Richard Miller


Conférence à Mons : Brève histoire du travail et de sa représentation dans les arts plastiques

Brève histoire du travail et de sa représentation dans les arts plastiques

Ce n’est qu’en 1889 que la date du 1er mai[1] a été retenue, sous l’impulsion de Jules Guesde, pour célébrer la fête du Travail, même si quelques tentatives de dédicacer une journée aux travailleurs avaient déjà eu lieu notamment lors de la Révolution française et en Amérique. Au-delà des répressions violentes qui marquèrent certaines manifestations du 1er mai (en 1891, neuf ouvriers sont tués dans le Nord de la France), il est symptomatique que ce soit si tardivement que célébrer le travail ait été jugé bienvenu, souhaitable et nécessaire. Aucune société depuis l’origine de l’humanité n’a, en effet, pu vivre, survivre ou prospérer sans le travail, sans l’énergie et le temps de celles et ceux qui travaillent : malgré cela, ce n’est que fin du 19ème, dans quelques pays occidentaux et en pleine expansion industrielle que le travail est apparu comme méritant une forme de reconnaissance commémorative et festive !

Dans le même ordre d’idées, on ne peut que s’étonner de constater à quel point la façon dont les sociétés passées se sont elles-mêmes pensées et représentées à travers les arts, confirme pleinement leur « oubli » du travail et leur mépris pour celui-ci. Le travailleur est l’immense absent de l’histoire de l’art, et ce jusqu’à la seconde moitié du 19ème siècle – encore faut-il examiner de façon critique la place qui lui a été alors réservée.

Il est impossible de s’interroger sur la représentation des travailleurs dans la création artistique en faisant abstraction du contexte économique, social et politique, voire religieux. Par conséquent, nous passerons régulièrement du champ artistique au domaine économique et vice-versa.

Un premier point qu’il faut garder à l’esprit est le suivant : le travail tel que nous le connaissons, tel que nous le pratiquons, répond à peu près à la définition suivante « consacrer plusieurs heures chaque jour, sauf le plus souvent le week-end, à une occupation énergivore et répétitive qui se déroule, sauf exception, hors du domicile en un lieu auquel il faut se rendre ponctuellement, en présence de collègues obéissant à des supérieurs hiérarchiques, et ce en échange d’un salaire ». Or, contrairement à l’illusion qui pourrait être nôtre, cette conception du travail est fort récente dans l’histoire de l’humanité. Semblable organisation de la vie humaine telle que décrite succinctement n’a commencé à voir le jour qu’à partir du 18ème siècle. Auparavant le « travail » n’existait pas de façon spécifique. Tout ce que les hommes et les femmes accomplissaient pour assurer leur subsistance aurait pu s’appeler « travail » en ne désignant rien de plus précis. Remarquons, au passage, que des ambiguïtés se sont maintenues en ce compris l’exemple emblématique du « travail » ménager, lequel est répétitif, souvent harassant et peu valorisant, mais qui n’est pas considéré comme du travail au sens strict. Vouloir délimiter de façon indubitable ce qu’est et ce que n’est pas travailler, est une gageure : jardiner pour son plaisir, alors que cela demande des heures d’occupation parfois éreintante, est-ce du travail ou pas ?...

Quoi qu’il en soit, depuis la période néolithique, depuis l’invention des techniques d’élevage et d’agriculture « travailler » ne constituait pas « une conduite distincte, autonome, séparée d’autres dimensions - symbolique et religieuse, juridique, politique et culturelle – du monde social, et clairement isolée comme telle dans l’esprit comme dans l’action des hommes »[2]. Nos ancêtres lointains s’éreintaient pour assurer leur subsistance dans une économie rurale précaire, avec des techniques très lentes et peu de surplus. Leur vie, conditionnée par la nécessité de subsister, dépendante d’une « prestation totale », d’un labeur constant, entraînait une répartition spontanée des tâches entre les âges et surtout entre les deux sexes : « Les femmes ont toujours travaillé : la spécialisation des tâches est sexuée ; cette sexualisation est en étroite relation avec la domination masculine »[3]. Des aspects comme ceux-là, de même que l’évolution de l’outillage, l’invention de la monnaie, le système féodal du compagnonnage, etc, etc…, sont bien entendu de passionnants sujets d’étude, mais pour ce qui concerne la représentation du travail via les arts plastiques, il faut nous focaliser sur un autre aspect tout aussi essentiel : le regard que les sociétés successives ont porté sur le labeur quotidien. Autrement dit sur la représentation mentale, culturelle, que, par exemple, les Grecs et ensuite le Moyen Âge chrétien se faisaient du travail.

Avant l’apparition d’un travail salarié dans un cadre de production moderne et d’économie de marché, l’activité laborieuse était un vecteur de structuration sociale, laquelle était régie par des règles liées à la tradition et à la religion. Même s’il faut faire preuve de prudence et de réserve critique lorsque l’on se réfère à la thèse d’une origine indo-européenne commune[4], on ne peut nier des traits communs entre les langues comme le grec, le latin, le sanskrit…, ni des structures mythiques semblables. Celles-ci ont été abondamment étudiées par Georges Dumézil[5]. Pour cet auteur, le cadre civilisationnel, idéologique, indo-européen repose sur la division tripartite de la société entre les prêtres, les guerriers et les agriculteurs/artisans. Division tripartite calquée sur les sacrifices animaux : il fallait fournir la bête sacrificiée ainsi que les instruments (travail), tuer la bête (violence guerrière) et célébrer la cérémonie (prestation des officiants) : « Que l’idéologie tripartite soit conforme à la nature des choses, c’est probable et peut-être est-ce justement une des raisons de l’incontestable succès temporel des Indo-Européens que d’avoir, mieux que d’autres sociétés parfois non moins bien douées, pris conscience de cette division naturelle des fonctions de la vie collective »[6].  

En Inde, la civilisation indo-européenne a « institué » ces trois groupes sous la forme d’un système rigide de castes : les brahmanes-prêtres, les kshatriyas-guerriers et les vaishyas-agriculteurs/artisans[7]. En Europe, la structure trifonctionnelle héritée des Indo-européens est présente, par exemple, dans la République de Platon : les rois-philosophes, les surveillants-guerriers et les travailleurs. Dumézil a également étudié ce modèle dans la société romaine, tandis que Georges Duby en a suivi les modalités d’application durant le Moyen Âge[8]. Ceci constitue un aspect très important de l’histoire socio-culturelle, mais nous ne pouvons ici qu’insister sur un seul point : dès l’origine, les travailleurs ont été, au sein de l’ensemble civilisationnel auquel appartient notre culture, rangés en troisième et dernière position. Ils sont en-dessous ; pas seulement au sens métaphorique où la société repose sur eux, mais au sens politique du terme, ils sont inférieurs. C’est le bas du panier. Nous sommes tellement accoutumés à vivre dans une société où les travailleurs, surtout manuels, sont comme certains le disent encore des « petites gens » qu’il faut faire un effort mental pour se rendre compte que non seulement il n’y a aucune raison valable pour que cela soit ainsi et que le contraire serait même plus compréhensible, étant donné que si les travailleurs arrêtaient de travailler, tout s’arrêterait (de là, d’ailleurs, le poids politique d’une grève générale).

