Richard Miller


Cinq Batailles à Mons et dans sa région

A l'approche de la commémoration de la Bataille de Mons,je vais reprendre ici le texte des cinq conférences que j'avais consacrées il y a quelques années à cinq batailles importantes ayant eu lieu à Mons et dans la région montoise et ce, en analysant la "culture de guerre" et l'histoire militaire. Voici la première, la Bataille d'Enguinegatte. N'hésitez pas à faire part de vos remarques.

Cinq Batailles à Mons et dans sa région par Richard Miller

Introduction générale

Le présent cycle de conférences traitera de l’histoire militaire de Mons et de ses environs, de 1479 à 1919. Il ne s’agira pas d’une simple succession de dates et de récits de batailles. Les hommes, en effet, n’ont pas toujours fait la guerre avec les mêmes moyens (les armements évoluent avec le temps) ni avec les mêmes objectifs : si le but est bien entendu de remporter la victoire, ce mot n’a pas toujours eu la même signification. Dans certains cas la victoire visait la prise d’une ville, dans d’autres cas la destruction de la ville et le massacre complet de la population. A certaines époques les combats s’arrêtaient quand un des belligérants sonnait la retraite ; à d’autres époques, singulièrement à partir de Napoléon, on a continué à détruire l’armée pendant qu’elle se retirait. Cela signifie que les hommes se sont affrontés avec un état d’esprit différent, avec une autre mentalité, avec une autre « culture de guerre ». C’est cette évolution culturelle que je voudrais mettre en évidence. De façon plus précise, Mons nous servira de repère historique et géographique. La période de référence que j’ai choisie débute en 1479 et se termine en 1919. Il m’a semblé en effet qu’il y avait là un ensemble à la fois suffisamment cohérent et diversifié pour que l’on puisse en tirer des enseignements.

Pourquoi 1479 ? Nous verrons à travers quels événements se marquera la fin de notre appartenance à la Maison de Bourgogne et comment nos régions deviendront les Pays-bas espagnols. De là, la participation de Mons aux Guerres de religion, la révolte des Provinces unies, les sièges de Mons et d’Havré, mais aussi par la suite les guerres de Louis XIV, guerres de Hollande et d’Espagne avec la bataille de Saint-Denis (qui présente la particularité d’avoir eu lieu après que la paix avait été signée), et, en 1709, celle de Malplaquet. A quoi il faut ajouter le siège de Mons par les troupes de Louis XV, siège qui dura plus d’un mois et durant lequel la ville fut constamment bombardée. Ces évènements nous conduiront à la chute de l’Ancien Régime et à la Révolution française. Le débat sur la question de savoir si les Révolutionnaires, les citoyens de la Patrie des Droits de l’homme doivent ou non faire la guerre aux autres peuples va animer Paris : Robespierre, Danton, Saint-Just s’exprimeront. Mais la grande victoire aura lieu ici à Mons, ce sera Jemappes 1792 ! Cette guerre révolutionnaire est celle qui conduira aux guerres napoléoniennes, c’est-à-dire à la « Guerre totale ». Les hommes étant désormais égaux en droits, la conscription les envoie de façon quasi illimitée remplacer les morts sur les champs de bataille. Ce qui se vérifiera dramatiquement durant la Première guerre mondiale 1914-1918. Les combats à Mons furent nombreux et marqués par une forte participation de militaires britanniques. Le premier soldat anglais tué en 1914, le fut à Mons ; le dernier, en 1918, aussi. Ce qui fit dire à Winston Churchill que Mons était le lieu du destin ! Je m’arrêterai à 1919, car je crois que la deuxième guerre mondiale appartient à un autre contexte. En 1914-1918 ce sont les Etats-Nations qui s’affrontent, en particulier la France et l’Allemagne, le long de cette frontière qui avait commencé à se dessiner en 1479. Et c’est cet affrontement d’origine européenne qui s’étendit au monde. En 1939-1945, je crois que la logique du conflit est d’emblée mondialisée. La deuxième guerre mondiale, y compris avec ses conséquences économiques, ouvre la période dans laquelle nous vivons encore aujourd’hui.

 

La Bataille d’Enguinegatte (7 août 1479)

Tous, nous connaissons l’expression « Guerre de cent ans », même si elle est relativement trompeuse dans la mesure où ce conflit est davantage une succession de conflits qui s’échelonnèrent sur plus d’un siècle[1]. Toutefois la formule illustre bien une caractéristique de cette époque : la perdurance des guerres. Un chanoine du 14ème siècle a ainsi pu écrire : « Tout le temps de ma vie, je n’ai vu que la guerre ». Aux guerres « officielles » entre royaumes, s’ajoutaient dans chacun de ceux-ci les guerres civiles, les révoltes et complots princiers, les entreprises belliqueuses de seigneurs, les émeutes, les jacqueries, les coups de mains de compagnies de brigands… C’est là une vérité qui se vérifiait sur terre et sur mer, ainsi qu’à travers tout le continent.

Un symptôme hautement significatif du fait que l’on se situe alors en-dehors du politique – j’expliciterai ce point davantage, tout à l’heure – et seulement dans le cadre d’hostilités pour des possessions et rivalités personnelles, est l’absence de diplomatie, c’est-à-dire d’un corps administratif capable de prévenir, apaiser, solutionner des situations critiques. Si les légats de la papauté parcouraient l’Occident pour essayer de réconcilier les princes chrétiens, ils n’ont guère obtenu de résultats. Quant aux trêves ou accords de paix signés, ils ont certes existé, mais le plus souvent ils contenaient davantage de sujets de querelles et conflits à venir, qu’ils n’en résolvaient vraiment : découpe des frontières, répartition des territoires, dommages et réparations…

Cette présence continuelle de la guerre eut, entre autres conséquences, pour effet de professionnaliser le métier de soldat. Des compagnies, souvent commandées par de jeunes nobliaux, souvent cadets de famille désargentés par le droit d’aînesse, se créèrent un peu partout en vendant leurs services au plus offrant. Ces routiers comme on les appelait, constituaient en partie les armées royales. Quand une guerre cessait, ils perdaient leur « emploi » et redevenaient la plupart du temps de dangereux criminels, tels ceux nommés les écorcheurs. Chaque bande avait ses propres armes, son équipage, sa discipline, ses comptables, ses artisans et ses prostituées. Développer une armée nationale, comme le fera Louis XI dans la foulée de son père Charles VII, en incorporant ces hommes de manière organisée, moyennant paiement d’une solde (mot d’où provient celui de soldat[2]) avait aussi pour résultat d’empêcher leurs débordements et exactions. D’autant que la guerre était une activité rentable : à la solde s’ajoutaient les possibilités de butins, de pillages et de rançons. Faire un prisonnier était une acquisition qui pouvait valoir son prix, en fonction de la qualité de celui-ci.

 

Enfin, dernier élément d’ordre général concernant les guerres de cette époque : l’apparition des armes à feu et surtout de l’artillerie. C’est la Flandre qui eut l’honneur des premières bombardes et couleuvrines, à partir de 1314. D’abord immobilisés, les affûts de canon furent ensuite montés sur un socle de bois équipé de deux roues.

 

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Commençons par visualiser les enjeux d’où résultera la frontière qui, au fil des siècles, définira le tracé qui aujourd’hui encore nous sépare de la France.

