’assaut. Autant le 14 juillet 1789 avait abattu l’Ancien Régime, autant le 10 août 1792 a abattu la royauté. A la suite de ce coup de force, les Marseillais sont rapidement considérés comme les forces prétoriennes du nouveau régime, et le chant de guerre pour l’armée du Rhin est vite rebaptisé l’Hymne des Marseillais, ou La Marseillaise. Le 28 septembre, à la suite de la bataille de Valmy, la Marseillaise est déclarée « Hymne national de France ». Le 6 novembre 1792, comme nous l’avons vu, a lieu la Bataille de Jemappes : les forces de la Révolution se ruent au combat en chantant la Marseillaise. En conclusion, déclarer aux Montois qu’ils sont les Marseillais de Belgique, était certainement un acte louangeur de la part de Danton, mais c’était aussi un acte bel et bien politique.

Revenons aux évènements de début 1793. Le 2 mars, Charles Wolff et Charles Duvivier sont reçus en séance de la Convention Nationale à Paris. Wollf prend la parole : « Législateurs, à peine avez-vous eu assuré votre liberté, que vous avez songé à la donner aux autres peuples. Vous avez dit : Que les despotes disparaissent et les despotes ont disparu. Parmi ces peuples, il en est un qui mérite plus particulièrement votre sollicitude (…) Quel est ce peuple ? c’est celui de Mons et du Hainaut, ces hommes appelés par Danton les Marseillais de la Belgique. Nous venons vous apporter le vœu de deux cent soixante communes sur trois cent trente (…) être Français ; tout presse cette réunion. Mêmes mœurs, même langage, même horreur pour la tyrannie, même amour pour la liberté. C’est au nom de ce même peuple que nous vous prions d’appeler son département, le département de Jemmappes ». La demande est acceptée  et la Convention, sur le Rapport de Carnot, déclare au nom du peuple français souscrire au vœu des habitants du Hainaut.

Le lundi 11 mars 1793, la Ville de Mons était en liesse, avec cérémonie officielle, cortège et procession à cheval – civile et militaire ! Mais cette joie fut de courte durée. Quelques jours plus tard à peine, le 18 mars, la victoire des Impériaux à Neerwinde fut un tournant. La nouvelle fut vite connue à Mons. Nombre de Clubistes montois quittèrent la ville durant la nuit du 26 au 27 mars pour se réfugier à Lille. Ceux qui restèrent n’osaient plus sortir de chez eux : ils étaient accablés d’insultes et de sarcasmes. On les appelait les « rouge barettes », ou les « harings à rouge tiètes ». Une liste de deux cents noms circule, sur laquelle les plus compromis sont marqués  d’une « roue », pour indiquer que c’est le supplice qu’ils méritent. Des actes de vengeance personnelle se mêlent au ressentiment politique et religieux…

Heureusement, les choses ne tournèrent pas à la tragédie. Par contre, on est fin mars, et on s’inquiète… - nous sommes à Mons - de la Ducasse. Une chanson circule : l’auteur se réjouit de la défaite de Dumouriez à Neerwinde, et de l’échec des Jacobins, mais il ne veut malgré tout pas accorder une trop grande confiance dans les « Kinzerliques ». Il faut en effet se souvenir des réformes vexatoires de Joseph II, qui osait même réglementer les ducasses !

« Si je pouvois vir l’Empereur / Je sçarois bé li dire / Que s’il veut avoir tous nos cœurs / I n’a qu’à maintenir / Nos droits et no constitution / La Faridondaine, la Faridondon / Et n’pus jamais placer par ci Biribi / Tous les coquins qui sont partis / mon ami /.

On dit qu’on assur’ pour l’été/ Il faut que la paix s’fasse / Si nous l’avons pour l’Trinité / Nos f’rons n’fameuse ducasse / Nos f’rons bé danser el’dragon / La Faridondaine, la Faridondon  / Les chinchins et les diables aussi… » !