Qu’est-ce qui a conduit à une semblable dépréciation si ce n’est le rejet, voire le mépris collectif dont a fait l’objet le travail et plus particulièrement le travail manuel. Les meilleurs témoins d’un tel mépris sont les grands textes fondateurs de notre culture européenne, à savoir les œuvres des philosophes grecs ainsi que les écrits bibliques et scolastiques du Moyen Âge chrétien. Selon Dominique Méda, auteur d’un livre de référence en la matière, « les philosophes grecs, au-delà de leurs différences, partagent globalement la même conception du travail : il est assimilé à des tâches dégradantes et n’est nullement valorisé »[9]. Pour expliquer cette conception, on peut rappeler que le monde grec est constitué d’un ensemble fixe, éternel, que sont les cieux, les astres, et d’un monde terrestre (sublunaire) soumis à la transformation, à la génération et à la corruption (le vieillissement). Bref, nous vivons, nous mortels dans le monde du temps qui passe ! C’est pourquoi, la valeur des activités humaines était dépendante de sa plus ou moins grande proximité ou ressemblance avec ce qui surmonte le caractère mortel : c’est l’immuabilité, l’éternité qui est le critère de la valeur de telle ou telle activité. De là, la valorisation des croyances, de la pensée, de la science (mathématique, philosophique) : les savoirs intellectuels portent sur des nombres, des figures, des essences, des Idées – dira Platon – immuables. Un triangle, qu’il soit utilisé de façon utilitaire par un géomètre pour mesurer des champs, de façon pédagogique par un professeur pour enseigner aux élèves, ou de façon symbolique comme support d’une conviction, demeure un triangle de toute éternité. Tout se passe donc comme si les hommes[10] en se préoccupant de ce type de questions mathématiques, scientifiques, cognitives, philosophiques, religieuses…, participaient de la nature éternelle des essences. Deux autres activités sont également valorisées : l’éthique qui consiste à viser le Bien en soi, et la politique qui permet de se dépasser au service du bien commun en assurant la préservation de la cité. C’est en effet la participation au politique qui crée le lien social - non l’activité laborieuse – par la parole, la raison, le débat. Là réside la liberté de l’homme. L’ensemble des autres activités humaines relève de la nécessité de vivre et de manger. Il s’agit en ce cas de tâches qui asservissent et ne contribuent en rien à libérer les êtres humains.

On comprend qu’en faisant fond sur une telle conception, la société grecque dont nous avons reçu en héritage certaines des plus grandes œuvres artistiques de l’humanité et qui a porté à son sommet la représentation anthropomorphe des dieux, des héros, des gouvernants, des vainqueurs des jeux…, n’ait produit aucune statue d’un homme au travail - Bernard Holtzmann, spécialiste en la matière, n’a répertorié, pour une période s’étendant sur un millénaire, qu’une seule stèle funéraire représentant un tailleur de pierre ; encore s’agit-il d’une stèle imparfaite réalisée par cet homme de métier lui-même et non par un sculpteur[11]. A la limite, les Grecs pouvaient se demander pourquoi, si un homme est obligé de travailler, faudrait-il l’insulter davantage en le représentant occupé de se soumettre aux contraintes de la nécessité et d’avilir sa liberté ! Le travail était à la charge des hommes non-libres, des esclaves. Il n’y avait qu’une chose pire que le travail : la mort. L’ombre d’Achille le dit à Ulysse descendu dans les Enfers : la vie du plus bas esclave chez le plus pauvre laboureur est préférable à être roi au royaume des morts. Et si Hésiode privilégie les travaux agricoles dans Les travaux et les jours, c’est en y voyant un mal nécessaire qui doit être accompli dans l’indépendance et la dignité. Quant aux artisans, certes ils sont nécessaires, mais leur dieu, Héphaïstos est un dieu boiteux, handicapé, moqué par les autres dieux et cocufié par son épouse, Aphrodite, qui lui préfère Arès, dieu des guerriers.

La Grèce antique a découvert le savoir, la raison, la science, la philosophie. Elle va tendre de toutes ses forces à écarter et rejeter ce qui, en l’être humain, l’empêche de révéler toute l’excellence de sa nature, à savoir celle d’un être de raison. Le travail est une contrainte qui maintient l’homme semblable à l’animal. A tel point qu’Aristote va affirmer dans La Politique que l’artisan ne peut être un citoyen, c’est-à-dire un homme libre participant à la gestion de la cité libre. Voici quelques extraits de ce texte édifiant : « … doit-on admettre même les travailleurs manuels comme citoyens ? Il n’est pas possible que tout citoyen possède la vertu que nous avons définie comme celle du citoyen. Si on refuse à tous les gens de métier la qualité de citoyen, dans quelle classe chacun d’eux doit-il trouver place ? Car ils ne sont ni métèques, ni étrangers (…) Les esclaves non plus ne figurent pas dans les classes dont nous venons de parler, et les affranchis pas davantage. La vérité, c’est qu’on ne doit pas forcément reconnaître la qualité de citoyen à tous ceux qui sont indispensables à l’existence de l’Etat (…) l’Etat idéal se garder de faire d’un homme de métier un citoyen (…) car il n’est pas possible de se livrer à la pratique de la vertu quand on mène une vie d’ouvrier ou d’homme de peine… » [12].

Pour le christianisme qui va faire suite à l’Antiquité gréco-romaine, le regard porté sur le travail est d’emblée celui de Dieu dès les premiers versets de la Genèse : il ne s’agit rien moins que d’un châtiment, d’une malédiction. Dieu expulse Adam du paradis en prononçant la sentence suivante : « Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre au sujet duquel je t’avais donné un ordre, en disant : Tu n’en mangeras pas ! maudit soit le sol à cause de toi ! C’est dans la souffrance que tu te nourriras de lui tous les jours de ta vie (…) A la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ton retour au sol »[13]. Le seul labeur évoqué dans ces versets est celui lié au travail de la terre, cela est dû fait que le peuple de la Bible est un peuple passé du stade du nomadisme pastoral à celui de sédentaires cultivateurs. La malédiction qui porte sur le travail du sol sera confirmée par la préférence que Dieu réservera au présent d’Abel – un agneau – en rejetant celui de Caïn – les fruits du sol[14]. L’agneau symbolisera le temps heureux du paradis.

