Richard Miller


Cinq Batailles à Mons et dans sa région - II

Voici le texte de la 2ème conférence ayant trait aux Batailles qui ont marqué l'histoire de la ville de Mons. J'attire l'attention sur la partie consacrée à la médecine de guerre et à Ambroise Paré.

Les guerres de religion

Je vous remercie pour votre présence à cette deuxième conférence consacrée aux cultures de la guerre et à l’histoire militaire de Mons en particulier. Permettez-moi de commencer en rappelant quelques principes que nous avons soulignés la fois passée. Tout d’abord, j’avais commencé par justifier la période choisie, 1479/1919, sous l’angle du sentiment d’appartenance à des entités nationales, en ce compris la délimitation territoriale par des frontières. La mort de Charles le Téméraire, le mariage de sa fille Marie de Bourgogne avec Maximilien d’Autriche, et la victoire remportée par celui-ci, à Enguinegatte, sur les troupes de Louis XI, roi de France, ont été des évènements décisifs pour le tracé de la frontière qui, aujourd’hui encore sépare la Belgique actuelle de la France.

D’un point de vue politique plus général, j’avais insisté sur un phénomène qui n’a cessé de s’affirmer : la différence, la dichotomie, au moment où commencent à apparaître les Etats-nations, entre deux orientations. La première est de caractère absolutiste ; absolutus signifie « délié » de toutes les contraintes, obligations et lois qui pèsent sur les hommes. Le roi étant roi par la grâce de Dieu, le pouvoir qu’il exerce ne peut être en rien conditionné. La deuxième orientation n’est pas moins autoritaire, mais elle n’est pas absolutiste ; elle sera davantage républicaine, voire – timidement – démocratique et libérale. A cette époque la France incarne le plus complètement la royauté absolue, jusqu’à son apogée avec Louis XIV. Les « anciens » Pays-Bas illustrent davantage la seconde voie.

Du point de vue militaire, nous avions vu s’opérer plusieurs évolutions tant au niveau de la composition des troupes que de l’armement utilisé. Nous avons également constaté que les hommes ne se battent pas de la même façon en fonction du statut qui est le leur. A Enguinegatte, les francs-archers du roi de France - pourtant plus expérimentés - ont déserté le combat pour se livrer au pillage, faisant passer dans le camp adverse la victoire qu’ils étaient sur le point de remporter. Leur attitude révèle que bien qu’enrôlés comme soldats « nationaux », leur sentiment d’appartenance n’était pas suffisamment développé pour faire passer les intérêts du roi avant les leurs : vaincre l’ennemi n’était pas ressentie comme étant « leur » victoire. Toute différente fut l’attitude des bourgeois composant les troupes de Maximilien qui, eux, se battaient pour leurs droits et leurs biens.

La période que nous allons couvrir à présent va se caractériser par une tout autre évolution des cultures de la guerre. En effet, si les conflits qui vont avoir lieu, surtout dans la deuxième partie du 16ème siècle, sont toujours motivés par les mêmes causes (ambitions royales, enrichissement personnel, expansion des territoires, accaparements des voies et centres commerciaux, accès aux ports de mer…), leur cause principale sera la religion. Trois remarques à ce sujet. Tout d’abord on pourrait rétorquer que les conflits qui à cette époque vont déchirer et dévaster l’Europe occidentale, et que l’on nommera les Guerres de Religion, ne sont pas les premiers à présenter une dimension religieuse : ils avaient été amplement précédés par les Croisades. C’est exact. Sauf qu’entre les Croisades et les Guerres de Religion, tout diffère. Celles-là furent des opérations d’invasion, regroupant des Chrétiens, partant de terres chrétiennes, pour « reprendre des territoires sacrés tombés aux mains des Infidèles ». Les combats eurent lieu en Orient, pas en Occident. Ce fut tout le contraire avec les Guerres de Religion qui se déroulèrent dans nos pays d’Europe occidentale : les courants religieux qui s’opposèrent se revendiquaient tous de la chrétienté. En conclusion, il ne s’agissait pas tant de guerres inter-nationales que de guerres intra-nationales, autrement dit des guerres civiles. Or, si toutes les guerres et toutes les batailles sont faites de carnages, de sang, de douleur et de mort, il n’y a pas de guerre plus cruelle qu’une guerre civile. Ce que confirme Carl Schmitt : « Poètes et philosophes, historiens et soldats ont parlé de la guerre. Malheureusement tout ce qu’on dit de la guerre trouve seulement dans la guerre civile son sens dernier et cruel »[1]. Il n’est pas toujours simple de distinguer une guerre internationale d’une guerre civile[2]. On peut toutefois sans difficulté comprendre que l’expression « guerre civile » désigne un conflit à l’intérieur d’un même Etat, ou plutôt d’une même entité politique, opposant une même population entre elle, sur un même territoire. Or, indiscutablement, les exemples empruntés à l’Histoire prouvent que lorsque l’on a affaire à ce type de conflits, ils se caractérisent tous par la cruauté, ou par ce que Nicolas Dubos a appelé le « mal extrême »[3]. Les Guerres de Religion qui commencèrent à apparaître au début des années 1560 ont été de telles guerres.

Deuxième remarque. Il ne faut pas se méprendre – raison d’ailleurs pour laquelle j’insiste sur le fait qu’il s’agissait de guerres civiles, internes à une population : le conflit n’était pas seulement religieux, opposant l’un à l’autre des dogmes différents. Autrement dit, ce ne sont pas seulement des points de tension, des interprétations opposées, des attitudes différentes relatives aux textes bibliques, aux Ecrits vétéro- et néo-testamentaires…, qui sont en cause ; même si c’est cela qui était mis en évidence. Non, la cause profonde qui incite aux conflits, initie les persécutions, dresse les croyances les unes contre les autres, c’est la nature théologico-politique de l’Etat, la nature divine de la souveraineté du roi, la sacralisation du pouvoir à travers la personne, voire à travers le corps du roi[4]. Autrement dit, ce n’est pas parce que les Luthériens ou les Calvinistes se rallient à une conception différente du christianisme, par exemple à propos du culte de la Vierge, ou de celui des Saints, que cette querelle devait devenir autre chose qu’une querelle de dogmes ni revêtir l’allure d’un conflit politique intraétatique majeur. Mais à partir du moment – ceci est essentiel – où pour s’installer, se justifier, se développer, le pouvoir, et singulièrement le pouvoir royal, s’appuie sur la religion, sur l’essence divine de la royauté, développer une autre dogmatique religieuse revient à mettre en œuvre la possibilité de remettre en cause la légitimité du roi, de la royauté et du royaume.

Et ce, de deux façons différentes. La première est directe. Si le roi détient son pouvoir par la grâce du dieu chrétien, selon les modalités de l’Eglise catholique romaine, ne plus reconnaître l’autorité de cette Eglise, peut conduire à refuser l’autorité du roi. « Peut », parce que rien n’interdisait à priori un Protestant de considérer que le roi était vraiment roi par la grâce de Dieu. Calvin avait d’ailleurs rappelé que les princes devaient être respectés car ils étaient établis par Dieu pour faire régner la justice et réprimer les péchés[5]. Mais cela ne suffisait pas, ni à rassurer le roi sur les bonnes intentions des Protestants, huguenots, hérétiques…, ni à empêcher ceux-ci de voir en la personne du roi l’incarnation de tous les maux engendrés et portés par le catholicisme. De là, la « tentation régicide » qui conduisit, par exemple, un nommé Jean Caboche, en septembre 1558 à vouloir tuer Henri II en criant : « Dieu m’a commandé que je te tue »[6]. Mais le protestantisme mettait également le roi en difficulté d’une autre façon. Dès lors que le roi détenait sa souveraineté du Dieu défini par l’Eglise catholique, apostolique et romaine, il était logique qu’il soit sollicité en retour par cette Eglise pour protéger et son dogme et ses Fidèles. Le roi était tenu d’éliminer les hérésies, ou encore d’exterminer les hérétiques : il ne lui était donc guère aisé, dans ces conditions, d’agir comme étant le souverain de tous.La pensée philosophico-politique va donc évoluer en étant aiguillonnée par cette tension au cœur de la souveraineté, par ces contradictions inhérentes à tout système théocratique, c’est-à-dire à l’exercice d’un pouvoir souverain conféré par un dieu. Permettez-moi une référence aux débats qui animent le monde contemporain : lorsque nous nous opposons à l’islamisme, ce n’est pas contre la foi musulmane – chacun est libre de croire -  mais c’est contre la volonté théocratique véhiculée par l’islamisme que nous nous dressons. Nous Européens, avons fait l’expérience des guerres, massacres, exterminations et souffrances qui résultent de la théocratie : raison pour laquelle notre vision du pouvoir est la démocratie[7].

En résumé, l’époque que nous examinons est celle d’une contradiction : d’un côté l’apparition et la formation des grands Etats nationaux autour de la personne du roi, du souverain. En l’absence d’une telle figure « centralisatrice » il ne pouvait y avoir d’unité nationale : le roi apparaissait comme étant le roi de tous. Mais de l’autre côté, pour qu’il soit reconnu comme étant le souverain de tous, son pouvoir ne pouvait pas être mis en doute ; il fallait donc, au sein de la société chrétienne, qu’il ait reçu son pouvoir de Dieu. Toutefois, telle est l’aporie du théologico-politique, dès lors qu’il recevait son pouvoir de Dieu, il n’était plus le roi de tous, mais seulement le roi de ceux qui croyaient en « son » Dieu, et étaient les fidèles de « son » Eglise.