La première carte[3] est très parlante. On y voit clairement deux choses : la première est que les possessions de la Maison de Bourgogne sont dispersées. Il ne s’agit pas d’un Etat unipolaire. Au nord, la Picardie, l’Artois, la Flandre, la Hollande, le Brabant et le Hainaut ; au sud, le Nivernais, la Bourgogne, la Franche-Comté. Entre les deux, mais sans les jouxter, le Duché de Luxembourg. Il est évident que l’objectif des ducs de Bourgogne fut de réunir l’ensemble, en s’appropriant le Barrois et la Lorraine. Une telle unification eût installé au cœur de l’Europe occidentale un Etat puissant, disposant de ports de mer et fort d’une activité économique, commerciale et culturelle extrêmement riche pour l’époque. Deuxièmement, remarquons le couloir que représente dans ces terres bourguignonnes, la Principauté de Liège, unissant à la France, Thuin, Dinant, Huy, Liège et Tongres.

La deuxième carte[4] présente les Etats bourguignons dans leur dernière configuration, résultat de l’action de Charles le Téméraire. L’unification est pour ainsi dire accomplie avec le Barrois, la Lorraine et des terres à la frontière actuelle entre l’Alsace et la Suisse.

La troisième carte[5] retenue est celle des territoires de et autour de l’actuelle Belgique. On y voit que le Hainaut englobait au sud Maubeuge et Valenciennes, et au nord, Hal (ce qui solutionnerait les problèmes actuels de l’élargissement de Bruxelles).

Le long conflit qui opposa Louis XI, roi de France au duc de Bourgogne, Charles le Téméraire se termina le 5 janvier 1477 lors du siège de Nancy. Les Bourguignons furent vaincus et leurs rangs dispersés firent place à des combats épars entre petits groupes essayant de fuir. Les Suisses – ces terribles guerriers d’alors – poursuivirent les fuyards pour les massacrer. Quelques cavaliers entourant encore le duc de Bourgogne cherchèrent une issue du côté des étangs gelés de Saint-Jean. Mais la glace se brisa sous le poids des chevaux : Charles le Téméraire, blessé, est achevé d’un coup de lance. Le lendemain, 6 janvier, jour de la fête des Rois, les habitants de Nancy allèrent piller ce qui restait du camp bourguignon, et dépouiller les cadavres de leurs vêtements et biens. Le soir, un jeune page prisonnier, affirma avoir vu tomber le Téméraire et pouvoir retrouver l’endroit. Le lendemain il y conduisit les vainqueurs : parmi un amas de corps dénudés et gelés, on reconnut une bague restée au doigt d’un cadavre dont la moitié du visage était prise par la glace (la peau s’arracha lorsqu’on le retourna) et l’autre moitié avait été mangée par les loups. Mais aucun doute n’était permis, il s’agissait bien du duc de Bourgogne. Sa dépouille sera inhumée dans la collégiale Saint-Georges de Nancy. En 1550, son petit-fils Charles Quint fera transférer le corps en l’église Notre-Dame à Bruges.

Charles le Téméraire laissait un héritage colossal à sa fille, Marie, à peine âgée de vingt ans. La première idée qui vint à l’esprit du roi de France fut de contraindre Marie à épouser son fils le dauphin Charles, âgé de huit ans. Ces épousailles eussent permis d’annexer en une fois, et sans livrer combat, tous les territoires bourguignons à la France. Cependant quelques difficultés subsistaient. Tout d’abord, le dauphin était déjà « promis » à la Maison d’Angleterre. Ensuite, Marie, en tant que fille, était-elle vraiment en droit d’hériter des Etats bourguignons ? Ne s’agissait-il pas d’un fief qui, à défaut d’héritier mâle, retournait au suzerain ? Par ailleurs, plusieurs villes flamandes commençaient à accepter l’idée de se soumettre au roi de France. Louis XI décida dès lors, tout en continuant à donner le sentiment de vouloir convaincre Marie d’épouser le dauphin, de chercher dans cette voie. En sous-main il travaillait à dresser les habitants de telle ou telle ville contre l’héritière de Bourgogne, à lui contester ses droits, ou plus simplement à la dépouiller de ses biens. Marie de plus en plus isolée eut la tristesse de se voir trahie et d’assister à l’exécution, après torture, de ses plus fidèles alliés. Ce fut le cas à Gant où ses conseillers Hugonet et d’Humbercourt furent décapités. Les yeux en larmes, les cheveux dénoués, portant le deuil, elle avait pourtant supplié les Gantois de les épargner.

Marie de Bourgogne ne sait de quel côté se tourner ; elle se refuse à épouser le dauphin, un gamin de huit ans, « affreux et bossu », fils de ce roi de France qui sous prétexte de vouloir la protéger des Flamands envahit et s’accapare les régions frontalières. Sur le point de s’effondrer Marie reprend alors une idée jadis évoquée par son père : épouser le fils de l’Empereur, Maximilien d’Autriche. Pressentant qu’il y a là un risque majeur, Louis XI va mener campagne contre ce mariage. Voici un type de discours qu’il tient, tel que rapporté par un chroniqueur de l’époque : « Si je viens en ce pays, ce n’est que dans l’intérêt de mademoiselle de Bourgogne, ma bien aimée cousine et filleule… De ses méchants conseillers, les uns veulent lui faire épouser le fils du duc de Clèves ; c’est un prince trop peu illustre pour une si glorieuse princesse ; je sais qu’il a à la jambe un mauvais ulcère ; il est ivrogne comme tous les Allemands ; après avoir bu, il lui brisera son verre sur la tête et la battra. D’autres veulent l’allier aux Anglais, ces anciens ennemis du royaume, qui sont tous de mauvaise vie. Il en est qui veulent lui donner pour mari le fils de l’Empereur ; ces princes de la maison impériale sont les plus avares du monde ; ils emmèneront mademoiselle de Bourgogne en Allemagne, terre étrangère et grossière, où elle ne connaîtra aucune consolation, tandis que votre terre du Hainaut demeurera sans seigneur pour la gouverner et pour la défendre. Si ma cousine était bien conseillée, elle épouserait le dauphin ; vous autres Wallons, vous parlez français ; il vous faut un prince de France, non pas un Allemand. Pour moi, j’estime les gens du Hainaut plus que toutes les nations du monde ; il n’y en a pas de plus noble, et, selon moi, un berger du Hainaut vaut mieux qu’un grand gentilhomme d’un autre pays »[6]. Au-delà du caractère fielleux de ses propos, Louis XI savait de quoi il parlait : lui-même avait longuement séjourné en Hainaut aux environs de Genappe, où exilé par son père, il avait été accueilli par Philippe le Bon, duc de Bourgogne. De1457 à 1461, il vécut là, au château de Lothier, avec sa jeune épouse Charlotte de Savoie, âgée de douze ans – mariage qui n’entrait pas dans les plans de son père, Charles VII roi de France. C’est durant ces années qui précédèrent son accession au trône que Louis XI posa les fondements de sa politique absolutiste et conçut l’extension et l’unification d’une France forte et indépendante[7].

