Richard Miller


Cinq Batailles à Mons et dans sa région -IV

Les Batailles de Steinkerke (1692), Malplaquet (1709)

La Bataille de Steinkerke (Steenkerke)

La prise de Mons fut, dans cette même partie du Hainaut, suivie notamment par la Bataille de Steinkerke (à présent, Steenkerke, partie de la commune de Braine-le-Comte) le 3 août 1692. Durant cette période, les coalisés de la ligue d’Augsbourg (l’Empire, l’Espagne, la Suède, la Bavière et les princes du cercle de franconie) contre la France souffrent d’un grave manque d’unité. Les Français prennent l’offensive sur trois nouveaux fronts. Aux Pays-Bas, où le maréchal de Luxembourg est vainqueur à Fleurus (1690), à Steinkerke (1692) et à Neerwinden (1693) ; en Italie où Catinat force l’entrée de la Savoie à Staffarde (1690) et écrase le duc Victor-Amédée à La Marsaille (1693) ; et sur mer, à Bévéziers contre les Hollandais et les Anglais.

Fin juillet 1992, Luxembourg, commandant de l’armée des Flandres, s’installe vers Enghien pour se rapprocher des forces coalisées anglo-hollandaises de Guillaume III d’Orange[1]. Les Français apprennent par un espion (en fait, un agent double) que les Coalisés vont pendant ces premiers jours d’août faire « grand fourrage » dans les champs avoisinants. A trois heures du matin, un des dragons de M. de Tracy informe le maréchal Luxembourg de l’approche d’une colonne de cavalerie ennemie s’avançant vers Sainte-Renelle en obliquant du côté d'Enghien. A la même heure, un éclaireur, posté au moulin de Haute-Croix, rapporte la même nouvelle en précisant que cette colonne est accompagnée de fourrageurs :  des soldats avaient, en fait, été chargés de faire croire qu’ils fauchaient. Ces éléments confirmant l’information reçue la veille, Luxembourg n'y attache pas d’importance. Deux heures plus tard, second message de M. de Tracy : ayant poussé plus loin, il avait découvert d'épaisses masses d'infanterie qui se glissaient « à la sourdine » derrière la cavalerie et qu’il pouvait s’agir de « toute l'armée du prince d'Orange ». Pourtant malade et épuisé par la fièvre, ne tarde pas. Il se lève et se rend à bride abattue vers une hauteur surplombant le bourg de Steinkerque, où il est rejoint par son état-major, la plupart à demi vêtus et à peine arrachés au sommeil. Aussi loin que porte leur regard, la plaine, étroite et longue, est « fourmillante de troupes », hérissée de mousquets, de piques, de baïonnettes : une puissante armée de quatre-vingt mille hommes dont la première colonne n'est qu'à deux milles de distance. Tandis que dans le camp français, les troupes s’organisent dans la plus grande urgence, Luxembourg étudie le champ de bataille, fixe la zone d'action et s'assure des points essentiels. C'est sur sa droite, estime-t-il que se fera « la véritable attaque », aussi est-ce vers Steinkerque qu’il concentre son infanterie. Conscient qu’à tout moment l’avant-garde ennemie peut attaquer, Luxembourg jette en avant les quelques brigades de Bourbonnais et escadrons de dragons qui sont à sa portée afin de ralentir la marche des Alliés. La cavalerie Française, commandée par le duc du Maine, fut expédiée au-delà d'Enghien tandis que des courriers partent au galop chercher la division du marquis de Boufflers : précaution inutile, réveillé par les bruits du combat, celui-ci avait déjà fait faire mouvement à ses troupes. C’est le moment où apparaît vis-à-vis de Steinkerque toute une division Anglaise avec un détachement Danois. A leur tête se trouvait le duc de Wurtemberg. Si cette colonne alliée avait poursuivi en direction de Steinkerke, les Français étaient enfoncés. Mais, de façon étonnante, les alliés s’arrêtent et demeurent près de quatre heures en place sans faire mouvement. Cette décision prise par Guillaume d’Orange restera par la suite sans véritable explication : volonté d’attendre que toutes ses forces soient rassemblées, méfiance politique à l’égard de ses propres alliés… Quoi qu’il en soit, la réactivité du maréchal Luxembourg et l’atermoiement de Guillaume font perdre aux alliés l’avantage de l’effet de surprise et, partant, toute l’opération.