Nous serons davantage attentifs ce soir aux affrontements et persécutions mutuels qui vont diviser catholiques et protestants, mais il est évident que la contradiction propre à la souveraineté théocratique a eu aussi une influence déterminante sur l’attitude du pouvoir vis-à-vis des communautés juives présentes dans les royautés chrétiennes, de même que sur les communautés musulmanes. Un des exemples les plus caractéristiques est celui de l’Espagne catholique qui, malgré l’accaparement des richesses importées des Amériques, vit sa puissance économique et donc politique s’effacer, parce qu’elle s’était « débarrassée » des Juifs – lesquels vont venir renforcer la puissance économique et commerciale des Pays-Bas – et des Maures. Voltaire, déjà vers 1750 n’écrivait-il pas à propos du roi d’Espagne : « … ce fut dans ces circonstances que ce roi chassa de ses Etats près de huit cent mille Maures, lui qui aurait dû, au contraire, en faire venir davantage, s’il est vrai que le nombre des sujets soit le trésor des monarques »[8]. Remarquons enfin que la contradiction est réversible : que doivent faire les sujets qui ont l’obligation d’obéir au pouvoir du roi mais qui ne croient pas que celui-ci appartienne à la « bonne » religion ? Quelle doit être l’attitude citoyenne de ceux qui sont religieusement convaincus qu’est impie celui qui détient et transmet héréditairement le pouvoir royal ? Doivent-ils obéir ou pas ? Doivent-ils « faire semblant » (attitude qui sera recommandée notamment par Descartes), ou se révolter ? Trois œuvres vont débattre particulièrement de ces questions : Vindiciae contra Tyrannos, de Junius Brutus (1579), De jure belli ac pacis, de Grotius (1625) et le Léviathan, de Thomas Hobbes (1651), soit pour soutenir l’idée du droit de résister au souverain, soit pour la réfuter.

Après ces remarques liminaires, venons-en à Mons. Pour comprendre les évènements qui se sont déroulés dans notre ville, durant le 16ème siècle, notamment le double siège du château d’Havré, en 1578, il faut remonter à l’époque de ce que l’on désigne aujourd’hui par les « anciens Pays-Bas », à savoir les territoires qui correspondent grosso modo aujourd’hui au Bénélux (Belgique, Pays-bas, Luxembourg) ainsi que le département du Nord de la France et une partie de celui du Pas-de-Calais. Des différences linguistiques étaient, déjà, à l’œuvre entre des parlers germaniques (frison, limbourgeois, hollandais, flamand) et des parlers romans comme le wallon ou le picard[9]. A la mort de Marie de Bourgogne, survenue en 1482 lors d’un tragique accident de chasse – quelques années à peine après son mariage avec Maximilien dans les circonstances qui faisaient l’objet de notre première conférence – les anciens Pays-bas vont devenir, par héritage, propriété de leur fils Philippe le Beau, âgé de quatre ans ; ils seront alors régentés par son père Maximilien d’Autriche lui- même, jusqu’en 1493, année où Philippe le Beau épouse Jeanne de Trastamare, fille des Rois catholiques d’Espagne Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon. Ce mariage constitue à nouveau pour nous un évènement décisif puisqu’il est à l’origine de l’appartenance de nos régions à la Couronne d’Espagne et à l’Empire du futur Charles Quint.

L’époque était ainsi faite que le sort des populations n’avait guère d’importance, allant au gré des conquêtes mais également des accordailles, mariages et autres ententes entre les Grands de ce monde, ou plus exactement entre les Grands d’Europe - puisque, comme vous le savez, ce seront les Grands d’Europe qui vont, sous l’autorité du pape, se partager le monde à partir de 1492 et la découverte des Amériques. Plus déterminant que tout autre élément était « le sang », au sens de la lignée, à travers grossesses, naissances et décès. Cet autoengendrement du pouvoir allait pourtant bientôt, grâce à des combats courageux, céder la place à l’affirmation de droits politiques et de libertés citoyennes, à commencer par ce qui concerne les libertés religieuses. C’est précisément au sein de ce processus d’éclosion et d’affirmation d’un droit des gens, lequel aboutira à la constitution du premier grand Etat démocratique et libéral de l’Europe moderne, à savoir les Provinces Unies, que s’inscrivent les évènements qui marqueront le Hainaut, et singulièrement Mons en 1572, et Havré en 1578.

En 1504, Jeanne de Trastamarre (dite Jeanne la folle) monte sur le trône de Castille. Elle emmène en Espagne son mari, Philippe le Beau qui mourra deux ans plus tard. Conséquence : les anciens Pays-Bas deviennent la propriété de leur fils âgé de six ans, le futur Charles Quint. A cette époque, l’attachement des habitants de nos régions pour les Habsbourg est solide. Héritiers des ducs de Bourgogne, ils pouvaient s’appuyer sur des partisans fidèles et dévoués, tels que les membres de la famille de Croy, dont une branche deviendra propriétaire du château d’Havré. Cela se fit par une lettre de Charles Quint, du 17 avril 1518, remise à Malines pour donner ordre au receveur du Hainaut de rédiger les actes en faveur de Philippe de Croy en échange de la terre de Longwy en Normandie qui devint propriété de la duchesse de Longueville. L’échange eut lieu le 5 juin et fut ratifié à Saragosse par Charles Quint en juillet 1518. En procédant de la sorte avec les seigneurs locaux, les Habsbourg furent attentifs à maintenir cet attachement.

A de tels liens familiaux et personnels, il convient d’ajouter une activité commerciale, économique, artisanale, technique, intellectuelle en plein essor. En rendre compte nous entraînerait trop loin et il est préférable de renvoyer sur ce point à l’œuvre magistrale de Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme XVe - XVIIIe siècle[10]. On y apprend que le centre du monde à cette époque se déplace entre deux pôles, l’Italie et les anciens Pays-Bas, avec d’abord Bruges, puis Venise, ensuite Anvers et Gènes, et enfin Amsterdam. Ce qui importe est le fait que les événements qui vont affecter la ville de Mons n’appartiennent pas à une seule logique, mais à plusieurs. Les combats, les assauts, les sièges n’opposent pas de manière simple un ennemi à un autre. Ce sont des forces multiples qui sont à l’œuvre, en lesquelles s’affrontent des intérêts liés au passé mais également des intérêts liés au monde nouveau, lequel est occupé de se lever et pour qui l’activité commerciale dans sa dimension internationale sera déterminante. Ce n’est plus le Moyen Âge attaché au sol et à la terre qui prédomine, mais un nouveau monde, maritime, voué aux mers et aux océans.

D’autres intérêts concourent à la complexité du temps : des tendances nationales s’affirment et commencent à diviser le territoire de la chrétienté. D’autant que celle-ci est, par ailleurs, confrontée à une crise intérieure profonde : la Réforme. Charles Quint devient empereur le 28 juin 1519, en plein moment où éclate « l’affaire » Martin Luther, lequel vient d’être déclaré suspect d’hérésie et de rébellion par le Saint-Siège. Une des toutes premières décisions de l’empereur est une réponse à cette déclaration, le 3 juillet 1519, en proclamant ne mettre « personne au ban de l’empire sans l’examen préalable de son cas ». L’examen de Luther aura lieu à Worms en avril 1521, après avoir brûlé publiquement la bulle papale qui lui intimait l’ordre de se rétracter dans les soixante jours. A Worms, devant l’empereur, l’auteur de l’Appel à la noblesse chrétienne ne se rétractera pas : c’est le début de la Réforme, suivie de la Contre-réforme et, partant, des Guerres de Religion. Les idées luthériennes vont se répandre très rapidement, grâce notamment à l’imprimerie, dans les grandes villes comme Gand, Bruges, Louvain, Tournai, Namur et surtout Anvers. Mais également à Mons, dont nombre d’habitants sont sensibles à un courant réformiste, le calvinisme. Celui-ci a gagné les anciens Pays-Bas par les provinces wallonnes en contact avec la France où circulaient des prédicateurs venus de Genève et porteurs d’œuvres de Calvin traduites en français. Inversement ceux qui avaient dû s’exiler de nos régions étaient allés se former au calvinisme en Allemagne ou en Angleterre. Ce fut le cas du Montois Guy de Brès exilé à Londres et à Genève. Revenu en 1555, il va initier des communautés en Hainaut, en Flandre et en Brabant. En 1561, de Brès publia, en wallon, la Confessio Belgica, inspirée de la Bible et des Ecrits de Calvin. Arrêté à Valenciennes en 1567, il sera condamné à la pendaison.