Mais Louis XI échoua à convaincre ou à contraindre Marie d’épouser le dauphin selon ses plans. Plusieurs explications à cet échec : la première est la réticence naturelle, spontanée de la fille du Téméraire à accepter un mariage avec un garçonnet, qu’elle trouve repoussant, mais qui est surtout le fils de celui qui fut l’ennemi de son père. Deuxième raison qui mérite également d’être citée, le fort sentiment d’appartenance à la Maison de Bourgogne que les Ducs avaient réussi à susciter chez les bourgeois des villes de Flandre, du Brabant et du Hainaut ; ce sentiment était né des excellentes relations entretenues, par exemple lors des « Joyeuses entrées ». Troisième raison : pendant que se déroulaient ces réflexions et discussions autour de qui sera l’époux de Marie, riche héritière mais orpheline en danger, pendant que les dignitaires des villes de Gant, de Bruges, de Bruxelles, de Mons…multiplient les hésitations, tout en étant « approchés » par les envoyés de Louis XI, les troupes de celui-ci récupéraient les régions frontalières. En outre, au lieu de procéder le plus dignement possible, ce ne sont partout que massacres et pillages. Voici comment l’un des plus importants chroniqueurs de l’époque bourguignonne, Jean Molinet, rapporte les évènements : « Quand le roi perçut le recul du mariage de son fils et le progrès d’un autre plus propice au salut des contrées, il le prit très mal et jura par la Pâques-Dieu qu’il mènerait son armée aussi loin en Flandre que le duc Charles avait été en France. Il fit charger une grande quantité de son artillerie lourde et légère, fit avancer les francs-archers en grand nombre et descendit en personne, avec sa troupe imposante, en Artois, dans le Boulonnais et en Hainaut (…). Les exactions, dérisions, opprobres, vilenies, tueries, tyrannies, pillages, rapts et inhumanités que le roi permettait à ses francs-archers de commettre dans la conquête des villes, seraient pour moi une chose incroyable et trop longue à raconter. Car alors se donnaient libre cours la défloration des vierges, l’effusion du sang innocent, la déprédation des hôpitaux, la spoliation des matrones, l’incarcération des jeunes gens, l’extinction des enfants, la submersion des vieillards, la combustion des églises, la persécution des prêtres, le viol des femmes, la démolition des villes, la dilapidation des châteaux et la destruction du plat pays, aussi longtemps que le feu et les épées pouvaient durer, qui faiblissaient plus tôt que les passions de ces sbires qui les employaient (…), et tous ceux qui étaient détenus prisonniers entre leurs mains, sans pitié ni miséricorde, étaient férocement traités, tourmentés et torturés. Les uns périssaient de famine, les autres pourrissaient en vermine ; les uns avaient les membres brisés et tournés à l’envers, les autres les avaient blessés et mangés des vers. Pour humilier et vilipender davantage le sexe féminin, que les Infidèles couvrent et honorent, ils coupaient leurs vêtements, une paume au-dessous de la ceinture…»[8].

A ce qui aujourd’hui serait appelé crimes de guerre, il faut ajouter les soubresauts, contestations et affrontements divers qui secouent les villes. Surtout la ville de Gand où, malgré le courage de Marie osant se rendre seule, à pied, vers la foule pressée sur la place du Marché, pour implorer leur pitié, les Gantois, je l’ai rappelé, firent exécuter ses conseillers. Mais l’attitude de Marie ne fut pas totalement vaine, car à la suite de ce moment de paroxysme, les habitants de cette ville, et à leur suite, de plusieurs autres, témoignèrent de meilleurs sentiments à son égard. Dès le lendemain de l’exécution, peut-être par remords, mais plus probablement par crainte d’avoir été trop loin et d’avoir outrepassé leurs droits, les Gantois se rendirent au Prisenhof, demander son pardon. Ils craignaient sans nul doute un retournement de situation – Marie était, ne l’oublions pas, la nièce de Louis XI – qui les conduirait à leur tour sur le billot.

En résumé, cette jeune femme fait preuve d’une détermination et d’un courage physique peu courants. Elle commence à sentir que la confiance revient vers elle. Nombre de ses amis et conseillers l’ont quittée ou sont morts ; mais demeurent encore auprès d’elle Louis de Gruuthuse et Mme de Halewijn. Celle-ci lui dira : « Ce n’est pas d’un enfant que vous avez besoin comme époux, mais d’un homme pour faire des enfants »[9]. Un homme va alors lui venir en aide, Jean de Dadizeele, celui qui à la tête de paysans flamands rend la vie dure aux Français. C’est lui qui va organiser la transmission à Maximilien d’Autriche d’un message, daté du mercredi des Rameaux 1477, dans lequel Marie de Bourgogne écrit : « Je veux me conformer à la volonté de mon père, je vous serai une fidèle épouse comme, je n’en doute pas, vous me serez un mari fidèle. Le porteur de cette lettre vous dira jusqu’à quel point je suis surveillée, si bien que je ne puis entretenir de correspondance avec vous ou avec d’autres personnes autant que je le voudrais (…). Je vous supplie de hâter votre arrivée dans mon pays pour y apporter aide et consolation. Grâce à cette aide, je ne serai pas forcée de faire des choses que je ne voudrais pas… »[10] - autrement dit, partager la couche du dauphin.

Comme rapidement mentionné tout à l’heure, le mariage avec Maximilien, ou cette alliance avec la Maison d’Autriche, avait déjà été un tant soit peu préparé par Charles le Téméraire. La lettre se justifie donc. En outre, le contexte international est favorable à ce projet. Parmi les grandes puissances environnantes, l’Angleterre, pour des raisons qui nous entraîneraient trop loin, venait de refuser l’offre de Louis XI de dépecer les Etats bourguignons par un partage entre la France et l’Angleterre. Le roi anglais à qui avaient été proposées les quatre plus grandes villes de Flandre avait répondu que « la Flandre est un pays mal aisé à garder ! ». En outre les Anglais entretenaient déjà avec les villes concernées des relations commerciales florissantes. Quant à l’Espagne, opposée à la politique d’annexions menée par Louis XI, elle avait délégué des ambassadeurs auprès de Marie. Malheureusement dans la confusion où elle se trouvait, elle n’avait pas répondu à leur offre. L’Espagne se méfiait donc de Marie, sans lui être vraiment hostile. Ce qui se vérifiera après son mariage avec Maximilien. Enfin, pour ce qui concerne les différents petits Etats qui constituaient l’Italie d’alors, soit ils étaient opposés à la France, soit ils souhaitaient, comme Florence, Gênes, et Venise, assurer leur liberté de commerce avec les ports de la Mer du Nord. Sans donc pouvoir vraiment compter sur l’appui de ces puissances extérieures, Marie était assurée d’une forme de neutralité positive à son égard.