Dès le départ, le judéo-christianisme sanctifie l’immortalité, condamnant la temporalité qui caractérise la vie des mortels, une vie condamnée au travail. Le Nouveau Testament n’accordera pas davantage de valeur au labeur, et réservera le mot « travail » à l’action de « travailler » à son Salut, de se purifier pour être digne du Seigneur, comme on peut le lire dans l’Epître aux Philippiens : « Travaillez avec crainte et tremblement à votre Salut » [15]. Un épisode de la vie du Christ est, à cet égard, très révélateur. Jésus est entré chez Marthe, laquelle se charge de toute la besogne ménagère. Jésus la dédaigne et préfère s’entretenir avec la sœur de celle-ci, Marie. Marthe, agacée, les interrompt : « Seigneur, tu ne te soucies pas que ma sœur me laisse seule faire le service ? dis-lui donc de m’aider. Et le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes, tu fais beaucoup de bruit (…) Marie a choisi la bonne part et on ne la lui arrachera pas » [16]. Autrement dit, Marthe a « choisi » la part maudite de la vie, le travail.

Peu à peu, toutefois, la conception chrétienne du travail va devoir connaître une évolution afin de répondre au besoin de définir des règles de guidance pour les moines. J’avance rapidement mais je tiens à attirer votre attention sur le fait que cette évolution passe aussi par l’interprétation de la parole biblique. Une interprétation quelque peu différente de la création divine, telle que rapportée dans la Genèse, s’impose : d’une création ex-nihilo étant l’effet du seul Verbe divin, on passe à la conception d’un Dieu démiurge qui a œuvré, travaillé, pour créer le monde. Le monde est Sa création, il est l’opus dei[17]. La pensée de saint Augustin sera, à cet égard, un moment décisif, notamment lorsque celui-ci va s’adresser aux moines de Carthage lesquels vivent de la charité publique afin de se consacrer uniquement à la spiritualité. Les moines, dira-t-il, ne peuvent pas demeurer dans le loisir (otium), alors que Dieu, Lui, a travaillé (opus dei). Souvenons-nous que pour les Grecs et pour les Romains, l’otium était nécessaire à l’homme libre. Saint Augustin rompt avec cette vision. D’abord parce que saint Paul a dit : « … vous savez comment on doit nous imiter : nous n’avons mangé gratuitement le pain de personne ; au contraire, dans la fatigue et la peine, nuit et jour nous avons travaillé, dans le but de n’être à charge à aucun de vous (…) pour vous donner en nous un exemple à imiter (…) que celui qui ne veut pas travailler ne mange pas ! »[18]. Remarquons que cette exhortation au travail ne trahit nullement l’esprit et la parole de la sanction divine : « A la sueur de ton visage tu mangeras du pain ». Il faut travailler pour manger et souffrir pour travailler – ou l’inverse : Dieu ayant condamné l’homme à la souffrance, il est nécessaire qu’il travaille pour effectivement souffrir.

En maintenant ce point de vue, saint Augustin va distinguer plusieurs formes de métiers. Tous ne sont pas bons à exercer. Certains sont infâmes (comédiens, gladiateurs), d’autres peu honorables (négociants), d’autres enfin sont dits honnêtes (paysans, artisans) – pourquoi ? parce qu’ils ne visent pas, plus exactement parce qu’ils ne peuvent pas viser, la spéculation et qu’en outre ils permettent à ceux qui les exercent de continuer à penser à leur Salut : le travail des mains permet d’avoir l’esprit occupé de Dieu, la visée première de la vie monacale demeurant la recherche du Salut dans la contemplation. Désormais l’otium, le loisir, n’est plus nécessaire à l’âme, c’est au contraire la paresse qui est devenue l’ennemie de l’âme. Cette conception nouvelle va susciter un autre type de comportement que Jacques Le Goff assimile à un « humanisme médiéval »[19] : parce qu’il conserve son caractère pénible, le travail auquel s’attèlent ardemment l’homme et la femme est une voie de rédemption possible pour être absous du péché originel.

Tout ceci est encore fort éloigné d’une revalorisation culturelle du labeur et, partant, d’une représentation du « travail des travailleurs ». De là, le fait que la construction et la décoration extérieure et intérieure d’édifices religieux qui pourtant requièrent la présence et l’activité de très nombreux corps de métiers, n’offrent à voir que de façon exceptionnelle des représentations de personnes occupées à travailler. Partout sont visibles des représentations de Dieu, du Fils, de Marie, des saints, des anges, des démons, des gargouilles, des humains suppliciés ou honorés…, mais pas de tailleur de pierre, de maçon, de forgeron, de manœuvre… Alors que, tel est le paradoxe, tous les corps de métiers étaient rassemblés autour de l’édification de la maison de Dieu. De même que j’ai pointé parmi la statuaire grecque une stèle représentant un tailleur de pierre, je vous renvoie au livre déjà cité de Jacques Le Goff, Un Moyen Âge en images, dans lequel ce grand médiéviste a pu identifier quelques très rares représentations du travail[20]. Mais que ce soit Les Charpentiers, un des vitraux de la cathédrale de Chartres, ou La construction de la Tour de Babel, une des mosaïques de la basilique Saint-Marc à Venise, ces œuvres datent du XIIIe siècle, c’est-à-dire du Moyen Âge finissant. Une autre époque est proche, une autre société commence à se mettre en place. Une société dont la naissance est due aussi à l’impact économique des grands travaux menés dans les villes par les autorités civiles mais surtout par les autorités ecclésiastiques. Les corporations revendiquent leur part de reconnaissance éternelle pour avoir œuvré à la construction des édifices des cultes rendus aux différents saints protecteurs.

Le travail est nécessaire mais demeure dévalorisé. Le travailleur « dans le bas du panier » n’est pas digne d’une représentation de lui-même. A cette même époque où l’Occident chrétien construit les cathédrales, l’Orient brahmanique construit des temples, façonnant lui aussi des bas-reliefs et des sculptures. Le constat est semblable : sur les centaines de mètres de murs de pierre, par exemple, qui constituent le site d’Angkor, on peut admirer une multitude de danseuses, de dieux, de démons, de guerriers et d’éléphants, mais pas un seul travailleur. Pourtant, combien ont dû souffrir les milliers de femmes et d’hommes qui ont été attelés à l’érection, à l’aménagement et à la décoration de ces temples grandioses, sous une chaleur étouffante, au profond de la jungle… Dès lors, peut-être doit-on, à ce stade, se poser la question suivante : lorsque chaque moment de votre vie est englouti dans un labeur incessant qui vous use jusqu’à la moëlle des os, dévore votre force et vos années d’existence, peut-on désirer représenter cette malédiction qu’est le travail sur ce qui doit apparaître comme étant le plus beau, le plus riche et le plus digne du divin ?