Charles Quint, profondément catholique, ayant reçu une éducation imprégnée de l’idée de devoir combattre les hérésies au nom de la foi, idée sous-jacente à la Toison d’Or mais aussi à la « Reconquista » menée contre les Maures par ses ancêtres espagnols, va s’opposer à la propagation de la religion réformée. Et ce, avec d’autant plus de force que son empire territorial repose sur l’unité de la chrétienté. Si celle-ci se déchire ou se réduit, c’est aussi l’empire des Habsbourg, entre autres, qui se déchire ou se réduit. En conséquence, Charles Quint va se révéler un opposant de plus en plus impitoyable à l’encontre des Réformistes. Après 1540, la plupart des crimes religieux seront punis de mort avec confiscation des biens et sans grâce possible : les condamnés sont mis à mort par le feu – s’ils s’obstinent dans leur « erreur » – ou par décapitation s’ils se repentent tandis que les femmes, elles, sont enterrées vivantes ! Pour mettre en œuvre ses décisions, Charles Quint va créer un tribunal d’exception, indépendant des juridictions locales et provinciales. A la tête de ce tribunal inquisitorial, il désigne un laïc, Frans Van der Hulst qui, vu son efficacité (quelque 1300 personnes seront torturées et exécutées entre 1523 et 1565) recevra le soutien du pape comme inquisiteur apostolique. Ces actes vont évidemment susciter des mouvements de grogne et de contestation, y compris chez les magistrats des villes.

Les tensions vont s’accroître à partir de l’abdication, en 1556, de Charles Quint. Son frère Ferdinand, roi de Bohème et de Hongrie, élu empereur conserve le patrimoine traditionnel des Habsbourg, et c’est le fils de Charles Quint, Philippe II qui hérite de l’Espagne, de ses territoires d’outre-mer, de plusieurs régions d’Italie et des territoires bourguignons en ce compris les anciens Pays-Bas. Philippe II, à la différence de son père, ne connaît pas nos régions. Il a été élevé en Espagne et ignore nos caractéristiques culturelles à commencer par les différentes langues parlées par notre population. Après la paix signée avec la France, à Cateau-Cambrésis, le 3 avril 1559, Philippe II séjournera définitivement en Espagne et désignera pour gouverner nos provinces sa demi-sœur, Marguerite de Parme – pour qui Jacques Dubroeucq construira le château de Binche. Cette décision déçoit la noblesse locale, d’autant que Marguerite est flanquée de trois hauts conseillers qui n’étaient guère présents durant les hostilités contre la France, et ce contrairement aux représentants de grandes familles, dont les de Croÿ qui dès lors se sentent bafoués et floués. Mais le désaccord exprimé par la noblesse porte aussi sur la politique de répression à l’encontre des Réformés. En effet, les idées nouvelles, surtout à partir de 1560, ont convaincu quelques familles et personnages importants. Parmi ceux-ci, Guillaume de Nassau, prince d’Orange, dit le Taciturne, la plus grosse fortune des Pays-Bas. D’abord élevé dans la religion protestante, il avait été « rééduqué » dès l’âge de 11 ans à la Cour catholique de Charles le Quint qui le considérait comme son pupille. A tel point que lors de la cérémonie d’abdication de Charles le Quint, l’épaule sur laquelle s’appuyait l’Empereur était celle de Guillaume. Avec ces ralliements religieux, l’opposition aux ordonnances antiréformistes se renforce. Ainsi, à Tournai et à Valenciennes, en 1561, les Réformés ne vont pas craindre de processionner ouvertement à travers les rues en chantant des psaumes. A Bruges, en 1564, les habitants expulsent les agents inquisiteurs. A Valenciennes encore, la foule en colère sauve du bûcher les condamnés. Au vu de ces événements, le comte d’Egmont est envoyé en Espagne pour convaincre le roi Philippe II d’adoucir la répression et de mener une politique plus « libérale ». Sa mission se solde par un échec. Elle entraîne au contraire un durcissement de la part de Philippe II qui adresse en 1565, à Marguerite de Parme et aux gouverneurs des dix-sept provinces des Pays-Bas, les Lettres de Ségovie par lesquelles il exige l’application stricte des ordonnances, le remplacement des magistrats trop faibles et la confirmation des mesures inquisitoriales.

Cela n’empêche pas des publications de plus en plus nombreuses de voir le jour afin de dénoncer l’intolérance espagnole, notamment le Mémoire sur l’état critique des Pays-Bas par lequel Guillaume d’Orange ne propose rien moins que la liberté religieuse. Mais c’est de Bréda que part l’impulsion décisive avec, en mars 1566, le Traité des Grands et des Nobles des Pays-Bas contre l’Inquisition d’Espagne, dont les auteurs visent la réduction des contraintes religieuses afin d’éviter l’émeute générale. Sans attaquer le roi d’Espagne, ils se réfèrent aux droits et privilèges des provinces. Présenté sous forme de supplique (« Smeekschrift »), ce texte récolte parmi la petite noblesse et la bourgeoisie tant protestante que catholique, plus de deux mille signatures ! Début avril, l’ensemble est solennellement porté à Bruxelles pour être remis à Marguerite de Parme, par une délégation de trois cent gentilshommes. Celle-ci est effrayée par le défilé de ces gens courageux venus la défier. Pour la réconforter, un proche, Charles de Berlaymont, lui souffle « Ce ne sont que des gueux ! ». Ce mot insultant à l’égard des personnes les plus en vue de nos provinces sera repris et adopté comme signe de ralliement par les opposants au régime espagnol. Dans l’attente d’une réponse, les nobles catholiques font alliance avec les protestants et mettent à leur tête Guillaume d’Orange ainsi que les comtes d’Egmont et de Hornes[11]. Toutefois, le peuple, se sentant soutenu par les classes dirigeantes, poursuit sur sa lancée et refuse d’attendre une réponse qui tarde à venir. Des prédicateurs organisent des prêches calvinistes dans les campagnes à proximité des villes : leur leitmotiv est le retour à la foi nourrie par la lecture directe des textes sacrés. Il faut, dans le même esprit, en finir avec les images (statues et peintures), les reliques des saints et les cérémonies du culte catholique. Il s’ensuit la Beeldenstorm, la furie iconoclaste, qui va s’acharner sur les lieux dédiés au culte catholique, notamment la cathédrale d’Anvers, en août 1566. Marguerite de Parme tente alors de pacifier la situation en accordant des garanties aux Protestants tout en excluant les iconoclastes et les rebelles. Son initiative est mal reçue à Madrid où elle suscite la colère de Philippe II et de son conseiller le duc d’Albe. Pourtant plusieurs grandes familles de nos régions, effrayées et choquées par la furie iconoclaste, se sont ralliées à la cause espagnole, entraînant une scission dans le front des opposants : certains, comme Guillaume d’Orange veulent la liberté de culte et visent l’indépendance des Provinces, d’autres veulent l’éradication du protestantisme dans lequel ils voient la source de tous les conflits. D’Egmont et de Hornes estiment devoir rester fidèles à Philippe II. Guillaume, lui, se retire, avec ses troupes, en Allemagne.

Pendant ce temps, à la tête de dix mille soldats espagnols, napolitains et mercenaires allemands et suisses, le duc d’Albe envoyé par le roi d’Espagne pour remettre les Provinces au pas, remonte vers les anciens Pays-Bas en contournant la France par l’Est. Le 22 août 1567, il est à Bruxelles où il prend ses fonctions de nouveau Gouverneur. Haïssant les hérétiques, ne témoignant aucun respect à l’égard des droits et privilèges des villes et provinces, ni pour les libertés des citoyens, il fait arrêter, malgré leur fidélité, d’Egmont et de Hornes. Ils seront décapités à Bruxelles le 5 juin 1568. Dans la foulée, le nouveau Gouverneur crée le Bloedraad, véritable tribunal inquisitorial d’exception. La répression est terrible, entraînant des milliers de bannissements et d’exécutions, ainsi qu’un accroissement des charges imposées. Ceci est l’occasion de souligner un facteur déterminant des conflits en cours : les habitants des anciens Pays-Bas, comme toutes les populations européennes à cette époque de croissance des Etats, ont été fiscalement pressurés pour financer les guerres de leurs maîtres. Comme l’écrit l’historien des idées politiques, Philippe Nemo : « celles des ducs de Bourgogne, puis des Habsbourg et de l’Espagne de Philippe II contre la France, ne sont certes pas les leurs [les habitants], elles nuisent au contraire directement à leurs intérêts en attirant le fer et le feu sur leur sol et en compromettant gravement leur commerce »[12]. De là, la résistance dont font preuve les Etats Généraux des Provinces à l’encontre des demandes incessantes de nouveaux impôts ; résistance qui irrite Philippe II, lequel décidera de ne plus convoquer les Etats Généraux, aggravant encore les sujets de tension.

Pendant ce temps, différents textes de contestation sont publiés qui circulent sous le manteau, notamment ceux de Philippe de Marnix, calviniste né à Bruxelles, « conseiller, propagandiste, polémiste et diplomate de Guillaume d’orange »[13] : la Vraye narration et apologie des choses passées aux Pays-bas, touchant le Fait de la Religion (1567) et Den Byencorf der H. Roomsche Kercke (1569). Dans le même temps, Guillaume d’Orange et son frère Louis consacrent leur énergie et leurs moyens à lever des troupes. Ce n’est plus seulement une guerre de religion qui est en train de se développer mais une guerre d’opposition à la politique absolutiste de Philippe II, guerre apparentée, comme je l’ai souligné, à la guerre civile. Aussi, Gustaaf Janssens peut-il écrire que si au 19ème siècle la Belgique a pu se servir de la révolte de la population contre l’occupant espagnol pour mettre en avant l’histoire de sa propre indépendance (c’est à Charles de Coster, auteur de Tijl Ulenspiegel, qu’il pense), « cette même histoire est entièrement réécrite dans la deuxième moitié du 20ème siècle. L’image de la révolte populaire contre l’oppression politique et religieuse est abandonnée, et on devient de plus en plus convaincu qu’en réalité, la Révolte a été une guerre civile »[14], c’est-à-dire d’une guerre au sein de notre population avec les conséquences politiques et communautaires pour la Belgique du 20ème siècle. 