Le 14 avril 1477, les ambassadeurs de l’Empereur, père de Maximilien, arrivent à Bruxelles. Le 27 avril a lieu à Gand le mariage par procuration entre Marie et Maximilien. Celui-ci, absent, est représenté symboliquement par le duc de Bavière. La cérémonie prévoit que les deux « époux » s’étendent sur un lit d’apparat, séparés chastement par une épée. Maximilien ne viendra que quatre mois plus tard. Il a dû, entre temps, réunir des fonds et des troupes, en s’arrêtant dans chaque ville traversée. Arrivé à Cologne le 3 juillet, il y restera un mois afin d’obtenir le soutien militaire des princes allemands. Au fur et à mesure de son approche, les villes et Etats comme ceux du Brabant envoient à sa rencontre des délégations. Il passe à Aix-la-Chapelle, Maestricht, Diest et Louvain où trois mille étudiants de la cité universitaire l’accueillent aux cris de « Vive Maximilianus ! ». Les échevins louvanistes prennent sur eux d’envoyer à bride abattue un messager à Gand où, à deux heures du matin, celui-ci annonce à Marie l’arrivée de son sauveur. Le 11 août Maximilien est à Bruxelles, et le 18 enfin à Gand où il arrive, suivi d’une escorte de quelque sept cent chevaliers. Citons le magnifique récit qu’en fait Georges-Henri Dumont : « Sous les acclamations de cette masse versatile qui, quelques mois plus tôt, ne cherchait qu’à abaisser tout pouvoir, Maximilien se fraye un passage jusqu’à la fameuse place du Marché du Vendredi. Empoussiéré par le voyage, il s’arrête dans la principale auberge gantoise pour s’y rafraîchir et faire toilette. Quand, après avoir changé de vêtements, il retrouve son cheval sur la place, la nuit est tombée. C’est à la lumière d’innombrables torches qu’ils se dirige vers Ten Walle. Son escorte doit jouer des coudes pour lui ménager un passage, tant il y a « grant foule » et « grant presse ». Dans la salle de réception de la résidence ducale, toute illuminée de mille cierges, Marie de Bourgogne, Marguerite d’York, Mme de Hallewijn et les dames d’honneur, les dignitaires de la Cour et des seigneurs du pays attendent (…). Lorsque Maximilien apparaît, le regard vif sous l’abondante chevelure blonde, l’émotion gagne toute l’assemblée. Suivant l’usage des pays de par-decà, l’archiduc salue d’abord la duchesse douairière qu’il embrasse. Il se trouve alors devant Marie qu’il voit pour la première fois. Les deux jeunes gens « aussi pâles que s’ils eussent été morts » se regardent dans les yeux. Elle ne connaît guère l’allemand, lui ignore le français, mais ils s’entendent « assez par signes ». Marie de Bourgogne a caché dans son corsage un œillet rouge et Mme de Hallewijn fait comprendre à Maximilien qu’il doit le découvrir. L’archiduc n’ose faire le geste requis. Heureusement, le vieil archevêque de Trèves le met à l’aise en lui conseillant de légèrement délacer le corsage. Très doucement, les mains tremblantes, Maximilien cueille l’œillet dissimulé. Il l’embrasse « et aussi l’autel d’où il l’a enlevé »[11]. Il s’ensuit un banquet qui dure tard dans la nuit. Le lendemain 18 août, le mariage est célébré dans la chapelle de Ten Walle, où Marie est conduite par le sire de Gruuthuse et par le comte de Chimay.

 

L’histoire est belle, prête pour être portée à l’écran. Mais le résultat est bel et bien ceci : dorénavant les Etats bourguignons sont passés sous l’autorité de la Maison d’Habsbourg. Nos régions ont franchi une étape décisive. La Belgique, sinon, n’eût probablement jamais existé.

Maximilien ne perd pas de temps : dès le 27 août, neuf jours après le mariage, il écrit à Louis XI afin qu’il restitue les territoires envahis illégitimement depuis la mort du Téméraire. Il le prévient que s’il ne s’exécute pas, ils seront repris par la force des armes. Louis XI va tergiverser, se donner le temps de rassembler ses troupes. Durant cette période, le jeune couple multiplie les « entrées » dans les villes qui sont leurs. Ils sont à Mons le 2 novembre 1477 où ils prêtent le serment traditionnel : « Cette illustre alliance, écrit De Boussu, fit entrer le Comté de Hainaut dans l’auguste Maison d’Autriche »[12]. Pour l’anecdote – mais aussi pour souligner l’importance déjà à cette époque de l’artillerie - rappelons que quelques semaines auparavant, le 17 septembre 1477, à la suite d’une imprudence, la poudre à canons entreposée dans l’arsenal de l’Hôtel de Ville avait explosé, entraînant la chute des bâtiments voisins : « Les pierres, rapporte Jean Molinet, se fendaient et dégringolaient sur le marché, si rudement que personne n’osait s’y tenir ; les charpentes et les chambres hautes, en s’allumant, se tordaient ; les chambres et les bâtiments, travaillés par dedans, dégringolaient. Cet accident épouvantable causa une perte très grave et dommageable à ceux de Mons et à leur artillerie »[13].

Fin avril 1478, Louis XI, à la tête de 20.000 hommes d’armes et d’une puissante artillerie, met le siège devant Condé, qui tombe le 1er mai. Le lendemain Maximilien se met en route et fonce vers Mons où il a fait se réunir ses armées. Là, il est rejoint par l’ensemble de la chevalerie bourguignonne, par le comte de Chimay, les seigneurs de Montigny, de Frasnes, du Brabant, du Luxembourg… La place forte de Boussu qui était occupée par les Français est immédiatement reprise. Maximilien libère le Hainaut, le Cambrésis et le Tournaisis ; mais en Bourgogne, les choses se passent moins bien. Une trêve d’un an est signée. Le 2 août, Maximilien est de retour à Bruges auprès de Marie, et de leur fils Philippe, né le 22 juin.

Durant les mois suivants, les deux camps adverses se préparent à un choc qu’ils savent inévitable. Louis XI reprend les hostilités en Bourgogne. Maximilien et son épouse choisissent de ne pas trop intervenir : ils savent que leur seule chance est de consolider leurs forces dans nos régions wallonnes et flamandes. Maximilien reviendra séjourner quelque temps à Mons, tandis que le comte de Chimay stoppe les forces de Louis à Virton. Le 25 juillet, l’armée bourguignonne, en grande partie réunie dans la région montoise, se met en marche. Elle est composée notamment des milices communales de Gand, Bruges, Ypres et Courtrai, ainsi que des milices rurales de paysans flamands habitués à mener une sorte de guérilla contre les Français, des arquebusiers allemands, des archers anglais, et enfin de la cavalerie des seigneurs bourguignons, et de leurs vassaux, du Brabant et du Hainaut. Avec une telle armée Maximilien se sent davantage armé pour le combat en rase campagne, et non pour le siège de forteresses : le 7 août 1479, il passe la Lys avec ses soldats, et se retrouve face à l’armée française à Enguinegatte, dans le Pas-de-Calais.

Arrêtons-nous plus particulièrement à l’armée de Louis XI : elle est le reflet de la vision absolutiste de Louis XI. Celui-ci fut un roi cruel[14], retors qui avait pour seule ligne de conduite, l’unification de la France. Il lui fallait pour cela, mater les oppositions internes, réduire le pouvoir des seigneurs et grands du royaume afin que nul ne puisse revendiquer sa part du territoire national. Quant à sa politique extérieure, il redoutait par-dessus tout une alliance anglo-bourguignonne contre laquelle il mit tout en œuvre. Sur le plan militaire ce roi recherchait la sûreté, préférant les opérations de siège ainsi que les opérations systématiques accomplies par des armées imposantes et dotées d’artillerie. Ses soldats étaient payés par les impôts prélevés sur la population. A la fin de son règne en 1483, si la France s’est agrandie avec la Picardie, l’Artois, le Bar, les deux Bourgognes, la Provence et le Roussillon, elle s’est aussi fortement unifiée et centralisée. Semblable évolution politique fut concomitante de l’évolution à la fois de la structure de l’armée et de la culture de guerre.