Toutefois, une lente transformation s’opère durant le Moyen Âge et s’accompagnant de conceptions nouvelles, notamment l’interprétation de la création du monde comme étant le travail de Dieu qui s’est « reposé » le septième jour. Cette transformation résulte d’une réalité inarrêtable, le développement des villes et de l’activité économique qui y est liée. L’investissement de moyens importants privés et publics dans la construction d’édifices urbains civils ou religieux a donné un coup d’accélération à l’économie artisanale et au marché des capitaux. Le jugement moral porté sur nombre de professions, notamment sur les métiers liés aux banques et à l’usure, va inexorablement être battu en brèche. La construction des édifices nécessite des fonds, mobilise l’argent. Ce ne sera que lorsqu’ils agissent par cupidité seule que les marchands seront condamnés ! Que les prêts à intérêts, étant indignes dans la vision chrétienne, ne pouvaient être exercés que par des usuriers juifs est une pratique qui devait être mentionnée mais en étudier les modalités et les conséquences nous éloignerait trop de notre sujet. Quoi qu’il en soit saint Thomas d’Aquin, conscient des transformations en cours va s’efforcer de les codifier. Dans la Somme Théologique (question 77), il va accorder davantage de reconnaissance ou de considération aux métiers qui, comme ceux relatifs aux tissus et à l’habillement, sont nécessaires pour satisfaire les besoins humains, non parce qu’ils plaisent à l’un ou l’autre individu séparément mais parce qu’ils répondent à une utilité commune : « La valeur de la chose ne résulte pas du besoin de l’acheteur ou du vendeur, mais de l’utilité et du besoin de toute la communauté (…) Le prix des choses est estimé non pas d’après le sentiment ou l’utilité des individus, mais de manière commune »[21]. Cette phrase est très révélatrice de la difficulté, pour la société chrétienne du Moyen Âge finissant, d’accepter la nouvelle configuration de la société occupée d’advenir à travers la possibilité de commercer, de marchander, de faire « librement » du commerce avec des marchandises – c’est-à-dire avec des biens surnuméraires qui ne sont plus réservés au nécessaire ni limités par la pénurie. Saint Thomas voit les marchands aller et venir, traverser les villes, occuper les marchés, centrer autour de leur activité la vie des villes et attirer les produits des paysans. Il reconnaît – il ne peut faire autrement - leur importance, mais à une condition : le commerce doit avoir pour but, pour finalité l’utilité publique. Satisfaisant à cette condition, le lucre « n’est pas visé comme une fin, mais est seulement réclamé comme rémunération du travail »[22].

Ceci nous conduit aux remarques suivantes. On voit apparaître une reconnaissance nouvelle du travail au nom de l’utilité publique. Mais la réalité est déjà plus complexe, car ce que saint Thomas s’efforce de penser c’est une période de transformation sociale qui est occupée de s’accomplir : le commerce, la circulation de l’argent, des biens et des personnes, l’ouverture des villes sur ce qui déborde celles-ci a réellement lieu. Bref, les producteurs, les marchands, les intermédiaires financiers et (même si le terme est anachronique) les consommateurs n’ont pas attendu la scolastique thomiste pour être des acteurs économiques. Des segments nouveaux dans la population apparaissent. Une bourgeoisie, sortie de la pauvreté ambiante, existe désormais. En reconnaissant les nouvelles espèces de métiers, Thomas accorde à ceux qui en ont désormais les moyens, les clés du paradis. Moyennant, nous l’avons vu, quelques conditions : œuvrer pour l’utilité publique et prendre pour étalon de la rémunération… le travail ! Imposer celles-ci, était déjà peine perdue. Ce qui n’ôte rien à la grandeur de ce philosophe : la question de la prise en compte du travail et de la rémunération de celui-ci est toujours d’actualité depuis cette époque de la naissance de ce qui s’appellera le capitalisme. Ici encore, il faudrait élargir le propos, étudier notamment l’impact que va avoir sur les processus économiques nés à la sortie du Moyen Âge, l’arrivée de richesses conséquemment à la découverte, à la colonisation et au pillage des Amériques – et plus directement pour notre sujet, le développement du commerce international d’esclaves[23]. Mais le mouvement général a bien été celui-là : au moment où une reconnaissance de la positivité du travail semblait advenir, il en a été autrement. Tout s’est passé comme si le travail avait dû céder la place qui lui revenait, avait dû s’effacer devant un autre prétendant au titre de fondement de la richesse, à savoir le capital !

Au 16ème siècle, les mots servant à désigner ceux qui « oeuvraient », « ouvraient », « labeuraient » vont être remplacés par le mot « travail », issu de « tripalium », sorte d’engin à trois pieux utilisé pour soumettre à la torture. Au siècle suivant, les « solitaires » de Port-Royal avaient retenu comme instrument de pénitence le travail manuel. Assez rapidement donc, toute possibilité de voir la part créatrice du travail a disparu. Les travailleurs sont les oubliés ; personne – sauf exception – ne les prendra en compte. On ne sera donc pas surpris, visitant l’un ou l’autre musée des Beaux-Arts, de pouvoir y admirer peintures et sculptures, datant des 15ème, 16ème, 17ème siècle représentant des sujets mythologiques, personnages et évènements historiques, voire quelques scènes de la vie quotidienne notamment des paysages, des natures mortes, des marines… mais pas, ou infiniment peu, de représentations des travailleurs.

L’occultation du travail va se poursuivre au 18ème, mais selon d’autres modalités, car une science nouvelle, apparue avec l’Etat, s’est imposée : l’économie politique. Un Etat doit, pour se maintenir, être bien gouverné. A partir de ce principe de base, l’économie politique s’est ouvert un espace d’analyse, de réflexion, d’étude, de conseil avec pour ambition d’aider les gouvernants à bien gouverner. C’est l’époque des Physiocrates, des Turgot, Necker, Quesnoy… dont le souci premier est d’assurer la richesse de l’Etat. A ces spécialistes d’une science naissante, à ces nouveaux économistes, on peut si on le souhaite faire divers reproches mais pas celui d’ignorer qu’à côté, en-dessous, au-dessus…, des richesses produites et à produire, il y a les hommes et les femmes qui travaillent ! Il est autant impossible de s’en passer que de le nier. Aussi Adam Smith, dès les premières lignes de La Richesse des nations traite-t-il du « travail annuel d’une nation » ; le Livre premier traitant « Des causes d’Amélioration des Facultés productives du Travail »[24]. On pourrait penser qu’enfin le travail est reconnu dans sa valeur intrinsèque. Mais ce n’est pas le cas. Je renvoie sur cette question à l’analyse complète proposée par Michel Foucault, que je ne peux ici que résumer fortement.