L’artillerie anglaise ouvre alors le feu sans, écrira Luxembourg à Louis XIV « que le canon de Votre Majesté ne pût y répondre » : et pour cause, puisque l’artillerie française n’est pas encore arrivée ! La division Anglaise, commandée par Mackay, se rue sur la brigade de Bourbonnais. Le choc est épouvantable, les deux camps se mêlent de si près que les mousquets s’entrecroisent et que les combattant se tuent à bout portant. Le duc de Württemberg, étonné de la résistance des Français, fait s’avancer les bataillons Danois couverts par des tirs de canons. En quelques instants plus de 1500 Français sont tués. Le duc de Württemberg, assemblant alors toutes ses forces, s'établit solidement en face du village de Steinkerque, fait placer un « rempart » de chevaux de frise et derrière ceux-ci ouvre un feu de mousqueterie extrêmement meurtrier. Luxembourg décide qu’il est temps de contrattaquer. François Guizot rapporte qu’il était de son intention, malgré la fièvre et son état malade, de mettre pied à terre et de conduire lui-même la charge des brigades des gardes françaises et des Suisses. Son état-major refusa. La charge de l’infanterie est donc menée par le duc de Bourbon, par le prince de Conti, le duc de Chartres et le duc de Vendôme[2].  Comme les fusils Anglais tirent plus vite que les mousquets français, Luxembourg recommande partout qu’on aborde l'ennemi de près en utilisant l’arme blanche. Les décharges, les volées de mitraille, rien n’arrête la marche inflexible des fantassins français. Les Gardes du Roy, les premiers, entrent dans le carré. Les autres régiments français passent par la trouée. Les bataillons anglais sont disloqués et rompus, tandis que les soldats incapables d’utiliser leurs fusils sont massacrés à coups de piques et d’épées. Sept heures plus tard, d'un bout à l'autre de la ligne, les Français ont l’avantage.

Guillaume craignant un dernier mouvement de Boufflers fit sonner la retraite. La perte des Alliés fut évaluée à douze mille hommes et de très nombreux blessés furent abandonnés au sol. Luxembourg les fit recueillir et commanda de les soigner à l'égal des Français, tandis que le duc de Chartres envoyait ses propres équipages chercher tous ceux qui respiraient encore, sans distinction d'ennemis ou de compatriotes et les fit panser à ses frais. Les pertes françaises sont estimées à quelque 8.000 hommes.

Une anecdote est restée célèbre, notamment pour avoir été reprise par Voltaire dans son Siècle de Louis XIV. Compte tenu des circonstances, qui viennent d’être rappelées, les Gentilhommes de la Maison du Roi n’avaient pas eu le temps, compte tenu des circonstances, de nouer leur cravate correctement. Celle-ci était une pièce de tissu serrant le col, qui s’agrémentait d’un large nœud coloré lors des cérémonies. A Steinkerke, les officiers se contentèrent d’enrouler celle-ci et d’en coincer le bout dans leur boutonnière. Après la victoire, cette mode faussement débraillée se propagea. Voici comment l’évoque Voltaire : « Les princes, s’étant habillés avec précipitation pour le combat, avaient passé négligemment ces cravates autour du cou : les femmes portèrent des ornements faits sur ce modèle ; on les appela des steinkerques. Toutes les bijouteries nouvelles étaient à la Steinkerque. Un jeune homme qui s’était trouvé à cette bataille était regardé avec empressement. Le peuple s’attroupait partout autour des princes… »[3]. Les gentilshommes portèrent donc des cravates dites à la Steinkerque, hommage désuet de la cour à la mort de près de 20.000 hommes !

Autant les batailles de Leuze et de Fleurus avaient prouvé la supériorité de la cavalerie Française, autant la bataille de Steinkerque où le terrain se prêtait mal à des manœuvres de cavalerie[4] démontra celle de l’infanterie française.  Au niveau de l’armement, le fusil à silex remplacera peu à peu le mousquet à mèche. Les piquiers disparaîtront complètement à partir de 1704.

 

La Bataille de Malplaquet

La paix est conclue le 20 septembre 1697 à Rijswijk, entre la France d’une part, et l’Angleterre, les Provinces-Unies et l’Espagne de l’autre[5]. Par ce Traité Louis XIV, dont les troupes à partir de 1693 avaient connu quelques revers, reconnaissait Guillaume III comme roi d’Angleterre et restituait plusieurs territoires à l’Espagne. Pour refixer les frontières résultant de ces changements de propriétaires une Commission des limites fut mise en place. Ses conclusions furent signées à Lille en décembre 1699. Pour ce qui concerne notre région, ce Traité de Lille restituait notamment aux Pays-Bas le village de Givry et quelques localités voisines de Maubeuge. Cette rétrocession ouvrait un passage entre les terres de Beaumont et de Chimay, et le reste du Hainaut encore partie des Pays-Bas espagnols. De leur côté, les Provinces-Unies pouvaient installer leurs garnisons à Nieuport, Courtrai, Audenarde, Ath, Charleroi, Namur, Luxembourg et Mons. Ces places fortes constituaient ainsi une ligne de défense tout le long de l’actuelle frontière belge.