 

Les Gueux remportent une victoire importante en s’emparant avec leur flotte, le 1er avril 1572, du port de la Brielle dans l’estuaire de la Meuse et de l’embouchure de l‘Escaut. Cette flotte arborant la bannière de Guillaume d’Orange est composée de pirates, proscrits de toutes nationalités, fugitifs catholiques et protestants[15]. De cet évènement, il s’ensuivit que plusieurs villes furent conquises. Ce qui conduit l’historien montois Gilles-Joseph De Boussu à écrire en 1725, que l’on « vit pendant le cours de cette guerre cruelle, plusieurs Montois se distinguer parmi les troupes, en combattant vaillamment dans les occasions pour le service de Sa Majesté catholique, pour le salut de la patrie et les intérêts de la religion catholique. On y vit les Beugnies, natifs de cette ville, dans la personne de Jacques, homme d’armes, remplir ses devoirs jusqu’à ce que la mort l’enleva l’an 1596 »[16]. Plusieurs villes se rallient alors, volontairement ou pas, aux Orangistes, dont celle de Mons en mai 1572, à l’occasion de ce que l’on a appelé la « surprise de Mons »[17]. Le comte Louis de Nassau qui avait réussi à faire introduire dans la ville des armures et des arquebuses dissimulées dans des chariots prétendument chargés de vin, franchit les remparts avec une petite troupe et prend possession de l’Hôtel de ville en invoquant la libération de la ville de son occupant espagnol. Voici le récit qu’en fait De Boussu : « Antoine Pinter et quelques autres envoyés à dessein par Louis de Nassau, logèrent en ville ; et le lendemain 24 de mai, la veille de la Pentecôte un peu avant le jour, ils se présentèrent à la porte de Bertaimont pour en sortir. La porte leur ayant été ouverte, ils tuèrent le portier, qui était un Bourgeois. Nassau qui attendait qu’on ouvrît, entra d’abord avec soixante cavaliers qu’il rangea aux Avenues principales, lesquels furent bientôt renforcés par six cent autres qui avaient chacun leur fantassin en croupe, conduits par Jean de Hangest Seigneur de Genlis, principal chef des Huguenots de France, et de la Nouë. Ils coururent les rues comme s’ils eussent été dix à douze mille hommes, criant partout liberté, liberté, et tuant ceux qui voulaient sortir armés de leurs maisons. Ils s’emparèrent de l’Hôtel-de-Ville, se rangèrent en bataille dans les grandes places, et se rendirent de cette manière les maîtres de la ville et des Bourgeois, qu’ils empêchèrent de s’assembler. La garnison se fortifia d’heure en heure, et par ces prompts secours, le Comte de Nassau assisté des Huguenots, se mit à l’abri de tous accidents »[18].

Semblable « libération » de la ville de Mons ne fut pas du tout appréciée par le Duc d’Albe qui « entra dans des fureurs inconcevables ». Il suspecta les habitants de la ville d’avoir agi en intelligence avec l’ennemi, à cause des taxes trop lourdes que les Espagnols leur imposaient. Le Duc se reprochait d’avoir enlevé aux Montois leur artillerie pour qu’elle fut utilisée à Flessingue, non pas qu’il supposât qu’elle aurait été utilisée contre les hommes de Nassau, mais parce que cela donnait une bonne excuse aux Montois de ne pas avoir pu mieux défendre la ville[19]. Celle-ci, aux mains des Orangistes, est alors assiégée par les troupes catholiques qui s’installèrent à Belian la veille de la Saint-Jean. C’est Frederic de Tolède qui commanda l’assaut à la porte de Bertaimont. Le siège fut long et difficile. Les Orangistes reçurent en renfort des troupes qui s’installèrent, le 10 août, à Frameries. Deux batailles s’engagèrent, l’une à Jemappes, l’autre à Harmignies. Malheureusement pour les assiégés, les renforts promis par les Huguenots français n’arrivèrent jamais, étant eux, à ce moment, victimes d’une effroyable répression enclenchée le 24 août à Paris, jour de la Saint-Barthélémy, à l’occasion des noces d’Henri de Navarre avec la « Reine Margot »[20]. Ils tinrent bon encore presque un mois, mais capitulèrent le 19 septembre[21].

Louis de Nassau, vaincu et malade, quitta la ville le 21 septembre par la porte d’Havré. Selon les ordres du duc d’Albe, les Huguenots français présents à Mons, furent chassés mais non exécutés par les Espagnols : en effet, ils n’étaient pas, des sujets du roi d’Espagne. Toutefois, ces hommes n’échappèrent pas à la folie meurtrière du roi de France qui, dans la foulée du massacre de la saint-Barthélémy, les fit pourchasser et massacrer en Picardie[22]. Quant aux Montois, une liste de soixante-huit condamnés fut dressée dont le nom est annoncé « par cri public, au son de la cloche du beffroi ». Ils sont exécutés de diverses manières. Un homme est brûlé vif « pour avoir persisté à ne vouloir se confesser qu’à Dieu seul » ; certains sont décapités, d’autres passés au fil de l’épée. Les actes de torture imposés aux suspects ne s’arrêteront qu’en août 1573. Au nombre des condamnés, figurait l’architecte et sculpteur Jacques Dubroeucq. Suite à l’intervention des chanoinesses de Sainte-Waudru, il fut gracié mais maintenu sous surveillance. En gage de sa bonne foi, il fut contraint de sculpter, ironiquement, une statue en l’honneur de saint Barthélémy, statue à laquelle il prêta son propre visage, et que l’on peut toujours admirer en la Collégiale Sainte-Waudru.

Permettez-moi deux incises. La première pour souligner que les Protestants qui ont été massacrés, de même que ceux qui avaient réussi à quitter la ville, étaient pour la plupart des artisans (menuisiers, forgerons, orfèvres…) et des ouvriers du textile : cette « saignée » portera un coup terrible au développement économique de Mons. La deuxième, pour rappeler que les condamnations, tortures et mises à mort qui se sont abattues sur les habitants de notre ville ont été si effroyables que lorsque, cinq ans plus tard, le grand poète français, Agrippa d’Aubigné dictera Les Tragiques, il citera Mons parmi les villes plus persécutées :

« Anvers, Cambray, Tournay, Mons et Valenciennes,

Pourrais-je déployer vos morts, vos bruslements,

Vos tenailles en feu, vos vifs enterrements »[23].

D’Aubigné, protestant, avait été gravement blessé à la bataille de Casteljaloux et considérait ce recueil de poèmes comme son testament. Il était âgé de huit ans lorsque son père, devant les gibets d’Amboise où pendaient depuis des mois les restes de Huguenots suppliciés, lui avait fait promettre vengeance. Ce que n’a pas manqué de rappeler Marguerite Yourcenar pour qui Agrippa d’Aubigné, « ce poète qui dans son enfance avait promis à son père de se souvenir des pendus d’Amboise, a magnifiquement rempli la fonction de témoin »[24]. La répression est tout aussi terrible dans d’autres villes reprises par les troupes du duc d’Albe. Ainsi Malines est-elle laissée, durant trois jours, au pillage des soldats qui exécutent indistinctement Catholiques et Protestants : des hommes sont mis à mort en étant pendus par le sexe, et des femmes par les seins.

Avant de poursuivre, je reviens quelques instants à Madrid, où un nouveau personnage va entrer en scène, que nous retrouverons sous les murs du château d’Havré en 1578, à savoir le fils illégitime de Charles Quint, demi-frère du roi Philippe II, Don Juan d’Autriche. La vie de celui-ci est un véritable roman d’aventures : orphelin dont la mère n’aurait pas pu jurer qu’il était bien le fils de l’empereur[25], Juan devint le plus glorieux défenseur de la chrétienté, celui à qui le pape Pie V confia la bannière de la Sainte Ligue. A l’âge de 26 ans, il reçut le commandement de la flotte chrétienne, constituée de navires espagnols, vénitiens et génois, avec pour mission d’arrêter l’expansion des Turcs en Méditerranée. Ce fut chose faite le 7 octobre 1571 lors de la bataille de Lépante. Celle-ci ne fut pas seulement une bataille navale, tant les bateaux en présence étaient nombreux et s’imbriquaient les uns dans les autres, en particulier six énormes galéasses vénitiennes chargées de canons, se transformant en un sol mouvant où s’affrontèrent artillerie et infanterie. Les combattants étaient serrés les uns contre les autres dans un espace tellement étroit – jusqu’à quatre cent rameurs et soldats sur quelque trois cent mètres carrés – que les projectiles faisaient mouche à tout coup. Un peu plus de quatre heures après les premiers coups de canon, la bataille était terminée faisant près de quarante mille morts, soit cent cinquante hommes pour chaque minute de combat. La plus grande partie de ceux-ci étaient des Turcs tués impitoyablement alors qu’ils imploraient pitié[26]. Malgré son jeune âge et la confiance mesurée de Philippe II à son égard Don Juan avait su unir sous ses ordres une armada chrétienne composée de plusieurs nations, et se faire aimer de ses compagnons d’armes ; il avait, par ailleurs, laissé sa part de butin aux marins blessés. C’est ce véritable chef de guerre qui sera envoyé dans les anciens Pays Bas pour y remettre de l’ordre.