Dans ses cours au Collège de France durant les années 1970, Michel Foucault a consacré au libéralisme et, dans le cadre de celles-ci, à la non-prise en compte du travail par l’économie classique, des leçons devenues célèbres. Notamment celle du 14 mars 1979[25], où il reprend l’analyse des « néolibéraux » (terme qu’il ne faut pas comprendre selon le dévoiement actuel qu’a imposé le discours dominant de l’intelligentsia de gauche) qui ont dénoncé l’absence de cet acteur essentiel dans les études et théories économiques classiques. Il y aurait, en effet, dans la pensée économique classique, trois grands facteurs de production : la terre, le capital et le travail. Or, selon les néolibéraux tels qu’étudiés par Foucault, le facteur « travail » a toujours été laissé de côté, inexploré. Bien sûr, je l’ai rappelé, Adam Smith ouvre La Richesse des nations en louangeant le travail, mais il ne va pas plus loin, car ce que l’économie classique a recherché c’est de neutraliser le facteur « travail » en le rabattant sur le facteur « temps » : elle a utilisé comme variable le « temps de travail » mais n’a pas pensé le travail lui-même. L’augmentation du travail, chez Ricardo par exemple, c’est l’augmentation de la variable temporelle, autrement dit à la possibilité ou non d’augmenter le nombre d’heures de travail à la disposition du capital. Même pour Keynes, au 20ème siècle, le travail ne sera qu’un facteur de production passif qui n’est actualisé qu’à partir d’un certain niveau d’investissement du capital.

Qu’en est-il de Marx ? En analysant le facteur « travail », l’auteur du Capital, aurait précisément montré comment le capital neutralise celui-ci, comment opère la neutralisation du travail en tant que travail : l’ouvrier vend non pas son travail mais il vend sa force de travail pour un certain temps, contre un salaire établi. De ce processus résulte une valeur que le capital, hormis le travail payé, s’approprie. Par conséquent le travail est abstrait : il est amputé de sa réalité humaine : « la logique du capital ne retient du travail que la force et le temps. Il en fait un produit marchand et il n’en retient que les effets de valeur produite ».  Et Foucault d’ajouter cette précision fondamentale : « Cette abstraction du travail (…) n’est pas le fait du capitalisme réel mais celui de la théorie économique que l’on a faite de la production capitaliste »[26]. C’est pourquoi, différents auteurs néolibéraux vont considérer que cette abstraction du travail n’est pas quelque chose qui a réellement eu lieu. Le travail est concret, sinon rien ne pourrait se faire : le capitalisme ne peut exister sans le travail, mais en faisant de celui-ci par l’analyse économique quelque chose d’abstrait on légitimise la volonté d’occultation du travail par le capitalisme. C’est la théorie économique échafaudée autour de la production de type capitaliste qui a visé à abstraire le travail, donc les travailleurs.

La représentation qu’une société se donne d’elle-même s’inscrit pleinement dans de tels processus, comme on peut le constater avec le Portrait de M. et Mme Andrews, peint par Thomas Gainsborough vers 1748. La première chose qui surprend, c’est son format inhabituel, horizontal : 70 cm de haut, sur 120 cm de large. Robert et Frances Andrews, propriétaires terriens, sont cantonnés dans la partie gauche, laissant admirer ce qui importe : les terres dont ils sont propriétaires. Le couple n’a pas posé à cet endroit, il a été peint ailleurs et donne l’impression d’avoir été comme déposé au milieu de ses biens. Le fusil de chasse, le chien, la robe, le banc, le chêne… attestent de la situation aisée de ces jeunes mariés, rentiers, membres de la landed gentry. S’ils avaient été peints dans la nature, ils se seraient fondus en elle, mais Gainsborough a préféré les a surimposés à celle-ci. Ils sont ceux qui possèdent tout ce que la composition du tableau permet à l’observateur de discerner dans ce vaste paysage champêtre : c’est-à-dire tout ce qui constitue la richesse des Andrews, la culture du blé, les revenus forestiers, l’élevage des moutons… Leur capital est visible ! Par contre, le travail, lui, est complètement absent : rien ni personne qui soit lié au travail n’est visible sur ce tableau. Le travail qui nourrit l’accumulation du capital n’importe pas, il ne peut être vu puisqu’aussi bien, selon la théorie économique classique, la propriété se reproduit sans lui. Autrement dit, Gainsborough a peint la représentation que le capitalisme classique a voulu donner de lui-même. Probablement est-ce à ce tableau que Malraux pensait en écrivant que les humbles s’étaient sentis à coup sûr rejetés par Gainsborough[27].

Pour l’anecdote, mais elle est parlante, le tableau est resté dans la famille Andrews durant plus de deux siècles et n’a été vendue qu’en 1960. Elle est actuellement la propriété de la National Gallery à Londres[28]. Je ne vais pas m’attarder sur la description des personnages, ni sur la supériorité affichée du mari sur son épouse, ni sur le regard plus qu’ambigu de celle-ci, pour me limiter à une lecture « économique ».

Malgré l’impression première, ce tableau n’est pas paysager, naturaliste ni même « romantique ». Ce ne sont pas les émotions du jeune couple qui sont peintes, en promenade par exemple dans un parc ou un sous-bois. Non, celui-ci est représenté de façon à montrer les biens qui lui appartiennent, « champs de blé à droite, enclos pour les moutons au fond et au centre (la laine étant l’une des richesses de la région), enclos avec étable pour les bovins à gauche »[29].

Jusqu’à cette époque, en Angleterre, le système patriarcal des champs ouverts avait dominé : une grande partie des terres était donc cultivée en commun. Une fois les moissons passées, les moutons pouvaient paître n’importe où. A partir du moment où les propriétaires, comme M. Andrews ont fait clôturer leurs champs pour séparer les cheptels, ils ont augmenté leur propre rendement mais ont entraîné du coup la ruine des simples fermiers. Les clôtures très visibles et la séparation des ovins et des bovins rendent manifeste l’expertise de ce jeune propriétaire à la tête, grâce à l’argent de son père et à celui de la famille de son épouse, d’une exploitation agricole moderne, modèle et prospère.

Toutefois, le travail nécessaire à cette prospérité et à la valorisation de l’héritage et du patrimoine, on ne le voit pas. Il est caché, comme effacé, ignoré, occulté de ce tableau représentant cette étape historique déterminante pour la genèse du capitalisme qu’a été l’évolution de la production lainière[30] et de l’industrie textile.