L’efficacité de ces accords fut aléatoire : ils ne furent respectés que durant un peu plus d’un an, c’est-à-dire jusqu’à la guerre ouverte en 1701 par la succession d’Espagne, et qui va durer jusqu’en 1714. Fin 1700 en effet le roi d’Espagne Charles II avait, par testament, désigné comme successeur son héritier, Philippe duc d’Anjou. Celui-ci était le petit-fils de Louis XIV ! Après quelque hésitation, le roi de France accepta les clauses de ce testament qui favorisait sa propre dynastie. Ce faisant, il rompait l’équilibre européen tant recherché, et qui avait résulté des conflits et traités de paix antérieurs, dont le plus récent, celui de Lille. Cet héritage, ce passage de flambeau entre la dynastie espagnole des Habsbourg et celle française des Bourbons, peut surprendre et nécessite une explication. La puissante, voire la puissantissime Espagne, partie intégrante de la Maison Impériale des Habsbourg d’Autriche, maîtresse des Amériques depuis 1492, descendante directe de l’Empire de Charles Quint et du rêve de celui-ci de reconstituer l’unité catholique de l’Europe, cette Espagne-là a vécu. De mauvais rois, une crise économique, le dogmatisme et le fanatisme religieux se retournant contre la nation…, ont fait de l’Espagne un pays malade qui préserve difficilement sa place dans l’équilibre européen des Etats-Nations occupés de naître.

 Un tournant décisif avait été, le 19 mai 1643, la Bataille de Rocroi qui permit aux troupes françaises commandées par le duc d’Enghien, d’écraser ce que Bossuet avait appelé « la redoutable infanterie de l’armée espagnole ». Celle-ci avait en effet jusqu’alors la réputation méritée d’être invincible. Sa tactique de regroupement en carrés sur deux ou trois lignes en faisait un bloc contre lequel venaient échouer les attaques de ses adversaires. Mais à Rocroi, les canons et les mousquets français eurent raison des piques. La puissance de feu brisa les bataillons espagnols, qui furent alors facilement enfoncés par la cavalerie légère. Rocroi, c’est le triomphe d’une armée française riche et dynamique sur une Espagne vieillie et épuisée[6]. De ce moment, alors que l’Espagne avait surtout fait la guerre loin de ses frontières, celles-ci sont désormais menacées très directement : le Pays Basque et le Roussillon sont visés par les Français, tandis que la Catalogne et le Portugal s’agitent. Les Traités de Westphalie vont ainsi terminer une période de l’Histoire, et en inaugurer une nouvelle. Le 15 mai 1648 à Münster, l’Espagne est forcée d’accepter l’indépendance de la Hollande et, plus encore, le droit de celle-ci de fermer l’embouchure de l’Escaut. Au point de vue économique cela signifiait la ruine du port des Pays-Bas Espagnols qu’était Anvers, et la suprématie commerciale d’Amsterdam.

Lorsque six mois plus tard, à Osnabrück, le Traité signé entre l’Empire, les Princes allemands, la France et la Suède, entérine les libertés germaniques, c’est-à-dire l’indépendance des princes et des villes souveraines d’Allemagne, l’Empire – je l’ai rappelé – n’est plus qu’une confédération d’Etats. Dans son Histoire d’Espagne, Joseph Pérez écrit : « La chrétienté est morte ; une Europe nouvelle se met en place. L’Espagne perd sa suprématie au profit de puissances nouvelles : la France, la Hollande, l’Angleterre »[7]. Toutefois, la chrétienté dont l’historien déclare la mort n’est autre que la chrétienté impériale. Les cultes demeurent mais ils ne sont plus ce qui rassemble les populations au sein d’une entité politique. Ce qui explique entre autres que des alliances ont vu se coaliser des Etats catholiques et des Etats protestants. Autre caractéristique du traité d’Osnabrück : les Habsbourg d’Autriche ont, à cette occasion, mis fin à un principe qui avait toujours été d’application, l’unité des Habsbourg. En effet, la Maison d’Autriche signa un traité auquel l’Espagne refusa de s’associer parce qu’elle ne pouvait accepter de perdre l’unité de la péninsule ibérique et espérait reconquérir la Catalogne et le Portugal. Elle parvint à obtenir la Catalogne, mais dut, pour y parvenir, céder des territoires (notamment Dunkerque et la Jamaïque à l’Angleterre, et l’Artois, le Roussillon et la Cerdagne à la France). En 1668, elle fut contrainte de reconnaître l’indépendance du Portugal. Tout ceci, nous l’avons vu, pendant que les guerres au Nord, déchirent les Pays-Bas espagnols, territoires qui ne rapportent plus rien à l’Espagne, qui ne cessent de lui coûter et dont elle cherche à se défaire. Toutefois, la Hollande craignant la domination française, s’y oppose.