Pour l’heure, les Gueux ont pris la Brielle et l’embouchure de l’Escaut. Mais à leur tour ils s’en prennent aux populations, massacrant et torturant les Catholiques. Il n’empêche, les troupes espagnoles sont repoussées, les habitants n’ayant pas hésité à faire sauter les portes des écluses qui protègent les polders. Le duc d’Albe, vaincu, est relevé de ses fonctions par Philippe II et remplacé par Luis de Requesens. Celui-ci, emporté par la maladie, n’aura pas le temps de mener à bien la politique plus conciliante qu’il envisageait. S’ensuit une période d’affrontements extrêmes dont le sommet fut, le 4 novembre 1576, la « Furie d’Anvers » durant laquelle les soldats espagnols saccagèrent la ville d’Anvers, violant, torturant et tuant près de sept mille personnes. En fait, les troupes régulières échappent à tout contrôle : ils n’ont plus de chef à leur tête, et la solde ne leur est plus payée depuis longtemps. Le lendemain, un accord est signé à Gand entre les dix-sept Provinces constituant les Pays-bas. Par cet Acte de fédération, connu sous le nom de « Pacification de Gand », les signataires jurent de maintenir la paix entre eux et de se porter mutuelle assistance. Ils décrètent l’expulsion des soldats espagnols, la suspension des placards et des ordonnances du duc d’Albe contre les hérétiques. Il doit être procédé à une amnistie générale en faveur de tous les prisonniers, et les sentences de confiscation des biens depuis 1566 doivent être annulées. La Pacification de Gand prévoit en outre la réunion plénière des Etats généraux. En matière religieuse, l’accord de Gand interdisait l’exercice du culte catholique en Zélande et en Hollande, tandis que le calvinisme était désormais toléré dans les autres provinces[27]. Cet accord, est en fait la confirmation écrite d’une situation insurrectionnelle.

C’est à ce moment qu’arrive, après avoir traversé clandestinement la France, le nouveau Gouverneur Général, Don Juan d’Autriche. Pour commencer, il est contraint d’accepter l’accord de Gand et de le ratifier par « l’Edit Perpétuel » de février 1577, renvoyant l’armée espagnole. En contrepartie les Etats généraux des dix-sept Provinces devaient s’engager à reconnaître l’autorité de Philippe II et à maintenir partout le catholicisme romain. Mais cette clause n’étant pas acceptable pour la Hollande et la Zélande, celles-ci refusent de signer. Rapidement Don Juan se rend compte que les Orangistes profitent de ces discussions pour reprendre une à une, les grandes villes que sont Haarlem, Utrecht et Amsterdam. Il quitte précipitamment Bruxelles laissant la place à Guillaume d’Orange qui y fait une entrée triomphale le 23 septembre 1577. Sous la pression de celui-ci, les Etats Généraux destituent Don Juan lequel s’est retranché à Namur et ensuite au Luxembourg. Il y rappelle ses troupes et reprend l’offensive. A sa demande Philippe II lui envoie, pour le seconder, leur neveu Alexandre Farnèse, fils de Marguerite de Parme, qui avait déjà servi sous ses ordres à la bataille de Lépante et qui, en outre présente l’avantage d’avoir été élevé dans nos régions[28].

Le 31 janvier 1578, Don Juan et Farnèse écrasent l’armée Orangiste à Gembloux. Guillaume est obligé de quitter le Hainaut, le Namurois et le Brabant pour remonter vers Anvers. Les Hennuyers craignant les représailles de la part des Espagnols demandent, en la personne de François d’Alençon, duc d’Anjou et frère du roi de France, l’aide des Français, lesquels même s’ils sont catholiques, sont ennemis de l’Espagne. Pendant ce temps, enthousiasmé par la victoire de Gembloux, Farnèse veut gagner Bruxelles mais Don Juan, malade, hésite. En outre son armée a besoin de ravitaillement, d’artillerie et de munitions. Il décide, plutôt que d’écouter Farnèse, d’élargir la superficie de territoire occupé en s’emparant d’une série de places fortes de moyenne importance. Son objectif est double : saper le moral des Orangistes par une succession de défaites et permettre à ses troupes de se ravitailler dans des régions mieux pourvues. Jodoigne et Louvain sont prises. Il est intéressant de pointer les événements qui eurent lieu à Sichem. Cela permettra de mieux comprendre que lors du premier siège du château d’Havré par les troupes espagnoles, les occupants se rendirent sans combattre. Arrivé devant cette petite ville le 21 février, Farnèse somma les occupants de se rendre avant le premier tir d’artillerie, ajoutant que dans le cas contraire, personne n’en sortirait vivant. Les défenseurs repoussèrent cette proposition de reddition. Le bombardement commença. Farnèse réitéra son offre qui fut également repoussée. Après des combats acharnés, qui firent beaucoup de morts dans les rangs des assaillants (composés de Wallons, d’Allemands, d’Espagnols et de Lorrains), la ville fut prise livrée au pillage. Une centaine de soldats orangistes s’étant réfugiés dans le château, il leur fut proposé de se rendre avec l’engagement d’avoir la vie sauve. Ils eurent le malheur d’accepter, leur chef fut pendu et les soldats noyés dans le Démer. Farnèse avait obéi aux ordres de Don Juan qui avait voulu « châtier de façon exemplaire des gens qui s’étaient obstinés, dans une ville si faible et si peu importante, à attendre des coups de canon »[29]. Après quoi la ville de Diest se rendit rapidement, ensuite ce fut le tour de Nivelles. Ayant été renforcée, l’armée espagnole s’empara de Beaumont, du Roeulx, de Soignies, de Braine-le-comte. En mars 1578, c’est au tour d’Havré, que Don Juan assiège avec quelque six mille hommes. Probablement pour les raisons qui viennent d’être évoquées les occupants se rendent immédiatement, sans combat ni dommages.

Quelques semaines plus tard, les négociations entre les Hennuyers et le duc d’Anjou aboutissent. Celui-ci avait offert son aide aux dix-sept provinces qui l’avaient refusée, suite à l’intervention de la reine d’Angleterre qui craignait par-dessus tout de voir la France, son ennemi ancestral, s’y implanter. Seuls les Etats du Hainaut avaient accepté l’offre d’Anjou et ce, écrit Van der Essen, parce qu’ils n’avaient « rien à attendre de l’Angleterre, toutes leurs relations s’orientant vers la France »[30]. Le comte de Lalaing, grand Bailli du Hainaut, se distançait d’ailleurs de plus en plus des Orangistes ; il était catholique et supportait mal l’autorité des Protestants. Les troupes d’Anjou reprennent Binche et, le 23 juillet 1578, entreprennent de reprendre le château d’Havré. Forts d’une artillerie lourde les assiégeants causent d’énormes dégâts et l’emportent facilement. Le comte de Lalaing considère alors que la reddition précédente face aux Espagnols a été un acte de trahison. Une enquête est ordonnée dont les pièces sont conservées aux Archives de l’Etat. Il en ressort que les soldats avaient fait « maigre mine » quand leur sergent, un nommé Bauduin (Pastureau ?), habitant de Boussu, leur avait demandé s’ils étaient prêts à défendre le château et à mourir avec lui. D’autant que pendant ce temps, ils pouvaient voir les soldats de Farnèse installer des pièces d’artillerie. Les soldats se réunirent entre eux, sans « y appeler » ni le sergent ni les caporaux ; après discussion un certain Ménétrier rendit compte à ceux-ci de leur décision de ne pas combattre. Les différents interrogatoires nous apprennent également que Bauduin avait fait porter un message au Bailli du Hainaut lui demandant s’il fallait ou non opposer résistance aux Espagnols. Aucune réponse ne lui était parvenue. Dans l’état actuel, nous ignorons si ces soldats, y compris le sergent Bauduin, furent victimes de sanctions.