On retient de la fin du 18ème siècle l’éclosion des Lumières, la chute de l’Ancien Régime absolutiste et la naissance du libéralisme politique et économique. Sur le plan de l’organisation du travail, Robert Castel, remarquable historien de la question sociale, utilise le mot « métamorphose » pour désigner cette période. Jusqu’à cette époque, y compris jusqu’à la phase préindustrielle, les différentes formes de travail étaient soit réglementées par l’appartenance à des guildes, à des associations professionnelles, à des compagnonnages…, soit par la contrainte sous différentes formes de travail forcé : esclavage, servage, travail pénitentiaire… A la fin du 18ème, se met en place à travers les textes d’auteurs anglo-saxons comme John Locke et Adam Smith, et des Révolutionnaires français, le libre accès de toutes et tous au marché du travail : « L’institution du libre accès au travail est une révolution, écrit Castel, juridique aussi importante sans doute que la révolution industrielle, dont elle est d’ailleurs la contrepartie »[31]. Le libre droit de chacun au travail casse les formes séculaires d’organisation des métiers et entérine l’avènement du salariat. C’est une avancée historique qui, à travers le « libre contrat de travail » libère à la fois les travailleurs et « ceux que l’on pourra alors appeler les patrons ». Mais, on le sait, la rédaction dudit libre contrat était déséquilibrée : la liberté contractuelle qui favorisait les entreprises était trop forte, trop sûre d’elle-même, face à ceux – les travailleurs – qui ne pouvaient que subir les clauses du contrat qui leur était imposé. Si l’on veut schématiser, on peut considérer que les ouvriers avaient « reçu » la liberté de travailler pour des salaires les condamnant à la pauvreté. Précédemment la vulnérabilité du travail résultait de l’excès des barrières et contraintes, avec la révolution industrielle et le libre accès, la vulnérabilité naît de l’affaiblissement des protections. Telle sera la grande question politique du 19ème siècle : l’organisation d’un Etat social qui rende moins vulnérables les travailleurs privés de protection et de reconnaissance. Une étape importante sera l’élan révolutionnaire de 1848 à travers plusieurs pays européens, en France en particulier, et inversement le triomphe de la réaction. C’est l’enjeu du livre de Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, dans lequel il cherche des raisons d’encore espérer dans la situation française.

Le décor est dressé : revendications et luttes sociales, libres contrats de travail et salariat, conditions de vie déplorables pour les travailleurs, accélération du système capitaliste… Telle est, sur le plan social, la société qui va, à travers la création artistique, se donner une série de représentations d’elle-même. Avec, par priorité, les arts plastiques contrôlés pour satisfaire les goûts de la bourgeoisie possédante : l’instrument premier du contrôle étant les Salons où les œuvres sont montrées, refusées, censurées, jugées, valorisées… Toutefois, cette période, entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle, restera probablement aussi comme la seule dans l’histoire de l’art, à avoir tenté de représenter « le travail des travailleurs ». Cette période est en effet celle, pour la première fois, de l’affirmation sociale et politique de la dignité du travail. Même si ces femmes et ces hommes ont vécu dans la souffrance, ils ont révélé que la dignité humaine ne peut être enlevée à qui travaille. Ceci me permet, enfin parvenu à un moment clé de la représentation du travail, de me focaliser à présent sur des aspects d’ordre esthétique. En effet, il ne suffit pas de devenir un objet d’art pour engendrer une œuvre. Il ne suffit pas de décider de peindre, de sculpter, de photographier quelqu’un au travail pour créer une œuvre d’art. Je vous avouerai que je m’intéresse à la création artistique depuis plus d’une quarantaine d’années et qu’à mes yeux le mystère de ce qui fait être une œuvre d’art reste entier. En ce sens, l’époque que nous évoquons pour l’instant est passionnante. On peut s’en faire une idée assez juste en lisant les critiques de Joris-Karl Huysmans (cet écrivain dont le personnage principal du roman de Michel Houellebecq, Soumission, étudie l’œuvre). Nous sommes en 1879-1880, Huysmans à l’instar de tout bourgeois parisien, arpente les Salons. Il le fait avec la hargne d’un esprit qui « étouffe », qui est à la recherche d’un « air » nouveau. Il n’a pas de mots assez durs, de formules assez assassines, pour décrire l’inutilité prétentieuse des toiles et sculptures exposées. Celles-ci n’ont plus rien à exprimer, elles sont des restes, des ersatz du passé. Comme vous le savez une révolution artistique est à ce moment en cours, notamment avec Manet, mais ce n’est qu’au siècle suivant qu’apparaîtront les grandes ruptures que sont le cubisme, le futurisme, le surréalisme… Bref, la seule possibilité pour Huysmans est au hasard d’une « rencontre », pressentir un souffle, une inspiration moderne à travers la recherche de thèmes nouveaux, de techniques nouvelles… Huysmans remarque d’ailleurs que le public lui-même, ce public bourgeois tellement décrié, commence aussi à se lasser des œuvres d’un siècle finissant et ne se sent touché qu’occasionnellement : « …malgré son originelle bêtise il s’arrête, regarde, étonné et poigné quand même un peu par la sincérité que ces œuvres [de Degas et Caillebotte] dégagent »[32]. La conclusion qu’il en tire, eu égard à notre sujet, est exceptionnelle : « Toute la vie moderne est à étudier encore (…) quel artiste rendra maintenant l’imposante grandeur des villes usinières en entrant dans les immenses forges, dans les halls de chemin de fer (…) quel paysagiste rendra la terrifiante et grandiose solennité des hauts fourneaux flambant dans la nuit (…) Tout le travail de l’homme tâchant dans les manufactures, dans les fabriques ; toute cette fièvre moderne que présente l’activité de l’industrie, toute la magnificence des machines, cela est encore à peindre et sera peint pourvu que les modernistes vraiment dignes de ce nom consentent à ne pas s’amoindrir et à ne pas se momifier dans l’éternelle reproduction d’un même sujet »[33].