Charles II règne sur l’Espagne. Malgré deux mariages et des pratiques d’exorcisme destinées à chasse le mauvais sort, il n’eut pas d’héritier direct. Pour lui succéder, trois candidats extérieurs étaient possibles. Le prince Joseph-Ferdinand, fils de l’électeur de Bavière et arrière-petit-fils de Philippe IV d’Espagne, soutenu par les Anglais et les Hollandais. L’archiduc Charles d’Autriche, second fils de l’empereur, soutenu par l’Autriche. Et, soutenu par la France, Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis XIV – l’épouse de celui-ci étant Marie-Thérèse d’Espagne, fille de Philippe IV. La légitimité d’Anjou est toutefois controversée car Marie-Thérèse, pour être mariée au roi de France, avait dû, elle, renoncer à ses droits sur la couronne d’Espagne. Ce mariage entre Etats rivaux et belligérants peut surprendre. C’est oublier que les épousailles entre grands de cette époque étaient aussi un instrument, et non des moindres, de pacification. En ce sens, le mariage entre le roi de France et l’Infante d’Espagne avait paru tout indiqué. Le cardinal Mazarin y songeait depuis très longtemps. Une lettre que celui-ci a écrite durant les négociations de Münster, vers 1646, mérite d’être rappelée : « Si le Roi très chrétien pouvait avoir les Pays-Bas [nos régions] et la Franche-Comté en dot en épousant l’Infante, alors nous pourrions aspirer à la succession d’Espagne, quelque renonciation qu’on fît faire à l’Infante … »[8]. Quelque dix ans plus tard, mi-1656, Mazarin put envoyer en Espagne des émissaires proposer le mariage. L’accueil ne fut pas enthousiaste, car on voulait que celle qui « pouvait être héritière de tant d’Etats, portât ses droits dans la maison d’Autriche, et non dans une maison ennemie »[9]. Cependant son père, Philippe IV, eut des fils d’un deuxième mariage écartant par-là le risque de voir l’Infante devenir héritière. Par ailleurs, les succès des armées françaises imposaient de plus en plus à l’Espagne la nécessité de rechercher la paix. Le mariage fut alors accordé, à la condition qu’elle renonçât à tous ses droits à la succession du royaume d’Espagne. Ce que Louis XIV accepta et fit ratifier par le parlement. La cérémonie eut lieu à Saint-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660 ; les deux époux s’étant rencontrés pour la première fois trois jours auparavant. Marie-Thérèse donna naissance à six enfants dont ne survécut que celui désigné par le titre de Grand Dauphin. Philippe d’Anjou est un de ses deux fils.

En octobre 1698, à l’insu de Charles II, les puissances intéressées négocient un accord répartissant l’Espagne, les colonies et les territoires espagnols entre les trois prétendants (nos régions auraient été dévolues au français Philippe d’Anjou). Apprenant cela, Charles II, pourtant proche de la mort, s’indigne que l’on puisse ainsi découper et se répartir les dépouilles de son royaume. Il désigne pour lui succéder Joseph-Ferdinand de Bavière mais celui-ci meurt en février 1699. Un nouveau compromis est recherché. Finalement, le Conseil d’Espagne choisit Philippe d’Anjou sous prétexte que les Bourbons – autant dire Louis XIV – sont seuls capables de défendre militairement l’unité de la monarchie. Le2 octobre 1700, Charles II rédige un testament. L’historien Joseph Pérez insiste sur le caractère étonnant de ce retournement par lequel la France va donner un roi à un pays dont elle était l’ennemie depuis deux siècles. La décision, il est vrai, fut aussi forcée par le fait que Louis XIV avait envoyé des troupes le long de la frontière espagnole : « Toute l’Europe a pensé que le testament de Charles second avait été dicté à Versailles. Le roi mourant n’avait consulté que l’intérêt de son royaume, les vœux de ses sujets, et même leurs craintes ; car le roi de France faisait avancer des troupes sur la frontière (…) Rien n’est plus vrai que la réputation de Louis XIV, et l’idée de sa puissance, furent les seuls négociateurs qui consommèrent cette révolution »[10]. Au niveau du droit organisant à l’époque ces problèmes ardus de succession, il fut considéré que « choisir » Anjou pour roi ne contredisait pas la renonciation de Marie-Thérèse. Renonciation qui n’avait eu pour objectif que d’empêcher Louis XIV lui-même de régner sur l’Espagne – mais pas Anjou. La décision respectait les droits du sang et permettait le maintien et la protection de l’unité et de la monarchie espagnoles. Enfin, cette solution reçut l’aval du pape Innocent XII. Celui-ci, italien (son nom est Antonio Pignatelli), voyait dans l’affaiblissement de la maison d’Autriche la liberté future de l’Italie. Le pape écrivit donc, le 16 juillet 1700 au roi Charles que « les lois d’Espagne et le bien de la chrétienté exigeaient de lui qu’il donnât la préférence à la maison de France »[11].