Nous avons pu nous en rendre compte, ces temps furent effroyables, recourant systématiquement à ce que l’on appellerait aujourd’hui des « crimes contre l’humanité » : villes assiégées, guerres civiles, massacres, tortures, viols, émasculations… Rapportant l’histoire militaire de Mons, il n’était pas possible de taire ces évènements car ils constituent une forme particulière des « cultures de la guerre », une des façons dont les hommes luttent les uns contre les autres. Néanmoins si tous les affrontements guerriers sont violents et meurtriers, aucun n’est aussi cruel que ceux qui divisent une population en son sein : la multitude d’actes sordides, de trahisons, de dénonciations, de mensonges, de convoitises en tous genres (financières, sexuelles, carriéristes…) est infinie. Cela s’est vérifié partout : durant la période de Terreur qui suivit la Révolution française, comme durant la Guerre d’Espagne en 1936. Par contre, pour en revenir à notre fil conducteur général, sur le plan strictement militaire, il n’y a guère de choses à retenir. André Corvisier, dans sa monumentale Histoire militaire de la France, constate que « la période des guerres de Religion apparaît souvent comme une parenthèse dans l’histoire militaire » et souligne « la médiocrité des opérations auxquelles elles ont donné lieu ». A quoi il ajoute cependant une réserve : compte tenu de la forme nouvelle que revêtent les combats d’aujourd’hui, qui ne sont plus des guerres menées par un Etat contre un autre, mais davantage des guerres de partisans, ou des guerres subversives, un intérêt historique nouveau se développe pour ce qui s’est passé dans nos régions à la fin du 16ème siècle[31]. Avec ce que Corvisier appelle « la pratique d’une guerre émiettée », l’art de se battre ne se confond plus avec celui de se préparer, de prévoir, d’organiser des opérations et de vastes mouvements, non, la prévision a fait place au « perpétuel qui-vive » : tout peut arriver, non seulement sur le champ de bataille, mais tout peut arriver à tout moment partout (ce dont les Montois firent l’expérience avec la « surprise de Mons »). De là l’importance, comme de nos jours d’ailleurs, de détenir des informations, de réussir des « infiltrations » : c’est pourquoi un service de renseignements était devenu « essentiel à la bonne marche des opérations »[32]

Ces temps de haines et de crimes, m’amènent à évoquer, pour conclure, un domaine annexe, mais combien important, des cultures de la guerre : la médecine militaire. La présence à cette époque à Mons d’Ambroise Paré, père de la chirurgie moderne, ne peut en effet être passée sous silence. La chirurgie est une partie de la médecine qui s’efforce de guérir en usant de la dextérité des mains ; le mot vient de keir, qui en grec signifie main, et de ergon, qui signifie travail. Le chirurgien est un médecin qui a étudié, qui détient un savoir, qui réfléchit, calcule, soupèse, mais qui surtout, à un moment, opère, opère avec ses mains et utilise des instruments. Paul Valéry, poète écrivain et essayiste, a prononcé en 1938, à la Faculté de médecine de Paris, une très belle leçon inaugurale, intitulée Discours aux chirurgiens : « Tout homme, écrit-il, se sert de ses mains. Mais n’est-il pas significatif que depuis le XIIe siècle, ce terme Œuvre de main ait été spécialisé au point de ne plus désigner que le travail d’une main qui s’applique à guérir ? »[33]. Quant aux chirurgiens, Valéry rappelle qu’ils « vont chercher le vrai où il se trouve. Ils mettent les yeux et les mains dans la substance palpitante de nos êtres. Elucider la misère des corps, trouver la pauvre chair atteinte, sous les plus brillantes apparences sociales, reconnaître le ver qui ronge la beauté, est leur affaire propre »[34]. « La pauvre chair atteinte, sous les plus brillantes apparences sociales… » : on ne peut mieux décrire ce qui s’est passé à Havré en 1569.

 

Commençons par un bref rappel de l’évolution de l’art de soigner. Depuis toujours celui-ci a accompagné l’art de la guerre. Chaque période guerrière a favorisé les progrès de la médecine et de la chirurgie en particulier. Dès les premiers peuples, les hommes ont appris à extraire une flèche ou un bout de silex enfoncé dans la chair ; de même qu’ils on su, très tôt, réduire une fracture à l’aide d’attelles. Opérations rudimentaires qui, la plupart du temps, étaient accompagnées d’incantations magiques et de pratiques de sorcellerie. Dans ce domaine, comme dans tant d’autres, les Grecs, singulièrement Hippocrate, apportèrent d’autres façons d’aborder l’art de soigner, comme l’esprit d’observation et le raisonnement appliqué aux symptômes. La part de la chirurgie proprement dite, dans le Corpus hippocratique, est assez faible, mais elle abordée avec le même esprit rationnel. Plus tard, durant le Moyen Âge, les textes d’Hippocrate et ceux d’un autre auteur tout aussi essentiel, Galien, serviront de référence. Ils seront cités, comme arguments, dans des querelles savantes de médecins dogmatiques (tels ceux qui seront tournés en ridicule par Molière). Galien, surtout restera la référence toujours invoquée, car son principe de base – « Une nature agissant avec une sagesse parfaite, preuve de la bonté et de l’omniscience de Dieu » - s’accordait parfaitement avec la dogmatique chrétienne[35]. Pour l’homme du Moyen Âge, vivant dans une société culturellement saturée par l’Eglise, la maladie, la souffrance, sont des épreuves dont Dieu seul est le maître. Il ne peut être question de causes naturelles. Sur ce plan, comme dans d’autres domaines, l’esprit rationnel initié par les Grecs avait été abandonné depuis longtemps. Pour guérir les maladies et blessures, on faisait appel à cela seul dont on disposait : superstitions, formules incantatoires et pommades magiques ! Tout ce fatras pharmacologique était, ne l’oublions pas, divisé en deux grandes catégories. Ou bien les pratiques utilisées étaient conformes à la foi chrétienne – de là, le succès grandissant des cultes dédiés aux saints guérisseurs et à leurs reliques (par exemple, la symbolique représentant saint Germain la main posée sur le derrière, signifiait que ce saint homme avait le pouvoir spécifique de soigner les diarrhées et les coliques). Ou bien, deuxième espèce de médicamentations, ce que nous appellerions aujourd’hui les « trucs de vieille femme, ou de grand-mère », à base de plantes et autres ; pas bien grave, direz-vous ! sauf que cela valut à beaucoup de rebouteux, et plus encore de rebouteuses, d’être condamné(e)s à être brûlé(e)s sur le bûcher pour cause de sorcellerie. Dans ce paysage médical, il n’y avait donc guère de place pour la chirurgie. En 1163, le Concile de Tours va confirmer pour l’ensemble de la chrétienté que l’Eglise abhorre le sang : Ecclesia abhorret a sanguine. La dissection des corps sera dès lors strictement interdite[36]. Il n’empêche ! A cette époque où les conflits étaient constants, il fallait malgré tout pouvoir intervenir, faire quelque chose pour soulager les blessés. Tel était le rôle des « barbiers-chirurgiens », qui « seuls pratiquaient alors, sous les ordres et le contrôle des médecins, la petite chirurgie courante que la vie quotidienne rend toujours nécessaire (…). Ils rasaient et coupaient les cheveux, ouvraient les abcès superficiels, saignaient et mettaient les ventouses, appliquaient des cautères et pansaient également les plaies faites à l’arme blanche ; enfin, ils soignaient les fractures et luxations »[37]. Bref, ils étaient de simples exécutants, inférieurs en qualité aux médecins, lesquels eux pouvaient seulement débattre en latin et argumenter par auteurs interposés.

Mais durant ce 16ème siècle qui nous occupe, l’esprit est au changement en ce domaine aussi.  D’abord parce que les textes grecs et latins conservés grâce à la civilisation arabe vont être redécouverts, relus et imprimés. Les érudits de la Renaissance vont ainsi découvrir que Galien reconnaît n’avoir « jamais disséqué que des animaux et que l’extension des résultats à l’homme est une grande hypothèse à vérifier ». Ils vont enfin pouvoir lire dans le texte original l’œuvre d’Hippocrate et se rendre compte qu’il recommandait « le progrès, les recherches et les expériences »[38]. Si les docteurs de l’université continuèrent à débattre, nombreux sont ceux qui, confrontés aux grandes épidémies du 16ème siècle (rappelons que Marie de Bourgogne avait été envoyée à Mons, par son père Charles le Téméraire, pour la protéger de l’épidémie de peste), de même qu’aux souffrances de la vie quotidienne, et puis surtout aux épouvantables blessures de guerre, nombreux sont ceux qui recherchent des résultats concrets. Parmi ceux-ci, est un des plus importants sera Ambroise Paré. Cette aspiration au savoir et à une meilleure maîtrise de l’homme sur son destin conduit à des découvertes dans nombre de disciplines qui ont des implications médicales : les appareils d’observation, comme le microscope, se perfectionnent. L’anatomie franchit une étape décisive avec notre compatriote André Vésale qui osa remettre en cause l’enseignement dogmatique fondé sur l’œuvre de Galien ; attitude courageuse qui lui valut les reproches des docteurs de son temps. Et comme les expériences et les observations de Vésale ne pouvaient plus être niées, certains d’entre eux allèrent jusqu’à préférer déclarer qu’il était impossible que Galien se fût trompé, et qu’en conséquence c’était la nature qui avait changé !!!