L’armée[15] dont Louis XI avait hérité à la mort de son père Charles VII, était loin de répondre aux aspirations et aux besoins d’un territoire national, sécurisé à l’intérieur, et protégé de l’extérieur. Aux environs de 1450, plus ou moins la moitié de l’armée française était composée d’Espagnols, d’Ecossais et d’Italiens. Ceci s’explique par la qualité de ces guerriers professionnels, mais aussi par la faiblesse du pouvoir centralisateur : les seigneurs et nobles français n’étaient en général pas disposés à financer les troupes qui allaient servir à renforcer le pouvoir d’un roi, opposé de facto à leur propre pouvoir. Ce que par ailleurs le roi n’hésitait pas à utiliser comme argument quand il le fallait ; par exemple, en cas de défaite. Ainsi écrivit-il aux habitants de Lyon que parmi les pertes éprouvées se trouvaient « très peu et comme rien des nobles de notre royaume, mais seulement Ecossais, Espagnols et autres gens de guerre étrangers qui avaient coutume de vivre sur le pays, par quoi le dommage n’est pas si grand »[16]. Cette situation avait pourtant commencé à évoluer sous l’influence de Jeanne d’Arc, qui en sacralisant et popularisant la personne du roi avait renforcé la conscience nationale française. Evolution décisive. Précédemment les populations ne se souciaient guère de qui régnait. Pourvu que le seigneur assurât un minimum de paix, de sécurité et de subsistance, qu’il fut français, anglais ou autre, n’importait pas vraiment. Hommes et femmes faisaient partie des héritages, comme les terres ou les animaux, passant d’un seigneur à l’autre. L’attachement à celui-ci, par exemple au roi, n’était pas ce que l’on qualifierait aujourd’hui d’« identitaire ».

De là l’intérêt majeur de choisir cette période autour de 1479, comme point de départ pour nos réflexions. C’est en effet dans le cadre de la succession de Charles le Téméraire que vont se distancier radicalement, du côté de la France l’absolutisme royal fondé sur l’identité nationale, et de l’autre « la naissance de la première grande république européenne moderne », les Pays-Bas[17]. Les véritables forces démocratiques, libres et tolérantes au point de vue religieux, c’est de ce côté-ci de la frontière, et plus encore ensuite, vers le Nord et les Pays-bas qu’elles se développèrent. Une question s’impose dès lors : pourquoi n’avons-nous pas spontanément l’intuition qu’il en a été ainsi ? Pourquoi avons-nous tendance à considérer avant tout que la liberté est venue de France ? La réponse vient d’elle-même : c’est la Révolution française qui, désormais pour nous, fait référence en matière de liberté. Or, celle-ci n’est intervenue que quelque trois cent ans après les événements que nous examinons. Que s’est-il passé, pour que notre vision des siècles soit ainsi francisée, au point que le terme « République » ne soit, pour nous, indissociablement apparu qu’avec la chute de l’absolutisme et de l’Ancien Régime ? En fait, ce sont les historiens français du 19ème siècle – de ce siècle qui dut construire la France post-révolutionnaire en assumant le régicide et la Terreur -  qui ont écrit l’Histoire, non pas en la trahissant, car il s’agissait d’immenses historiens comme Augustin Thierry, François Guizot ou Jules Michelet, mais en l’abordant en quelque sorte à rebours : c’est-à-dire en partant du point d’arrivée. Vivant après la Révolution, c’est comme s’ils connaissaient la réponse, la solution, la fin de l’énigme. Ecrivant l’histoire des Gaulois, des Francs, du Moyen-Âge, du Tiers Etat, ou de Louis XIV, ils avaient un horizon : montrer comment tout ce qui a précédé le parlementarisme issu de la Révolution avait préparé et engendré la liberté républicaine. Ce faisant – et je me réfère à un texte essentiel d’un autre géant de l’historiographie française, Edgar Quinet[18] – en fouillant les débris de l’histoire pour n’y rechercher que la voie « royale », oserais-je dire, vers la liberté, ces auteurs ont livré à nos générations, à travers l’enseignement républicain, une vision idéaliste, historiciste, de l’Histoire. Prenons un exemple, d’autant plus aisé qu’il s’agit très précisément de notre sujet de ce soir : Louis XI. Voilà, ironise Quinet, « notre héros »[19]. Pourquoi ? Parce que cet homme égoïste, retors, cruel (il avait inventé de faire enfermer ses ennemis durant des années dans des cages trop étroites et trop petites, ce qui leur provoquait des tortures infinies), lorsque nous l’évoquons, est présenté – ce sont les mots que j’ai moi-même utilisés - comme celui qui a unifié et agrandi la France. C’est le cas d’Augustin Thierry qui, dans la même phrase, écrit que Louis XI « a étouffé en lui-même et refoulé dans de nobles âmes les principes éternels de la morale et de l’humanité. A la vue des grandes choses qu’il a faites, on l’admire avec gratitude »[20]. Je pourrais également citer Guizot : « …il n’avait ni grandeur d’âme, ni droiture de caractère, ni bonté de cœur (…) c’était un roi »[21]. Si cette vision historiciste, qui parcourt l’Histoire en justifiant les crimes, parce que l’un dans l’autre ils nous conduisent au « bel aujourd’hui », ou en négligeant les tentatives de la liberté (par exemple le mouvement communal d’Etienne Marcel) parce qu’elles n’ont pas abouti et n’ont eu pour résultat que de retarder la marche de l’Histoire, si cet historicisme n’avait pour conséquence que des erreurs d’appréciation…, passe encore. Mais la conséquence politique en est que nous ne sommes plus capables de percevoir tout ce qu’il y eut de combats possibles, de voies autres, susceptibles d’aboutir à de meilleures organisations de la vie et de la liberté des peuples. Lorsque les armées du roi de France massacraient les habitants d’une ville attachés à défendre leurs franchises et leurs droits, les historiens classiques donnent le sentiment qu’une telle action avait été nécessaire pour que la France devienne une nation. Lorsque des régions ou des provinces étaient envahies pour être reprises à leur seigneur, l’historiographie traditionnelle donne inévitablement le sentiment que le pouvoir royal était dans son droit, et que les « petits seigneurs » ne pensaient égoïstement qu’à leurs biens.

Mais en ces temps de guerres constantes, les rois ne sont eux aussi que des propriétaires héréditaires cherchant à accroître leur pouvoir et à étendre la superficie de leurs biens. Tout sera fait, écrit, imaginé, institué pour justifier et légitimer l’autorité royale à partir d’un mélange de religiosité, de violence, de compromissions et d’alliances. Ce seront les juristes attachés aux Maisons royales ou aux universités qui fonderont la théorie de la royauté de droit divin selon laquelle – ceci est essentiel – les rois tiennent leur couronne, non de l’Eglise (c’est-à-dire du pape), mais directement de Dieu. En conséquence rien de terrestre ne peut limiter le pouvoir du roi, ni le magistère moral de l’Eglise, ni non plus aucune sorte de « contrat social » avec leur peuple (en quoi, par définition, diffère la monarchie constitutionnelle). Le roi ne doit aucun compte à personne, il peut décider de tout, son pouvoir est absolu et il le pratique selon son bon plaisir. Pour les historiens du droit, rappelons que ces formules sont directement reprises du droit impérial romain : « Quod principi placuit legis habet vigorem », ce qui plaît au prince a force de loi ; et, concomitamment « Princeps legibus solutus est », le prince est délié des lois, autrement dit le prince n’est pas soumis aux lois comme tout un chacun[22]. Les Bourguignons, comme Charles le Téméraire, ne pensaient pas autrement, mais leur « absolutisme naturel » n’a pas pu s’imposer de la même façon. D’abord parce qu’ils ne régnèrent pas, et que le Téméraire échoua dans ses ambitions ; mais aussi parce qu’ils ne parvinrent jamais à faire comme bon leur semblait avec les villes et communes de nos régions, du Hainaut jusqu’au nord des Pays-Bas.