Le 9 novembre 1700, Louis XIV prend connaissance en même temps de la mort de Charles II et du contenu du testament. Il faut prendre la pleine mesure de la gravité du moment : accepter ce testament installant Philippe d’Anjou sur le trône d’Espagne, revenait à heurter de plein front les autres puissances européennes, dont certaines venaient de négocier avec la France elle-même le partage des possessions espagnoles. Autour du Roi-Soleil, c’est la plus grande indécision ; tout le monde craint une nouvelle guerre. Crainte d’autant plus fondée qu’entre la France riche et dynamique du début du règne de Louis XIV, et la France de 1700, la situation générale s’est dégradée. Les intendants du royaume ne cessent de le déplorer : « La guerre, la mortalité de1693, les logements et les passages continuels des gens de guerre, la milice, les gros droits et la retraite des huguenots ont ruiné le pays ». Parmi les rapports de ces intendants cités par François Guizot, pointons celui de l’intendant de Rouen : « Le peuple est réduit à un état de misère qui fait compassion. Sur sept cent cinquante mille âmes dont la généralité est composée, s’il en reste ce nombre, on peut assurer qu’il n’y en a pas cinquante mille qui mangent du pain à leur aise et couchent autrement que sur la paille »[12]. L’agriculture ne se développait plus, par manque d’argent et de bras. Le commerce était ruiné. Les manufactures fondées par Colbert, étaient à la traîne. La population française avait diminué de plus d’un quart. Mais, le 16 novembre, devant la cour présente au château de Versailles, le roi fit entrer en son cabinet l’ambassadeur d’Espagne et, désignant Philippe d’Anjou, lui dit qu’il pouvait saluer son nouveau roi. Il fit ensuite ouvrir grand les portes et eut cette phrase qui résume tout : « Voilà le roi d’Espagne. Sa naissance l’appelait à cette couronne, le feu roi l’a ainsi fait par son testament ; les grands l’ont souhaité et me l’ont demandé instamment ; c’était l’ordre du ciel, je l’ai accordé avec plaisir ». Ajoutant à l’adresse de son petit-fils : « Soyez bon espagnol, c’est présentement votre devoir, mais souvenez-vous que vous êtes né français… ». Trois semaines plus tard, au moment du départ du nouveau roi, Louis XIV, déclara : « Il n’y a plus de Pyrénées »[13].

Très vite cependant, il devint clair pour tous que l’Espagne était dirigée non par Philippe d’Anjou mais par Louis XIV. Le 6 février 1701, les villes barrières des Pays-Bas espagnols occupées par les Hollandais, dont la ville de Mons, durent ouvrir leurs portes aux Français. Les bataillons hollandais repartirent vers le Nord rejoindre l’armée de Guillaume d’Orange. Privés des places fortes du Hainaut, les Etats généraux des Provinces-Unies firent rompre les digues afin d’inonder les terres. Le7 septembre 1701, les Provinces-Unies, le Danemark et l’Empire signent une Grande-Alliance « s’engageant à ne poser les armes qu’après avoir réduit les possessions du roi Philippe V à l’Espagne et aux Indes, rétabli la barrière de la Hollande, assuré une indemnité à l’Autriche, et la séparation définitive des deux couronnes de France et d’Espagne »[14]. La guerre est déclarée à la France et à l’Espagne le 15 mai 1702. L’année suivante le Portugal et la Savoie se joignent aux alliés. A partir de 1705, la France subit de fortes défaites, notamment à Ramillies en 1706 et à Audenarde en 1708. Affaibli militairement et financièrement, et après un terrible hiver de 1708-1709 qui provoqua la famine et entraîna la mort de plusieurs milliers de personnes, Louis XIV est confronté à un grave dilemme : penser d’abord à aider sa population ou soutenir d’abord son armée. Il cherche une issue, espère la paix. Mais les alliés refusent toute paix avec la France qui ne concernerait pas l’Espagne.