Je pourrais terminer sur cette belle évocation de la Ducasse de Mons. Mais l’exposé serait incomplet car les troupes françaises, après ce court intermède, sont revenues à Mons ; animées cette fois d’un autre esprit. Quelques semaines après la victoire de Jemappes, avait eu lieu – j’y ai déjà fait allusion – le procès du roi Louis XVI. Le 31 décembre 1792, Marat avait accusé Dumouriez d’intriguer contre la République. Dumouriez en effet semble être toujours demeuré royaliste. Mener les troupes françaises à la victoire, c’était servir la France plutôt que la Révolution. A ses yeux, la monarchie ne devait plus être absolutiste, pour se transformer en une monarchie constitutionnelle. Dumouriez ne se considérait pas au service des Républicains qui allaient bientôt gouverner la France par la Terreur. Le 21 janvier 1793, à Paris, Louis XVI est exécuté, place de la Révolution. Quatre jours plus tard, la Convention vote la levée de 300.000 volontaires.

Il est intéressant pour nous d’insister sur ce point : entre la victoire du 6 novembre à Jemappes, et le 2 mars 1793 date à laquelle le Hainaut devient le département français de Jemappes, la situation en France s’est considérablement transformée. Une des causes étant précisément la victoire de Jemappes. Pourquoi ? Parce que ceux qui, dans les circonstances que j’ai rappelées, sont montés à l’assaut des Autrichiens, étaient des volontaires. Au lendemain du 6 novembre, ils ont pour la plupart repris le chemin du retour, persuadés d’avoir accompli leur devoir et bien mérité de la patrie. D’où les efforts de la Convention pour tenter de les retenir : (« Citoyens soldats, la loi vous permet de vous retirer, le cri de la patrie vous le défend »). Le 25 janvier, la Convention décide de lever un contingent de 300.000 hommes. La mesure est ordonnée le 21 février, en même temps qu’est décrété l’amalgame des troupes de ligne et des volontaires. Le 24 un tableau est dressé répertoriant le nombre de volontaires que chaque département doit fournir. Mais il y a de moins en moins de volontaires, d’autant plus que dans cette France agricole, les travaux de printemps requièrent la présence des hommes. On voit donc se substituer au volontariat le tirage au sort, la désignation et l’achat de remplaçants… Le mécontentement s’installe, des troubles surviennent ; surtout dans l’ouest de la France. Des manifestations anti-Révolution sont organisées, qui se transforment vite en forces de soutien aux armées de la Contre-Révolution. C’est le début de la chouannerie et de la Guerre de Vendée.

A l’intérieur des frontières tout est sacrifié aux forces militaires. Pour les ravitailler on mobilise toutes les ressources, les assignats assurant un financement illimité. Enfin, comme la cause est juste (c’est une forme nouvelle de la justa causa), les armées de la Révolution étant venues pour libérer les peuples, elles peuvent tout se permettre ; tout leur est dû. En septembre 1793, le Comité de Salut Public va imposer les conditions les plus dures aux pays occupés : il faut « désarmer les habitants, désigner des otages, lever sur les villes des contributions, réquisitionner les subsistances, les chevaux, les métaux, l’argenterie, détruire ponts et écluses, dépaver les chemins (…). C’est par la grandeur de leurs sacrifices que les Peuples se rendront dignes de la liberté ». Il ne s’agit pas seulement de nourrir les armées, mais d’enrichir aussi la République qui, à Paris, croule sous la famine et la pauvreté. Après le passage des troupes, arrivent donc les commissaires ayant pouvoir de tout réquisitionner et faire réacheminer vers la France. Des citoyens « instruits » sont chargés de reconnaître les chefs d’œuvres artistiques à emporter. C’est le cas, exemple entre mille, d’un Rubens dérobé à la cathédrale de Tournai et qui est toujours en possession du Musée de Nantes. Le mot d’ordre était péremptoire : « Nous avons besoin de tout, il faut donc tout prendre ». La Belgique connaîtra en deux ans, trois campagnes de ce type, qui vont la ruiner[37].

Richard Miller©

 

[1] Jean-Paul Bertaud, Lavie quotidienne des soldatsde la Révolution 1789-1799, Paris, Hachette, 1985, p. 230-231.

[2] David A. Bell, La première guerre totale L’Europe de Napoléon et la naissance de la guerre moderne, trad. Christophe Jaquet, Seyssel, ChampVallon, 2010, p. 30.

[3] Ibid., p. 31.

[4] Ibid., p. 42.