Avant d’en terminer avec ce point, permettez-moi de souligner ceci : je sais que le mot politique est aussi utilisé pour désigner les tractations et rivalités entre hautes familles, Maisons royales, prétendants à la succession, rivaux en mal d’alliances… Mais j’ai pour ma part une autre lecture de ce terme : il n’y a de politique que lorsque les gens, les populations, les citoyens, les peuples existent et peuvent se faire entendre. Or, la politique, ainsi comprise, née en Grèce, puis disparue durant des siècles, n’a vraiment émergé de ses cendres qu’à l’occasion des affrontements entre la France absolutiste et intolérante, et les premières fondations de la république hollandaise.

Pour imposer un pouvoir royal et absolu de droit divin, les successeurs des Capétiens, les Valois, vont se donner plusieurs instruments : une autorité religieuse, une administration, une fiscalité, et surtout une armée. En 1439, Charles VII, va prendre une ordonnance par laquelle il réunit l’ensemble des forces militaires de la nation entre les seules mains du roi et crée l’impôt royal destiné à payer cette armée royale ou nationale. Toutefois la situation générale et financière de la France ne lui permit pas de mettre cette ordonnance immédiatement en pratique[23]. Ce n’est qu’à partir de 1445 que le nouveau type d’armée voit le jour. Un des objectifs était de remplacer ceux que l’on appelait les écorcheurs, des mercenaires étrangers, organisés en petites compagnies dirigées par un chef, et qui étaient très mal vues par la population. Charles VII voulait garder les meilleurs d’entre eux et se défaire des plus récalcitrants en les remplaçant par des soldats d’expérience ne devant obéissance qu’au roi. Cette armée nationale se composait de quinze compagnies, chacune de 100 hommes d’armes, 200 archers, 100 coutiliers, 100 pages et 100 valets. L’unité de mesure était la « lance », chacune étant composée de six hommes et six chevaux. Soit, au total, 9.000 hommes dont 6.000 combattants, ou 1.500 lances. Toutes ces compagnies, dites de grande ordonnance, étaient cantonnées à l’intérieur du pays, en des endroits stratégiques précis. Mais cela était loin de suffire. Il fallait également, sur l’ensemble du territoire, des « hommes de défense » : c’est ainsi que chaque paroisse dut fournir un archer avec son équipement. Exemptés de la taille et autres charges, ces Français seront appelés les francs-archers. Tenus de prêter serment, ils ne pouvaient participer à aucun combat sans l’autorisation royale.

A ces troupes de l’ordonnance et aux francs-archers s’ajoutait, pour composer l’armée nationale, l’artillerie. C’est au cours du troisième quart du 15ème siècle que s’est constituée l’artillerie de campagne. Auparavant les canons n’étaient pas mobiles et restaient attachés à la défense des places-fortes. Il arrivait que pour de longs sièges des canons soient amenés par chariots sur les lieux de combat, mais ils devaient être déposés sur le sol et installés durablement. A partir du règne de Louis XI (en même temps que dans les armées bourguignonnes) on disposera de pièces d’artillerie plus légères, montées sur des affûts de bois flanqués de deux roues. Ce sera la silhouette, l’image, que le canon conservera jusqu’au milieu du 20ème siècle. Ces pièces d’artillerie sont facilement transportables, rapides à installer et à déplacer en cas de besoin. A la même époque, en remplacement des boulets de pierre, apparurent ceux en fer fondu. C’est un aspect non négligeable, car une problématique nouvelle est désormais apparue : il faut fabriquer canons et projectiles. Il faut aussi posséder la poudre nécessaire. Le soufre qui vient d’Italie ne constitue pas un grand problème, n’entrant que pour 10 % environ dans la composition de la poudre. De même pour le charbon de bois (12 %). La difficulté principale est le salpêtre qui représente les 78 % de la composition finale. Pour résoudre celle-ci, Louis XI va mettre en place une administration spécifique dirigée par trois hauts fonctionnaires, chargés chacun d’une partie de la France. Quant au personnel de fonderie, bien rémunéré, il est composé de plusieurs nationalités puisque recruté sur base de la compétence. L’importance de l’artillerie ne cessera de croître.

La partie nationale de l’armée – puisque je l’ai rappelé tout à l’heure, il existe toujours une grande partie de mercenaires étrangers – ne cesse de se développer, tant du point de vue de l’organisation (soldes, congés…) que de la discipline : les soldats de mauvaise vie, les « noiseux », les sans-dieu, sont exclus… Pour certains auteurs de l’époque, l’entretien d’une armée nationale représentait la voie de la raison. Mais cet avis était loin d’être partagé par tous : des critiques se sont élevées contre l’entretien et le paiement d’une armée constante, au prétexte tout d’abord que cela coûte cher et qu’il est plus rentable de payer des mercenaires quand on en a besoin, mais aussi parce qu’une telle armée conduit à faire mourir des hommes du pays, le plus souvent des hommes choisis pour leurs qualités. Toutefois il existait une autre critique : cette armée royalo-nationale financée par toutes les paroisses du pays, servait uniquement, en définitive, à conforter la suprématie du roi sur les autres seigneurs, et sur les villes et communes.

Un mot encore à propos des francs-archers. Ceux-ci feront leurs preuves sur différents champs de bataille, raison pour laquelle leur nombre augmenta au fil du temps. Louis XI doubla l’effort imposé aux paroisses, et étendit ces obligations à des régions du midi de la France qui n’avaient pas concernées jusqu’alors. Le système fut aussi diversifié : les exploitants de mines, par exemple, en échange de privilèges devaient fournir et entretenir des francs-archers choisis parmi leurs ouvriers.