La guerre se poursuit. Le moral des troupes françaises est au plus bas. Les hommes de troupe ont perdu confiance dans leurs généraux. Les chiffres d’Audenarde sont criants : les alliés ont perdu 7000 soldats contre 16.000 pour les Français, dont 9.000 faits prisonniers et 3000 fuyards. Dans la foulée de cette victoire, les alliés passent à l’offensive. A la tête de ses troupes le duc de Malborough se lance vers Lille. Les Français espèrent beaucoup de cette place forte considérée comme la « perle des citadelles » dans une « frontière de fer » organisée par Vauban. Mais le 11 décembre 1708, Lille doit capituler. L’hiver est là, très rude. Les opérations militaires ne reprennent qu’au printemps suivant. Les alliés savent qu’ils devront s’emparer des places fortes l’une après l’autre. Entretemps, le 12 juin 1709, Louis XIV lance un Appel à la nation. Il s’agit d’un fait nouveau dans l’histoire de France, qui plus est, initié par un monarque absolu. Le texte est lu dans les églises et lieux publics, partout affiché. Le roi dit aux Français sa « tendresse pour ses peuples » et leur annonce qu’il faut encore supporter les maux de la guerre et accomplir encore bien des efforts avant d’obtenir la paix. Son Appel est entendu ; après le roi, les plus grands seigneurs du pays portent leur vaisselle d’or et d’argent à l’Hôtel des Monnaies pour payer le blé, la farine et l’approvisionnement.

A la différence de l’armée « internationale » des alliés, l’armée française apparaît de plus en plus nationale. Composée d’engagés volontaires et de miliciens issus du tirage au sort, la différence entre ces deux types de soldats tend à s’effacer, comme l’a souligné André Corvisier, historien de l’armée française. Compte tenu des besoins croissants en hommes, dus aux nombreuses batailles et pertes importantes, plutôt que d’intégrer les miliciens tirés au sort dans les bataillons de « milices » destinés à tenir les places fortes, il a fallu les incorporer immédiatement dans les régiments réglés de combat. Au lieu donc de disposer de régiments et de milices, ceux-ci ne forment plus qu’une seule armée. Cet aspect, écrit Corvisier, cette « incorporation » qui eut lieu au moment de la Guerre de succession d’Espagne, annonce ce qui sera appelé « amalgame » à partir de 1791-92, c’est-à-dire l’armée française d’après la Révolution[15]. Jusqu’alors les miliciens étaient surtout de pauvres diables conduits de force à l’armée ou des pauvres fournis aux armées par des tirages au sort le plus souvent truqués au bénéfice des plus riches. Mais en 1709, apparaissent des engagements volontaires, surtout provoqués par les famines, mais aussi en réponse à l’Appel du roi. Un sentiment nouveau d’appartenance à la France s’est manifesté. Aussi beaucoup s’engagent-ils selon la formule « engagé pour la guerre », c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’un engagement à vie : c’est un engagement à durée limitée pour sauver la patrie en danger !

Le 29 juillet 1709, les alliés investissent Tournai qui capitule le 31. Les Français retirés dans la citadelle tiennent jusqu’au 3 septembre. S’ils avaient pu résister plus longtemps, l’hiver serait venu marquer la fin de la campagne ; sursis qui aurait été bienvenu pour l’armée française commandée par les maréchaux de Villars et de Boufflers. Mais Tournai étant tombée, la bataille frontale entre les armées devient inévitable. Installés à Orchies, les alliés, sous les ordres du duc de Malborough et du prince Eugène de Savoie, n’attendent pas en effet la reddition de la citadelle de Tournai pour avancer. Leur but est d’éviter les lignes françaises bien organisées. Les alliés décident donc d’investir Mons, défendue par une garnison à effectifs réduits et disposant de peu de vivres. Mais l’entreprise se révèle moins simple que prévu, tout d’abord parce que les lignes françaises redoutées ne sont pas fort éloignées, ensuite parce qu’il faut faire traverser deux cours d’eau aux forces alliées, la Haine et la Trouille. Le 2 septembre, les alliés envoient avec ordre d’agir avec vitesse, 100 grenadiers et 400 cavaliers prendre le passage sur la Haine à hauteur de Saint-Ghislain. Arrivé vers une heure du matin, ce détachement est arrêté par le poste français qui avait reçu des renforts de Mons. Cet échec force les alliés à essayer de franchir la Haine à Havré. Tel est l’ordre de mission du prince Friedrich de Hesse-Cassel (futur Frédéric 1er de Suède), à la tête de 60 escadrons et de 400 grenadiers. La rapidité étant la condition majeure du succès de l’opération, les grenadiers sont exceptionnellement pris en croupe par les cavaliers ! Malgré la pluie continue, le Prince de Hesse-Casseel arrive à Havré le 5 septembre, passe la Haine, et avance en direction de la Trouille à Givry. Les Français informés envoient immédiatement un détachement qui arrive à proximité de la Trouille en même temps que les alliés. De Villars qui jusqu’alors s’était consacré à l’organisation des lignes françaises et au ravitaillement de son armée, sait à présent que les alliés visent Mons. Il passe l’Escaut à Valenciennes et gagne Quiévrain.