En littérature, la modernité présente des villes et des usines est au cœur des Villes tentaculaires d’Emile Verhaeren. Et c’est à lui, à propos des sculptures ouvrières de Constantin Meunier, qu’il reviendra de formuler la difficulté : ce qui importe n’est pas de peindre ou de sculpter un ouvrier, mais de trouver, de dégager, de « donner l’expression esthétique du travailleur moderne ». Et d’ajouter : « de même que les Grecs ont donné celle du lutteur et du gymnaste »[34]. Pour qu’il y ait œuvre d’art, pour que le travail des travailleurs ne soit plus ignoré, ne soit pas prétexte à des lamentations ni à des objets de curiosité pour le pittoresque des métiers pratiqués, il faut, écrit Verhaeren « L’émotion, non pas théâtrale, mais silencieuse et profonde, [qui] résulte fatalement d’une consciencieuse et patiente conception d’art »[35]. Il y eut en effet deux écueils qui ont affecté cette période charnière entre fin 19ème et début 20ème durant laquelle le travail a conquis le droit d’être artistiquement présent et représenté – j’ouvre une parenthèse pour souligner l’ampleur du terme « représentation » ; je n’aborde ici, et peut-être trop rapidement, que la représentation artistique, mais en même temps que celle-ci se pose bien entendu toute la dimension de la représentation politique puisque c’est à la même époque que les ouvriers commencent à avoir la possibilité d’être représentés au parlement (Marx écrit dans Le 18 Brumaire : « Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes ;ils doivent être représentés »[36]). J’en reviens aux deux écueils. Le premier est le dolorisme, les clichés de la souffrance de vivre et de la dureté de travailler. Comprenez-moi, je ne suis pas occupé de nier l’épouvantable condition du prolétariat de l’époque ni sa souffrance… Mais je dis qu’il ne suffit pas de peindre un ouvrier mineur harassé pour être face à une peinture. Autrement dit, l’art a ses lois, essentielles, voire mystérieuses, et en-dehors de celles-ci rien de solide ne demeure. Le second écueil est l’attrait du pittoresque. Le vide artistique va se combler de représentations des métiers : Les Livreurs de farine, Le Débarquement du thon à Concarneau, Le Pêcheur à la foëne… Tout n’est évidemment pas mauvais, ni à jeter (je ne prends pas en compte ici l’aspect documentaire). Mais il importe de comprendre que lorsqu’une œuvre montrant une profession dans l’exercice de ses pratiques nous interpelle aujourd’hui encore, nous révélant toujours vivante l’émotion qui la hante et qui revit par la grâce de notre regard, ce n’est pas pour des motifs pittoresques mais pour des raisons esthétiques : la composition spatiale de la scène représentée, les jeux de lumière, les coups de pinceaux, la juxtaposition des couleurs (Huysmans évoque à ce sujet pas seulement le « mariage » mais aussi « l’adultère des couleurs »[37])… Deux exemples peuvent être cités : Les Repasseuses de Degas (1884) et Les Raboteurs de parquet de Caillebotte (1875).

Les deux écueils n’ont malheureusement pas manqué de se dépasser en fausse sollicitude et en voyeurisme. C’est le cas de La visite à l’usine après une soirée chez le directeur, tableau peint en 1901 par le peintre français Ernst-Georges Bergès (dont j’ignore les intentions : a-t-il voulu exprimer le malaise provoqué par une telle visite ?). La soi-disant sollicitude, l’apitoiement calculé, la curiosité pittoresque de la bourgeoisie pour le monde du travail…, ce tableau est pour ainsi dire un « document », au même titre que les photographies de l’Exposition Universelle de 1958 à Bruxelles montrant l’émotion des visiteurs devant les Noirs exposés dans des sortes de tableaux vivants.

Cela étant, la problématique de la représentation plastique des travailleurs constitue un très bel exemple des processus inhérents à la création artistique, et de la complexité des interactions entre les transformations formelles, les évolutions sociales, les courants intellectuels, les appartenances culturelles et – phénomène capital – ce que j’appellerais l’appropriation individuelle par l’artiste. Pour l’évolution sociale, nous en avons abondamment parlé ce soir en montrant l’influence de la révolution industrielle, du salariat… pour voir apparaître des représentations du travail et des travailleurs. L’évolution des formes quant à elle est interne à la pratique artistique ; elle est l’élément premier de l’histoire de l’art. Pour le formuler brièvement, le peintre ne part jamais d’une toile vraiment blanche : on ne peint pas au 19ème siècle comme au quattrocento, de même qu’un sculpteur ne peut de nos jours ignorer le travail des Rodin, Giacometti, Serra… Pour prendre l’exemple de Constantin Meunier, au moment où il accomplit la rencontre entre l’art de la sculpture et la représentation du travail, il sait combien la sculpture a jadis engendré des oeuvres extraordinaires et combien la conception bourgeoise de la sculpture, durant le 19ème siècle, avait ravalé celle-ci à un art ankylosé, pompier et inutile. Partant, la représentation sculptée du travail des travailleurs par Meunier a constitué une rupture/avancée ineffaçable au sein de la création plastique, comme l’a montré Georg Simmel, dès 1911, en insérant dans son Rodin une Remarque préliminaire sur Meunier[38]. L’analyse de Simmel est à ce point décisive qu’elle ne peut être reprise qu’in extenso. Avant Meunier, il était présumé que « … le travail, qui opère sur l’objet, pousse l’être humain au-dehors de lui-même et brise ainsi l’autonomie plastique de sa figure, il le mêle au monde extérieur, pourtant opposé à lui, et l’empêche ainsi de s’élever à l’unité autosuffisante de l’œuvre d’art – le travail se définissant comme un besoin accidentel de l’homme, en soi profondément contraire à la nécessité et par-là aussi à la liberté qui conviendraient à l’art et à l’homme dans l’art ». C’est pourquoi, poursuit-il, la sculpture a bien représenté « l’être humain jouant ou méditant, au repos, pris de passion … mais jamais au travail ». Et Simmel d’énoncer la thèse suivante : « Or Meunier a vu que le travail n’est pas notre extérieur, mais notre action (…) agrandissant notre périphérie sans porter obligatoirement préjudice à notre unité. Tel est donc le miracle du travail : il soumet l’activité du sujet aux exigences du matériau tout en intégrant ce matériau à la sphère du sujet. La clôture artistique des figures de Meunier, en train de soulever ou de tirer, de propulser ou de ramer, nous montre les forces de l’homme au travail investies dans la matière pour laisser leur flux revenir sur lui. Le travail fait du corps un outil ; Meunier a saisi qu’avec lui l’outil devient corps à son tour »[39].   

J’en viens à ce qui, du processus créatif demeure, me semble-t-il, le plus surprenant, l’appropriation individuelle, ce que l’on désigne grosso modo par le « style » ou la « manière ». Toute personne qui s’y connaît un tant soit peu reconnaît un Van Gogh, un Matisse, un Klimt, un Botero, un Nicky de St Phalle, un Szymkowicz (qui exposa, en 2009, seize imposantes « Figures de Mineurs » sur le site du Bois du Cazier à Marcinelle, là où une effroyable catastrophe minière provoqua la mort de 256 ouvriers)… Chacun de ceux-ci, quoi qu’il représente ne peut échapper à « sa » manière de peindre (Picasso étant un des rares à avoir créé selon plusieurs « manières »). Ceci peut sembler être une constatation banale mais – et cela ne laisse d’étonner – il s’agit là d’un acte de violation, d’une appropriation, d’une violence imposée par l’artiste à la réalité. Cette intrusion individuelle dans le réel n’est possible que parce que nous, êtres humains, nous ne sommes pas « rivés », « condamnés » à celui-ci : tel est le sens du concept autour duquel est construite ma thèse de doctorat, à savoir l’imaginisation du réel. Nous ne voyons pas la réalité mais toujours une image de la réalité que nous créons continûment et spontanément pour nous-même. Sans cette faculté originelle, il n’y aurait nulle création artistique possible[40]. Comment dès lors s’opère la violation du réel par l’artiste ? La représentation du travail des travailleurs fournit un bel exemple : en effet, des peintures exhibant la pauvreté des ouvriers, les conditions d’existence pénibles de leur famille et de leurs enfants, la rigueur de l’hiver s’abattant sur les corons…, on en trouve « à la pelle » à la charnière des 19ème et 20ème siècle. Le thème était à la mode ! Mais que le processus artistique conserve toute sa part de mystère, cela se manifeste par le fait que dans la plus grande majorité des cas, face à ces toiles, celle ou celui qui regarde ne ressent quasi rien d’autre qu’un peu d’émotivité convenue. Ce n’est que lorsque la force du travailleur, la dureté du travail, la cruauté de l’injustice, la souffrance de la pauvreté, est appréhendée par un peintre ou par un sculpteur suffisamment solide, suffisamment talentueux, suffisamment audacieux, suffisamment créatif que l’œuvre devient pour qui la regarde souffrance, cruauté, dureté, pauvreté, injustice, travail…, devient la force du travailleur.