Cela étant, et malgré l’importance de ce siècle pour la médecine et la chirurgie, ce n’est qu’au 19ème que la chirurgie deviendra vraiment une science. Jusqu’alors en effet, les chirurgiens malgré leurs connaissances, leur expérience, leur dextérité et leur volonté de toujours mieux faire, se sont heurtés à deux problèmes majeurs : la douleur provoquée par l’opération et l’infection qu’elle engendre. Il fallut attendre le 19ème siècle pour que des réponses valables soient apportées : en 1846, deux dentistes américains Wells et Morton, découvrirent les vertus de l’éther sulfurique pour anesthésier les patients. Ce procédé permit alors que des opérations plus audacieuses soient effectuées comme l’ablation d’un kyste sur les ovaires, ou des opérations intérieures à l’abdomen, voire l’hystérectomie, c’est-à-dire la suppression de l’utérus. Malheureusement le succès restait aléatoire car les patients, la plupart du temps, étaient emportés par une infection post-opératoire. Pas un instant, les médecins n’imaginèrent qu’ils étaient eux-mêmes, avec leurs mains et leurs instruments, les porteurs de germes de ces infections. Le chirurgien opère en gardant sa jaquette, retrousse simplement ses manches, ne se lave pas les mains ni, bien entendu, ne désinfecte ses instruments avec lesquels il vient d’opérer d’autres patients. C’est, on le sait, Louis Pasteur, non pas médecin, mais chimiste, qui démontrera la présence dans l’air de germes microbiens pouvant causer la suppuration des plaies. Pasteur a ainsi ouvert la voie aux travaux de Joseph Lister qui, aux environs de 1870, à Glasgow, mettra au point la première méthode d’antisepsie permettant la cicatrisation sans infection. Enfin, quelques années plus tard, à partir de 1886, l’antisepsie va faire place à l’asepsie, mise au point par Pasteur lui-même : au lieu de chercher à protéger l’organisme opéré contre les germes véhiculés par les instruments du chirurgien, l’asepsie consiste à n’utiliser que des instruments, bandages, éponges, fils de suture…, stérilisés préalablement. Ce sont ces trois découvertes qui ouvriront la voie à la chirurgie au sens où nous l’entendons, ou plutôt à l’efficacité de la chirurgie : désormais on peut non seulement opérer, mais opérer en offrant au patient le maximum de chances d’en sortir vivant. Il fallait rappeler ces quelques points élémentaires pour que nous ayons bien conscience de ce que, à l’époque d’Ambroise Paré la situation de la chirurgie était tout autre.

Paré est né en France, près de Laval, en 1509 et est mort à Paris, en 1590. Simple barbier-chirurgien, il deviendra le chirurgien attitré de quatre rois de France, Henri II, François II, Charles IX et Henri III. Sa découverte la plus audacieuse et la plus célèbre est la ligature des artères, en lieu et place de la cautérisation de celles-ci au moment de l’amputation d’un membre. Mais Ambroise paré ne fut pas « seulement » un praticien hors pair, il fut également un théoricien qui eut le courage de publier les résultats de son expérience acquise, ainsi que la somme de réflexions qu’il en dégageait. Qui plus est, au moment où la médecine est sous le double contrôle de l’Eglise et de l’université, au moment où la médecine s’étudie, se formule, et se pratique en latin, Ambroise Paré publie, lui, en français ! Son objectif, en effet, est de vulgariser le plus possible son savoir ; il entend recommander à ceux qui le liront la nécessité de l’observation, ainsi que la dignité de l’expérience réelle. Autre prouesse, dès le premier livre ou « manuel » (traitant de chirurgie, le terme est on ne peut plus explicite) qu’il publie en 1545, La manière de traiter les plaies, il décide d’ajouter au texte quarante-trois gravures présentant les instruments nécessaires. Qu’un barbier-chirurgien puisse faire preuve d’un tel culot, vous imaginez combien cela fut mal reçu. Mais Ambroise Paré ne s’en soucie pas. Il a pour lui l’expérience, mais aussi et surtout de belles victoires remportées sur la mort ; victoires qui lui valent la protection du roi. Au nombre de celles-ci, celle remportée en 1569 à Havré sera une des plus significatives.

Mais demandons-nous tout d’abord, d’où lui vient ce savoir ? D’où possède-t-il cette sorte de prescience ? Il l’explique lui-même dans la préface à ses œuvres complètes publiées en 1575 : c’est d’une part à l’Hôtel Dieu à Paris, et d’autre part sur tous les champs de bataille où il fut présent : « … par l’espace de trois ans j’ay residé en l’Hostel Dieu de Paris, où j’ay eu le moyen de voir et cognoistre tout ce qui peut estre d’altération, et maladie au corps humain, et ensemble y apprendre sur une infinité de corps morts, tout ce qui se peut dire et considérer sur l’Anatomie (…) Ce n’estoit assez pour rassasier mon désir curieux d’apprendre tout ce qui se peut scavoir pour la vacation pour laquelle je suis appelé, si encore je n’eusse veu les guerres (…). Car je me suis trouvé en campagne, aux batailles, escarmouches, assauts, et sièges de villes et forteresses, comme j’ay esté aussi enclos es villes avec les assiégez, ayant charge de traicter les blessez. Et Dieu sçait combien le jugement d’un homme se parfait en cet exercice, où le gain estant esloigné, le seul honneur vous est proposé, et l’amitié de tant de braves soldats, auxquels on sauve la vie, ainsi qu’après Dieu je peux me vanter d’avoir fait à un nombre infini »[39]. Arrivé à Paris, vers 1530, il sert d’abord comme aide-barbier. En septembre 1533, comme une épidémie de peste s’abat sur la ville, il se fait engager, ou est engagé d’office par les autorités, à l’Hôtel Dieu, le plus grand hôpital de France, où l’on soignait tout le monde : c’est dire la masse de malades, blessés, pestiférés, affluant de partout vers ce lieu d’accueil aux portes ouvertes chaque jour de 6 h., le matin à 18 h., le soir. A l’intérieur, la scène est irreprésentable, pour nous qui vivons cinq siècles plus tard. Nul mieux que le biographe d’Ambroise Paré, Jean-Michel Delacomptée[40], n’a décrit la vie de l’Hôtel Dieu à cette époque. Je vous en cite un long extrait : « …exhalaisons de blessures, plaies qui suintent, sueurs fétides, pestilence de vomissures, puanteur des gangrènes, touffeur d’urines, remugles de pus, relents de viscères, membres rongés par la vermine, déluge de toux, de gémissements, de plaintes, nuits interminables, moisissures des murs sous la chaux, déjections des latrines, gorges sifflantes, raclements de croûtes sur les peaux que démangeaient les invasions de puces et de punaises. Tâches sans répit où chacun s’activait : sanies à nettoyer, incontinences à éponger, fluxions à refroidir, plaies à déterger, blessés qui saignent, fiévreux qui geignent (…) décrasser les vérolés, les scrofuleux, les déments, les poitrinaires, les estropiés aux moignons emmaillotés dans des linges rougis de sang (…) corps tordus, corps fourbus, populace bourgeonnant de bubons que la peste entasse par groupes de trois par lit (…) On change les draps tous les quinze jours, frottés par les « filles blanches » sous les voûtes souterraines au bord du fleuve dans l’eau que traverse un égout où l’on jette les excréments des pestiférés parmi les rats crevés et les débris qui flottent (…). [Le médecin] analyse ses crachats, purulents, gras, sanguinolents, ses vomissures, claires, verdâtres, cuites, putrides, ses selles, blanches, liquides, noirâtres, puantes, apprécie son urine versée dans un flacon, si elle est crue, trouble, enflammée, signe de fièvre, boueuse, signe d’ulcère, ce qu’elle sent, il la flaire, quelle saveur, il la goûte. Et le médecin est bien obligé de la goûter pour savoir quel dérèglement cause le mal. Là-dessus il ordonne des soins, remèdes de fortune, toujours les mêmes, saignées, clystères pour lâcher le ventre, lavements rafraîchissants, laxatifs pour évacuer les humeurs qui déclenchent à gros bouillons des bassinées de bile jaune… ».  Description saisissante de la saleté, de l’absence totale d’hygiène et de dignité humaine. Mais ce n’est pas encore assez, car il y manque l’autre versant de la souffrance qui est celle provoquée par les soins eux-mêmes qui sont apportés aux malheureux avec, il faut le reconnaître, une imagination sans limites : « Au fil des détails de l’appareillage des plaies, on entrevoit l’intolérable torture qu’est le soin, non seulement parce que les anesthésiants sont très faibles, mais parce que la brutalité est inhérente au traitement : brûlures à la chaux sur les tumeurs, cautérisation des plaies et morsures, saignées diverses, vésicatoires, c’est-à-dire brûlures que l’on laissait suppurer pour extirper les humeurs… »[41]. Comme on ne sait pas ce qu’il faut faire pour soigner, on fait n’importe quoi, et on imagine tout ce qu’il est possible d’imaginer. Ainsi, par exemple, face au nouveau type de blessures et de plaies provoquées par le nouveau type d’armes utilisées au combat, les armes à feu, les médecins et barbiers-chirurgiens ont été tout d’abord désemparés. Ils se tournèrent vers des solutions qui nous paraissent aujourd’hui bien étonnantes. Ainsi, lorsqu’il était à Turin, Ambroise Paré avait entendu dire qu’un chirurgien disposait d’une pommade miracle pour soigner les blessures par armes à feu. En échange d’un bon prix, il acheta le secret de fabrication de cette pommade nommée oleum catellorum : faire bouillir des chiots jetés vivants dans de l’huile de Lys jusqu’à ce que la chair dénude les os, faire dégorger des vers de terre dans du vin blanc, les faire cuire dans l’huile pour les rendre bien secs, filtrer le mélange, ajouter de la térébenthine avec un peu d’eau-de-vie[42].