Après ce long ex-cursus, j’en reviens à ce matin du 7 août 1479, au moment où les troupes de Maximilien ont franchi la Lys et se retrouvent à Enguinegatte, face à cette armée française dont nous venons d’énumérer les grandes caractéristiques. Au début, la bataille est confuse, menée sans stratégie précise. Après des échanges d’artillerie, s’ensuit une mêlée que les Français commencent par dominer. J’attire toutefois votre attention sur le fait que les quelques mots que je viens d’utiliser ne doivent pas être entendus comme minimisant la violence de cette mêlée. Les mots, de fait, sont insuffisants pour dire l’explosion de violence qui se produit dès que le choc frontal – forme décisive du combat sur laquelle nous reviendrons lors d’une prochaine conférence – est engagé : tout, absolument tout est bon pour gagner. On fait la guerre pour vaincre, personne ne va au combat pour perdre. Montesquieu le rappelle au début de L’esprit des lois : « L’objet de la guerre, c’est la victoire »[24]. Un des grands auteurs en la matière, Clausewitz[25], ne dit pas autre chose : « Chacun essaie, au moyen de sa force physique, de soumettre l’autre à sa volonté ; son dessein immédiat est d’abattre l’adversaire, afin de le rendre incapable de toute résistance. La guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté ». Clausewitz précise que « la violence pour affronter la violence, s’arme des inventions des arts et des sciences ». Enfin, autre précision apportée par Clausewitz, la guerre « s’accompagne de restrictions infimes, à peine dignes d’être mentionnées, et qu’elle s’impose sous le nom de lois du droit des gens, mais qui, en fait, n’affaiblissent pas sa force ». Tout affrontement est donc, pour ainsi dire, sans limite et d’une violence inouïe. Sur le champ de bataille de Enguinegatte, comme sur tant d’autres, tous les moyens seront « bons » pour découper les membres, percer les armures, décapiter, broyer, brûler, étrangler à mains nues, aveugler, étouffer, noyer, détruire le corps de l’ennemi.

Seulement, les choses ne se passent pas comme les généraux l’ordonnent, comme les spécialistes le théorisent, ni comme les souverains le souhaitent. Car toujours et à tout moment intervient cette deuxième constante de la guerre qu’est le hasard. Vous pourriez, bien entendu, objecter que c’est précisément contre celui-ci que les états-majors étudient les plans, les terrains, les modes d’agir des combattants, insistent sur la discipline, l’obéissance, l’entraînement. Il est vrai que cet immense travail de préparation vise les deux constantes de la guerre évoquées ci-dessus : la violence des combats, et le rôle du hasard. Mais à celui-ci, on ne fait pas sa part : il est de tous les combats. Je cite à nouveau Clausewitz : « Aucune activité humaine ne dépend si complètement et si universellement du hasard que la guerre (…). Nous voyons donc que dès l’origine l’élément absolu, en quelque sorte mathématique, de la guerre, ne trouve aucune base certaine sur laquelle fonder les calculs relatifs à l’art de la guerre ; il s’y mêle d’emblée un jeu de possibilités et de probabilités, de bonne et de mauvaise fortune, qui se poursuit le long de chaque fil, gros ou mince, dont est tissée sa trame, et qui fait de la guerre l’activité humaine qui ressemble le plus à un jeu de cartes »[26]. Et Clausewitz de chercher confirmation auprès de Napoléon, pour qui la guerre est « un problème d’algèbre devant lequel même un Newton resterait interdit ». Ce que confirme également cet autre grand penseur de la guerre que fut Tolstoï qui, depuis sa présence sur le champ de bataille de Sébastopol, fut convaincu du fait que le résultat du combat, le « sort des armes », ne dépend pas tant du commandement que d’une sorte de calcul infinitésimal, « une série innombrable d’événements divers ». Alexis Philonenko a comparé et distingué les deux approches, celle de Clausewitz et celle de Tolstoï, mais sans entrer dans le détail de son analyse, on peut retenir que « le nerf de la guerre est dans le moral des troupes et cette donnée morale, cette différentielle, dont l’intégrale constitue l’esprit d’une armée, réside aussi bien dans le moral du soldat que dans celui du général en chef. Chaque moment compte, chaque différentielle doit être examinée et intégrée… »[27]. Chaque moment, chaque évènement, chaque soldat…

La Bataille d’Enguinegatte n’échappe pas à ces règles. L’armée française, je l’ai dit, l’emporte d’abord. Sa cavalerie bouscule l’aile gauche de la cavalerie bourguignonne commandée par Philippe de Ravenstein. Mais l’infanterie de Maximilien tient bon. Celui-ci fait d’ailleurs ranger et lier ensemble les chariots pour constituer une enceinte[28]. La cavalerie française se rue alors à la poursuite de la cavalerie adverse qui est en fuite ; non pour tuer, mais pour faire des prisonniers, puisque - cela a été mentionné - la tradition voulait que les prisonniers fussent échangés contre rançon. C’est au cours de ce mouvement où devait se décider la victoire française, que les francs-archers vont se comporter, non pas avec l’esprit, ou avec la culture, de soldats du roi se battant pour la nation, pour l’unification du royaume ou pour l’élargissement de ses frontières... Ils vont penser à eux et à eux seuls, en abandonnant le combat pour se livrer au pillage. En fait, nous apprend Michelet, ce qui va provoquer ce désordre, c’est l’arrivée, derrière les troupes de Maximilien, de la garnison française venue de Thérouanne. Se dirigeant vers le champ de bataille, ils passèrent près du camp bourguignon qu’ils se mirent immédiatement à piller. Voyant cela, les francs-archers, craignant de ne plus rien trouver pour eux, firent de même, délaissèrent le combat et se ruèrent vers le camp, y tuant tout le monde, hommes, femmes et enfants[29]. En soi, le pillage n’était pas interdit, mais celui-ci venait beaucoup trop tôt. Résultat, le comte de Nassau en profita pour les attaquer et les massacrer. Le comte de Romont fit de même, tandis que Maximilien, descendu de cheval, a rejoint son infanterie pour se battre aux côtés de ses soldats. Le combat dura encore pendant cinq heures, à l’issue desquelles, le sol était couvert de corps. Jacques Crévecoeur qui commandait l’armée française, ordonna le repli. Chroniqueur de l’époque, Jean Molinet rapporte que la plaine d’Enguinegatte était à ce point jonchée d’armes, piques, arcs, arbalètes, épées, lances et armures, que lorsque les paysans, selon l’usage, vinrent dépouiller et dénuder les cadavres pour les abandonner aux bêtes sauvages, chacun s’en retourna « armé comme un petit saint Georges ».

Maximilien, par son courage, par le sang-froid dont il a fait preuve au moment où la victoire échappait aux Bourguignons, a su rallier l’estime de ses soldats et des représentants de la noblesse de Flandre, du Brabant et du Hainaut qui l’accompagnaient. Toutefois, il ne poursuivit pas son avantage. Il aurait pu, selon certains observateurs qui pensent qu’il aurait dû agir de la sorte, aller prendre la ville de Thérouanne et s’avancer davantage sur le territoire français. Telle ne fut pas sa décision. Erreur de jeunesse ? Avait-il constaté que ses troupes étaient fortement amoindries (il semble que malgré leur victoire les Bourguignons aient perdu davantage d’hommes que les Français) ? C’est probable, mais une autre explication me semble plus crédible : l’armée commandée par Maximilien était faite en majeure partie de milices communales, venues des villes et communes du Hainaut, du Brabant, de Flandre et des actuels Pays-bas. Celles-ci étaient composées d’hommes étant pour la plupart des bourgeois, des artisans (d’ailleurs leurs armes suggéraient des outils, des piques terribles, conçues pour passer dans les failles des armures, se frayer un chemin pour aller chercher la chair et en retirer les artères et les organes[30]), des hommes qui se battaient pour leurs terres, leurs biens, leurs droits et leurs libertés. La bannière bourguignonne leur plaît, elle leur permet de se rassembler : mais il ne pouvait être question d’aller envahir la France, et ce pour un Prince, aussi sympathique fût-il. Après avoir participé à quelques raids et escarmouches mineurs, les milices communales firent savoir à l’archiduc d’Autriche, époux de Marie de Bourgogne et vainqueur d’Enguinegatte, que le temps était venu de rentrer dans leurs villes et communes.