Le 6 septembre, les troupes alliées s’établissent face à Mons : Eugène de Savoie au nord de la Haine, d’Havré jusqu’à Saint-Denis, Malborough, au sud, d’Havré à Givry. Le quartier-général de Malborough est installé à Quiévry. Les deux armées, française et alliée, sont à quelque 4 kms l’une de l’autre, séparées par les forêts de Boussu, de Blaugies et de Sar. C’est ce qui permet au maréchal de Villars de déplacer son armée à l’insu des alliés et ce, dans le plus grand silence : 4 colonnes, 2 d’infanterie ayant à leur chacune une brigade d’artillerie, et 2 de cavalerie précédée chacune par une brigade de dragons. Par ce mouvement, il occupe le plateau de Malplaquet. Les alliés réagissent rapidement, en quelques heures à peine l’infanterie et l’artillerie sont installées et les deux armées commencent à se canonner. Par la suite plusieurs officiers qui se trouvaient proches des lignes ennemies ont estimé que Villars aurait dû attaquer à ce moment[16], mais ce fut Malborough qui se montra le plus audacieux en prenant la bute d’Aulnois. Cette attaque coûte la vie à quelque 400 cents soldats alliés mais la position de Malborough en est considérablement renforcée.

Le 11 septembre vers 7 h.30, après que les alliés aient reçu un verre de Bränvin, l’artillerie entre en action. L’infanterie française, à l’abri derrière des remparts de bois, a peu de pertes, à la différence de la cavalerie qui, immobile, supportera pendant plus de cinq heures les tirs de canon. Vers 8 h.30, l’aile droite de l’infanterie alliée se met en marche s’avançant vers l’aile gauche de l’armée adverse : le terrible choc dure plus d’une heure. Les alliés prennent possession de plusieurs retranchements français. A 9 h. le prince d’Orange engage des bataillons hollandais, suisses et écossais contre l’aile droite française. Notons que les deux armées alignent toutes deux des mercenaires suisses qui se battent sans pitié entre compatriotes. Ce phénomène se constate également avec des mercenaires irlandais. Vers 11 h., dans le bois de Sars, les Français sont contraints de reculer mais Villars rassemble 50 bataillons et lance une contrattaque qui repousse les alliés. Une heure plus tard, constatant l’ampleur de leurs pertes, Eugène de Savoie et Malborough auraient envisagé de se retirer, mais ils apprennent alors que Villars est pris dans un tir groupé de 50 à 60 fusils et que, blessé, il est évacué vers Bavay. A 13 h 30, nouvel assaut des Hollandais et recul des Français. Cependant les alliés très affaiblis ne peuvent pousser leur avantage. La cavalerie est enfin entrée en action et charge à six reprises pendant plus de deux heures.

La soirée venue, le maréchal de Boufflers fait sonner la retraite des troupes françaises, lesquelles regagnent en ordre Valenciennes, Bavay et Maubeuge. Selon les règles en vigueur, cette retraite marque la défaite de la France. Toutefois, les alliés, exténués, ne les poursuivent pas et restent sur le champ de bataille où ils comptent les morts. Sur les plus de 33.000 tués, les Français en ont perdu 11.000 et les alliés le double, entre 22.000 et 22.500 ! Malplaquet mettait un terme à la série de défaites humiliantes que venait de connaître la France. Par ailleurs, la route de Paris était barrée aux forces alliées. Villars écrivit à Louis XIV : « Si Dieu me fait la grâce de perdre encore une pareille bataille, Votre Majesté peut compter que ses ennemis sont détruits ».

La Bataille de Malplaquet est de toute première importance pour l’histoire de l’Europe. Les Français ont bloqué l’avancée des autres nations coalisées contre leur pays. Ce qui leur donna le temps de se reconstituer et d’emporter une victoire décisive à Denain en juillet 1712. Malplaquet fut la bataille la plus meurtrière de ce siècle. Après les combats, contrairement aux atrocités qui caractérisent les guerres civiles et religieuses, des règles protégeaient les blessés, les prisonniers ou les soldats en fuite. Malborough proposa une trêve de trois jours pour enlever les morts et évacuer les blessés. Les Français eurent à peu près 6000 blessés accueillis à Valenciennes, Quesnoy, Maubeuge et Cambrai. Les alliés convoyèrent les leurs vers Bruxelles. Un détail à ce sujet : parmi les blessures, on constat chez les fantassins une nette proportion plus importante de blessures du côté gauche. Cela démontre leur niveau d’obéissance : c’est le côté gauche qui était mis en avant pour tirer, pour croiser la baïonnette et aussi pendant qu’ils devaient rester fixes au rang sans bouger sous les balles et les boulets de canon qui les fauchaient à la vitesse de 220 m. par seconde !