Durant l’été 1569, le jeune marquis d’Havré fut blessé au combat d’une balle d’arquebuse au genou, avec fracture d’os. Il fut ramené chez lui au château où il demeura avec ses médecins. Quelques mois plus tard sur un autre champ de bataille, celui de Moncontour, le gouverneur du Luxembourg, le duc de Mansfeld, eut le coude broyé par un coup de pistolet. Ambroise Paré parvint à lui sauver la vie. Ce duc de Mansfeld était un ami du frère aîné du marquis d’Havré. Il lui recommanda son sauveur et lui conseilla d’écrire au roi : celui-ci accepta de se défaire quelque temps de son médecin personnel. C’est ainsi qu’Ambroise Paré vint à Mons et séjourna au château d’Havré. Une fois sur place, il examine le blessé, rongé par la fièvre, gisant dans un lit souillé de sang et de déjections que l’on n’a plus changé depuis deux mois. La balle avait déchiré ligaments, tendons, muscles, veines et artère à la hauteur du genou. Sa cuisse était enflée d’un abcès purulent, son derrière était marqué par les ulcères et les escarres. Il ne mangeait plus, souffrait de nausées et de syncopes. L’ayant sondé, Paré découvrit près de l’aine une cavité allant jusqu’au milieu de la cuisse, et d’autres autour du genou, remplies de pus et de débris d’os. Découragé, Paré sortit pour se promener autour du château et réfléchir. Attiré par les odeurs de cuisson, il se rendit aux cuisines où l’on préparait un bouillon de viandes, volailles et lard. Ce déjeuner le ragaillardit. Il convoque alors les médecins du marquis et leur reproche de ne pas avoir incisé la cuisse pour en extraire le pus et les esquilles d’os. On lui répond que le marquis souffre tellement qu’il refuse d’être touché, ni bougé de son lit. Chacun est sûr de la mort prochaine du malheureux. Paré est d’un autre avis : la jeunesse et la force du patient sont des avantages décisifs. Il livre son diagnostic ainsi que ses recommandations :

-          inciser la cuisse et évacuer le pus pour calmer la douleur

-          réchauffer la jambe pour éviter la gangrène, avec des briques chaudes imprégnées de décoctions d’herbes et enrobées de linges

-          sur la cuisse et les jambes, poser des mélanges de sauge, romarin, thym et autres

-          sur les ulcères des onguents dessicatifs

-          sur les reins pour rafraîchir, un onguent frais recommandé par Galien, avec des feuilles de nénuphar (ceux des douves) dans une serviette avec du miel et du vinaigre

-          appliquer un onguent semblable sur le cœur

-          donner au patient une nourriture revigorante à base d’œufs mollets, de raisins confits, de bouillon aux blancs de chapons, veau, chevreau…

-          faire humer au patient des fleurs pilées dans du vinaigre, de l’eau de roses et du camphre pour réveiller le cerveau.

 

Tout ceci ayant été approuvé, Ambroise Paré pratiqua les incisions, après quoi, le pus s’étant répandu, on déposa le marquis dans un lit propre où il s’endormit. Durant les jours qui suivirent, Paré continua de pratiquer dans les cavités des injections de mercure macéré dans du vinaigre. Le marquis commença à se remettre, Paré recommanda alors de la musique et des amusements pour le distraire. Au bout d’un mois, il put être porté jusqu’à la porte du château, où assis, il regardait passer les gens le long de la route d’Havré : il prit donc pour habitude d’avoir à disposition des fûts de bière afin de pouvoir trinquer avec eux. Une délégation du collège de Mons vint lui demander l’honneur d’inviter son médecin à un banquet célébré en son honneur : ce fut, rapporte l’histoire, un dîner mémorable et bien abreuvé !

 

[1] Carl Schmitt, Ex Captivitate Salus. Expériences des années 1945-1947, textes présentés, traduits et annotés par André Doremus, Paris, Vrin, 2003, p. 136.

[2] Norberto Bobbio fait la même remarque dans Droite et Gauche Essai sur une distinction politique, trad. S. Gherardi et J.-L. Pouthier, Paris, Seuil, 1996, p. 27.

[3] Nicolas Dubos, Le mal extrême. La guerre civile vue par les philosophes, Paris, CNRS, 2010.

[4] Sur la nature divine du corps du roi, cf. l’ouvrage fondamental d’Ernst Kantorowicz, Les deux corps du roi, repris in Œuvres, Paris, Gallimard, Quarto, 2000.

[5] Cf. Nicolas Le Roux, Les Guerres de Religion 1559-1629, in Histoire de France, dir. Joël Cornette, t. VI, Paris, Belin, 2010, p. 23.

[6] Ibid.

[7] Cf. Walter Lippman, La cité libre, trad. G. Blumberg, Paris, Les Belles Lettres, 2011 (1ère éd.,1938). Au début de ce texte fondateur du libéralisme, Lippman dénonce l’impossibilité de remettre en cause un axiome absolu : « En affirmant que le roi règne par la grâce de Dieu, on soustrait à la discussion la prétention du roi au pouvoir absolu, c’est-à-dire qu’on en fait un axiome. Ceux qui voudraient mettre le pouvoir royal en question sont ainsi réduits au silence, car ils n’osent pas mettre en question le Dieu par la grâce duquel le roi règne », p. 61.

[8] Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, éd. établie par J. Hellegouarc’h et S. Menant, Paris, Le Livre de Poche, 2005, p. 136.

[9] Catherine Denys, Isabelle Paresys, Les anciens Pays-Bas à l’époque moderne (1404-1815) Belgique, France du Nord, Pays-Bas, Paris, Ellipses, 2007.

[10] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme XVe-XVIIIe siècle, 3 tomes, Paris, Armand Colin, 1979.

[11] Cf. Gustaaf Janssens, Les comtes d’Egmont et de Hornes Victimes de la répression politique aux Pays-Bas Espagnols, Bruxelles, Historia Bruxellae, 2003.

[12] Philippe Nemo, Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains, Paris, PUF, 2002, p.215-216.

[13] Cf. Hervé Hasquin, Dictionnaire d’histoire de Belgique, Namur, Didier Hatier, 2000, p.434-435.

[14] Gustaaf Janssens, op. cit., p.39.

[15] Cf. Dictionnaire d’histoire marine, dir. Michel Vergé-Franceschi, Paris, Laffont Bouquins, 2002, p.709. Voir également l’étonnant récit de Jan Jansz, dit Murad Ra’is, publié par Olivier et Patrick Poivre d’Arvor, in Pirates et Corsaires, Paris, Mengès, 2004, ch.6.

[16] Gilles-Joseph De Boussu, Histoire de la ville de Mons, ancienne et nouvelle, Mons, 1725 ; rééd., Bruxelles, Editions Culture et Civilisation, 1981, p.200. Citation en mémoire de mon ami, décédé depuis, l’échevin de Mons, Bernard Beugnies.

[17] Karl Petit, Mons, Bruxelles, Artis Historia, 1989, p.31-32.

[18] De Boussu, op.cit., p.201.

[19] De Boussut, op. cit., p.202.

[20] La reine Margot, l’héroïne du roman d’Alexandre Dumas, rendra visite, à Namur, à Don Juan d’Autriche mais pour le trahir : Edmonde Charles-Roux, Don Juan d’Autriche Bâtard de Charles Quint, Bruxelles, Racine, 2003, p. 209.

[21] De Boussut, op. cit., p.207-208.

[22] Pierre Miquel, Les Guerres de Religion, Paris, Fayard, 1980, p. 290.

[23] Agrippa d’Aubigné, les Tragiques, IV, 606-608, Paris, GF-Flammarion, 1968, p. 180.

[24] Marguerite Yourcenar, Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, in Sous bénéfice d’inventaire, Paris, Gallimard, 1980, p. 59.

[25] Edmonde Charles-Roux, op.cit., p.205.

[26] Lire à ce sujet l’excellente étude de Victor Davis Hanson, Carnage et culture Les grandes batailles qui ont fait l’Occident, Paris, Flammarion, 2002, ch. 7.

[27] Hervé Hasquin, op.cit., p.485.

[28] Léon Van der Essen, Alexandre Farnèse et les origines de la Belgique moderne 1545-1592, Bruxelles, Office de publicité, 1942.

[29] Léon Van der Essen, op.cit., p.31.

[30] Ibid., p.35.

[31] L’ouvrage de référence sur ce type de guerres, est celui de Carl Schmitt, Théorie du partisan, trad. M.-L. Steinhauser, Paris, Flammarion, Champs, 1992 ; ouvrage publié avec La notion de politique.

[32] André Corvisier, Histoire militaire de la France, t. 1, Paris, Presses Universitaires de France, Quadrige, 1997, p.329.

[33] Paul Valéry, Discours aux chirurgiens, in Variété III, IV et V, Paris, Gallimard, Folio/Essais, 2002, p.587.

[34] Ibid., p.575.

[35] Cf. Roland Mousnier, in Histoire générale des civilisations, dir. M. Crouzet, tome 4, Les XVIe et XVIIe siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 1955, pp. 42-49.

[36] Cf. l’article Chrirurgie, in Encyclopaedia Universalis, Paris, 1990, vol. 4, pp. 397 et sq.

[37] P.H.V. Lecène, Evolution de la chirurgie, Paris, 1923, cité in, Encyclopaedia Universalis, op. cit..

[38] R. Mousnier, op. cit.

[39] Ambroise Paré, Au lecteur, in Œuvres complètes, 1575 ; cité par Marie-Madeleine Fragonard dans sa Préface, in Ambroise Paré, La manière de traiter les plaies (2ème éd., 1551), Presses Universitaires de France, 2007, pp.12-13.

[40] Jean-Michel Delacomptée, Ambroise paré La main savante, Paris, Gallimard, 2007, pp.14-17.

[41] Marie-Madeleine Fragonard, op. cit., p.17 et sq.

[42] Jean-Michel Delacomptée, op.cit., pp. 52-53.

Richard Miller, le 2018-08-14