Louis XI, de son côté ne décoléra pas. Il prit la décision de licencier toutes les compagnies de francs-archers, et décida de ne plus se hasarder à de nouvelles guerres. Il se limitera à entretenir des armées considérables, composées de Français et de mercenaires étrangers, afin de développer une stratégie de dissuasion assortie de blocus économiques. Mais le problème de l’infanterie se reposa immédiatement, dès 1485, à son successeur. Signalons encore sur ce point que la suppression des corps de francs-archers, et leur remplacement par des troupes allochtones, sera critiquée par Machiavel, au chapitre 13 du livre qui ouvre une nouvelle période de la pensée politique, Le Prince[31].

La frontière, notre frontière franco-belge s’est dessinée à ce moment, à l’occasion de ce choc entre deux armées obéissant à des cultures différentes : une armée française mise au service de la volonté absolutiste du roi, mais au sein de laquelle le sentiment d’appartenance nationale est quasi inexistant, et de l’autre une armée non envahissante constituée d’hommes se battant pour leurs biens. Ce qu’illustre le détail suivant[32] : la Bataille d’Enguinegatte a été surnommée la « journée des démanchés » car les Bourguignons avaient relevé leur manche droite, défiant les Français qui avaient juré de leur couper la main ! Quant à Marie et Maximilien, ils revinrent à Mons au mois de novembre. Ils furent reçus sous les acclamations de joie poussées par les bourgeois charmés, nous dit De Boussu, de revoir dans leur patrie un Héros triomphant. D’autant que le 22 juin 1479 était né le futur Philippe le Beau. Celui qui allait épouser en 1496, l’héritière d’Espagne, Jeanne la folle, emportant avec lui les habitants de nos régions devenues les Pays-Bas Espagnols.

 

[1] Sur ces éléments d’ordre général, cf. Histoire générale des civilisations, dir. M. Crouzet, tome 3, Le Moyen Âge, Paris, Presses Universitaires de France, 1955, pp. 458-466.

[2] Cf. Dictionnaire historique de la langue française, dir. Alain Rey, tome 3, Paris, Le Robert, 1998 : « Soldat, est emprunté (1475) à l’italien soldato, proprement « celui qui est payé » (…), un homme qui sert dans une armée, autrefois comme mercenaire ou engagé volontaire… », p.3540. 

[3] Extraite de la Géographie historique de la France, L. et A. Mirot, Paris, Picard, 1979, et reprise in, Bertrand Schnerb, L’Etat bourguignon 1363-1477, Paris, Perrin/Tempus, 2005, p.17.

[4] Extraite de l’Atlas d’histoire, Franz Hayt, Bruxelles, De Boeck Wesmael, 1998, p.66.

[5] Ibid., p.67.

[6] Cité in, François Guizot, L’histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789, Paris, Hachette, 1873, tome 2, p.432.

[7] Signalons au passage que depuis quelques années se développe à Genappe un folklore intéressant articulé à la présence de Louis XI.

[8] Extrait des Chroniques de Jean Molinet, in Splendeurs de la Cour de Bourgogne. Récits et chroniques, dir. Danielle Régnier-Bohler, Paris, Laffont, Bouquins, 1995, pp. 974-975.

[9] Georges-Henri Dumont, Marie de Bourgogne, Paris, Fayard, 1982, pp.204-205.

[10] Cité ibid., p.205.

[11] Ibid., pp. 225-227.

[12] Gilles-Joseph de Boussu, Histoire de la ville de Mons, ancienne et nouvelle, contenant tout ce qui s’est passé de plus curieux depuis son origine 560, jusqu’à présent 1725, Mons, 1725 ; réédité en fac-similé à Bruxelles, 1981, p. 159.

[13] Jean Molinet, op.cit.,p. 983.

[14] Cf. la nouvelle écrite par le grand dramaturge suédois August Strindberg, L’instrument, in Miniatures historiques, trad. Régis Boyer, Paris, Belles Lettres, 2003, pp. 301-314. Le règne de Louis XI est également l’époque de Quentin Durward, de Walter Scott, de Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, de Maître Cornélius de Balzac…).

[15] Cf. André Corvisier, Histoire militaire de la France, tome 1, Des origines à 1715, Paris, Presses Universitaires de France, Quadrige, 1997, pp.192-194.

[16] Ibid., p.194.

[17] Cf . Philippe Nemo, Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains, Paris, Presses Universitaires de France, Quadrige, 2002, p. 39 et pp. 213-223.

[18] Edgar Quinet, Philosophie de l’histoire de France, Paris, Payot, 2009 ; 1ère éd. Bruxelles, 1857.

[19] Ibid., p. 48.

[20] Augustin Thierry, Essai sur l’histoire du tiers état, cité in Quinet, op. cit., p.49.

[21] François Guizot, op. cit.,p. 452.

[22] Cf. Philippe Nemo, op. cit., p. 34.

[23] Cf. André Corvisier, op. cit., p. 199.

[24] Montesquieu, L’esprit des lois, in Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1964, p. 531.

[25] Carl von Clausewitz, De la guerre, trad. D. Naville, Paris, Minuit, 1955, p. 51 et sq.

[26] Clausewitz, op.cit., pp.64-65.

[27] Alexis Philonenko, Essai sur la philosophie de la guerre, Paris, Vrin, 2003, pp. 239 et sq. On lira également avec intérêt une réflexion philosophique publiée depuis que cette conférence a été prononcée, Eric Clémens, Penser la guerre ?, Charleroi, CEP, 2017.

[28] Klaus Schelle, Charles le Téméraire. La Bourgogne entre les lys de France et l’aigle de l’Empire, Paris, Fayard, 1979, pp. 327 et sq.

[29] Jules Michelet, Histoire de France, tome VI, Louis XI, Paris, Equateurs, 2008 (1ère éd., début des années 1840), p.331.

[30] Ces piques étaient celles des milices flamandes, déjà expérimentées lors de la victoire remportée à Courtrai en 1302 par le « Lion de Flandre » sur les troupes de Philippe le Bel : des drapiers, des bouchers, des paysans, des artisans, armés de ces piques avaient décimé les chevaliers français. On sait que cette bataille est au coeur du roman d’Henri Conscience, De Leeuw van Vlaanderen (1838), qui joua un rôle déterminant dans l’éveil du sentiment national flamand. Dans l’édition en langue française de celui-ci, on peut lire en note : « Les Flamands avaient une arme formidable dont ils se savaient se servir avec la plus grande dextérité. C’était une longue pique terminée par une pointe de fer. Ils l’avaient ironiquement baptisée du nom de goedendag (bonjour), comme pour dire qu’elle leur servait pour saluer l’ennemi, Le lion de Flandre, Paris, Copernic, 1979, p.78.

[31] Nicolas Machiavel, Le Prince, trad. J.-L. Fournel et J.-C. Zancarini, Paris, Presses Universitaires de France, 2000, p.129.

[32] Les 1001 Batailles qui ont changé le cours de l’Histoire, dir. R. G. Grant, Paris, Flammarion, 2012, p. 234.

Richard Miller, le 2018-08-12