[5] La querelle était à ce point vaine, du point de vue religieux, que présentant le jansénisme, Jean Laporte a pu écrire : « …les conflits d’idées étaient illusoires. Il n’y a plus de jansénisme, parce qu’au fond il n’y en a jamais eu », in Le jansénisme, Histoire générale des religions, dir. Maxime Gorce et Raoul Mortier, Paris, Librairie A. Quillet, 1948, t. IV, p. 218.

[6] Louis Cognet, in Encyclopaedia Universalis, Paris, 2005, t. V, p. 3973.

[7] Catherine Maire, Port-Royal La fracture janséniste, in Les Lieux de mémoire, dir. Pierre Nora, Paris, Gallimard, Quarto, t.II, pp. 2607-2608.

[8] Cf. B. Decharneux, J. Chopineau, F. Nobilio, G. Balzano, A. D’Helt, Bible(s). Une introduction critique, Bruxelles, E.ME., 2010, p. 204-205.

[9] Ibid., p. 207-208.

[10] Henry de Montherlant, Port-Royal, Paris, Gallimard, Folio, 1972, p. 33.

[11] Ibid., p. 37.

[12] Ibid., p. 52.

[13] Ces éléments n’ont pas échappé aux quelques rares historiens du libéralisme ; d’autant plus que « c’est de là que va sortir, par une curieuse alchimie, une des principales idées du libéralisme économique, le marché comme lien social »,  Philippe Nemo, Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains, Paris, PUF, Quadrige, 2002, p. 433 ; ainsi que Gilbert Faccarello, La « liberté du commerce » et la naissance de l’idée de marché comme lien social, in Histoire du libéralisme en Europe, dir. Ph. Nemo et J. Petitot, Paris, PUF, Quadrige, 2006, p. 205 et sq.

[14] Machavel, Lettre à Raffaello Girolami, en date du 23 octobre 1522, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Pléiade, 1964, p. 1456.

[15] Machiavel, Le Prince, trad. J.-L. Fournel et J.-C. Zancarini, Paris, PUF, 2000, Toussaint Guiraudet, Paris, GF, 1991, ch. 14, p.131.

[16] Erasme, La complainte de la paix (recueil de textes), Paris, Laffont, Bouquins, 1992, p .953.

[17] Thomas More, L’Utopie, Bruxelles, Aden, 2016, p. 301 ; avec une brillante introduction de Serge Deruette. 

[18] Abbé de Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, prés. Simone Goyard-Fabre, Paris, Garnier, 1981.

[19] Op. cit.,p. 76-78.

[20] Cf. André Robinet, Correspondance Leibniz Castel de Saint-Pierre, Paris II – CNRS, 1995.

[21] Eric Hobsbawn, L’ère des Révolutions 1789-1848, Paris, Hachette/Pluriel, 2002, p. 75.

[22] Bernard Lewis, cité par Hobsbawn.

[23] Anatole France, Les dieux ont soif, Paris, Gallimard, Folio, p. 136.

[24] Dumont, p. 299.

[25] Ibid., p.304.

[26] Cf. Hervé Hasquin, Joseph II Catholique anticlérical et réformateur impatient, Bruxelles, Racine, 2007.

[27] Ibid., p. 311.

[28] Cité par Dumont, ibid., p. 312.

[29] Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. II, Paris, Laffont, Bouquins, 1979, p. 67.

[30] Ibid., p.75.

[31] Ibid., p.76.

[32] Michelet, op. cit., II, p.78.

[33] Cf., Révolution Consulat Empire 1789-1815, in Histoire de France, dir. Joël Cornette, Paris, Belin, 2009, p. 115.

[34] Cf. l’ouvrage de référence de David A. Bell, La première guerre totale. L’Europe de Napoléon et la naissance de la guerre moderne, trad. C. Jaquet, Paris, Champ Vallon, 2010. Pour la bataille, cf. également André Depasse, Jemappes 1792-1992, Jemappes/Boussut, 1991.

[35] Cf. l’article Un club jacobin à Mons. La Société des Amis de la Liberté et de l’Egalité (références recherchées).

[36] Le lendemain, on découvrit que qu’un Montois avait affiché ce distique : « Enfin, par son instinct tout animal instruit / Plante l’arbre chéri dont il aime le fruit » :

[37] Sur ces éléments, cf. Histoire générale des civilisations, dir. Maurice Crouzet, Paris, PUF, 1955, t. V, pp.464-466.

Richard Miller, le 2018-08-22