Pour ce qui concerne la ville de Mons, celle-ci n’en avait pas fini avec les sièges. L’armée alliée qui a subi beaucoup de pertes, revient vers Mons qu’elle va assiéger entre le 25 septembre et le 20 octobre 1709. Pour cette fois, en plus des habitants, ce sont des soldats français et espagnols qui s’y trouvent. Dès le 7 septembre, ceux-ci avaient réquisitionné tous les blés aux alentours de la ville et incendié les maisons des faubourgs de Bertaimont et d’Havré. Ensuite, après Malplaquet, ce sera au tour des maisons du faubourg de Nimy et à Hyon, d’être incendiées. Incendies qui avaient pour but d’empêcher les assaillants de les utiliser. Le siège lui-même fut classique : inondations des prairies, tirs suivis des batteries d’artillerie installées de façon à bombarder les Portes de Bertaimont et d’Havré. La capitulation militaire a lieu le 21 octobre, avec pour point essentiel que le culte catholique ne sera en aucune façon troublé par les soldats réformistes ou protestants qui composeront la nouvelle garnison de la ville. Le 25 octobre, le prince Eugène de Savoie, le duc de Malborough et le prince d’Orange entrent en ville et dînent en compagnie des députés des Etats-Généraux des Pays-Bas, arrivés la veille à Mons. Cette occupation non-française de la Ville de Mons va se maintenir jusqu’en1746, époque de la Guerre de succession d’Autriche.

C’est le 20 février de cette année 1746 que les armées du roi de France Louis XV, conduites par le maréchal de Saxe, entrent en Hainaut, après avoir pris Bruxelles, Malines et Anvers. Le siège de Mons débute le 7 juin ; deux Portes sont principalement sous le feu, celle de Bertaimont et celle de Nimy. La garnison des soldats austro-hollandais assurant la défense de la ville se rend le matin du 10 juillet. Quelques jours plus tard, le nouvel intendant du Hainaut conquis par la France, Jacques Pireau, emménage à Mons. En octobre, commencent les travaux de démolition des fortifications de la ville. La démolition des superstructures se termine en mai 1747. Commence alors le travail d’aplanissement des terres : 105.000 m3 de terre à déplacer qui serviront à combler les fossés. Les travaux sont financés par un impôt prélevé sur la prévôté de Mons. On peut en effet lire dans un rapport d’époque que « les habitants de ce pays (…) ne sont point encore susceptibles d’aucune discipline pour travailler à la corvée. Il y en a la plupart dont on ne saurait venir à bout et qui ne font presque rien »[1]. Louis XV viendra à Mons fin mai 1747, visite qui donnera lieu à de grandes festivités.

La Guerre d’Autriche se termine le 23 octobre 1748 avec le traité d’Aix-La-Chapelle. Marie-Thérèse d’Autriche reprend possession des Pays-Bas. La France, pourtant victorieuse, n’obtient aucun avantage territorial, par contre l’Espagne, toujours dirigée par les Bourbons, reçoit Naples et Plaisance. L’occupation militaire du Hainaut se termine. Les Français quittent Mons le 24 février 1749. Ilo s’ensuit une période d’entre-deux pour les villes places fortes de la « barrière » : à moitié démolies, à moitié reconstruites et mal entretenues. En octobre 1781, l’empereur d’Autriche Joseph II décide de les démanteler et de renvoyer chez elles les garnisons hollandaises. Nous voici à une encablure de la Révolution française.

 

[1] Cf., Images de Mons, op. cit., p.152.

Richard Miller©

 

[1] Pour le récit de la Bataille de Steinkerke, nous suivons la Description qu’en a donnée l’historien Pierre de Ségur dans sa biographie du Maréchal de Luxembourg, http://www.steenkerque.be/histoire2.html .

[2] François Guizot, op. cit., p. 310.

[3] Voltaire, op.cit., ch. 15, p. 381.

[4] François Bluche, Louis XIV, Paris, Le Livre de Poche, Pluriel, p.631.

[5] Cf. Images de Mons, op. cit., p. 147.

[6] Joseph Pérez, Histoire de l’Espagne, Paris, Fayard, 1996, p.263.

[7] Ibid., p.264.

[8] Cardinal Mazarin, cité in Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, op. cit., p.220.

[9] Voltaire, ibid., p. 218.

[10] Ibid., p.410.

[11] Innocent III, cité in Voltaire, op. cit., p.409.

[12] François Guizot, L’histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789, Paris, Hachette, 1873, tome 4, p.452.

[13] In François Guizot, op. cit., p. 322.

[14] Ibid., p. 324.

[15] André Corvisier, Histoire militaire de la France, t. 1, op.cit., p.537.

[16] Cf. André Corvisier, La Bataille de Malplaquet 1709 L’effondrement de la France évité, Paris, Economica, 1997, p. 63-65 ; Corvisier relativise néanmoins cette critique formulée après-coup, notamment parce que de là où ils se trouvaient, ces officiers n’avaient précisément pas une vue suffisamment large.

Richard Miller, le 2018-08-20