Mon but n’est pas d’affirmer que l’artiste ne ressent pas ces émotions, mais que celles-ci n’importent pas, ne sont pas prioritaires : quand il choisit telle couleur ou tel coup de burin, la vie ouvrière est pour lui secondaire, loin en arrière de ce qui le pré-occupe. L’art dit social n’intéresse qu’en tant qu’il est art. Ceci nous conduit à nous interroger sur la sincérité. Il est humain, en effet, de supposer que si tel artiste représente le labeur des travailleurs ce soit pour symboliser la condition ouvrière, et qu’il agit de la sorte parce qu’il ressent les injustices de cette condition, souhaite les restituer au mieux par son talent et ainsi les dénoncer. Mais ce n’est pas le cas : le peintre qui resterait focalisé sur son sujet n’apporte rien. Ce qui intéresse Anto-Carte en peignant la Piéta, n’est pas la mort de l’ouvrier mineur, c’est la forme qu’il voit et qu’il va s’approprier, c’est-à-dire rendre propre à lui-même pour la traiter et rendre à sa manière. Il ne serait pas exagéré de prétendre que l’objet représenté n’a nulle importance. Van Gogh[41] peut peindre le bon samaritain, un vol de corbeaux ou une chaise avec un même détachement vis-à-vis du thème mais avec la même passion pour son travail à lui. Il en est de même pour les peintres et sculpteurs optant pour des sujets sociaux. De là, l’échec nécessaire du réalisme-socialiste imposant des thèmes ouvriéristes.

A ce stade, il me faut préciser, afin que l’on ne considère pas négativement mon propos, que c’est en opérant de la sorte, en projetant son œuvre au plus loin de nous, au plus loin de la réalité, au plus loin du travailleur représenté, que par une sorte de mouvement en retour, cette image nous atteint, nous touche au plus près, et que contrairement aux clichés, aux tableaux-jérémiades et autres sculptures archétypales ou archi-typiques, l’ouvrier sculpté par Constantin Meunier exprime lui le travail des travailleurs. Je tenais à cette précision avant d’aborder la dimension commerciale des milieux artistiques. Le constat suivant n’est-il pas moralement dérangeant ? Le 19ème siècle a vu apparaître le prolétariat, c’est-à-dire des travailleurs qui ne possèdent rien excepté leur force de travail. Or, que fait le capital ? Il s’approprie cette force de travail en échange d’un salaire – le moins élevé possible. Cette appropriation capitaliste n’est-elle pas en quelque sorte doublée, aboutie, parachevée par l’appropriation de l’image du travailleur par l’artiste, puisque l’image du travailleur que l’artiste renvoie est son image du travailleur tel que lui, l’artiste, le voit et non telle que le travailleur se voit et se vit. L’art social va-t-il jusqu’à dépouiller l’ouvrier de sa propre essence ? Même dans la représentation du travail, le travailleur serait le laissé pour tout compte.

A quoi bon dès lors ? A quoi ce quelque chose appelé représentation artistique serait-il bon ? L’artiste mène une lutte démesurée, acharnée contre le temps. Contre son temps, son époque, mais avant tout et continûment jusqu’au bout, contre le temps disparaissant. A chaque fois que l’artiste pose un acte créatif, il ouvre une brèche, même infime, dans le tout de la vie pour y adjoindre le résultat de son travail. La lutte consiste à demeurer. Cherchant à demeurer, l’artiste désire au plus haut point que ses créations demeurent. Celles-ci, une fois, accomplies deviennent la cause de son désir : surmonter le temps c’est créer des œuvres qui demeurent[42]. La volonté explicite de créer des œuvres dites « éphémères » est une variante de cette problématique, elle n’est pas sa négation.

Représenter le travail des travailleurs, se les approprier en rendant manifestes les images des travailleurs que l’artiste a imaginisées, revient à happer ceux-ci dans la lutte menée par l’artiste pour surmonter, pour vaincre le temps. Du coup, et seulement lorsque le résultat est solide, l’art apporte la seule et authentique offrande de l’art au travail :il l’emporte avec lui dans le hors-temps, il le soustrait à l’oubli, il lui donne accès à la mémoire humaine. C’est Constantin Meunier qui fait résonner dans l’éternité ce qu’était la sortie hors de la mine et le retour des ouvriers.

Je conclurai par quelques remarques sur l’art contemporain. Si l’on veut bien accepter l’idée que les pratiques artistiques actuelles mobilisent de nouveaux modes de représentation, de conceptualisation, de création que ceux ayant prévalu jusqu’à présent – lesquels n’ont d’ailleurs pas disparu – c’est à de véritables découvertes expérimentales que nous sommes conviés. Tout d’abord, comme l’a théorisé Hervé Fischer, l’art contemporain peut se revendiquer d’une dimension sociologique[43]. Tout art est représentatif de la société au sein de laquelle il se déploie – nous l’avons montré avec la représentation du travail au cours de l’Histoire - mais l’artiste contemporain se caractérise par l’interrogation explicite qu’il porte sur ce rapport entre art et société. Autre caractéristique, la relation au temps. Pourquoi l’art contemporain se désigne-t-il en tant que « contemporain » ? Parce qu’il met en suspens toute chronologie, toute succession temporelle. Il situe sur un même plateau l’ensemble de ses composants : le corps organique, l’histoire, la technologie, le minéral, l’animal, l’humain, le passé, le présent, le futur, l’économie, le digital… Une oeuvre plastique contemporaine - par exemple Cloaca de WimDelvoye, ou Tram Stop, A Monument to the Future de Joseph Beuys - associe ces éléments, configure leur complexité, glisse de l’un à l’autre… L’art contemporain, par ses modalités, totalement inédites dans l’histoire de l’art, d’appropriation de la représentation est peut-être seul à pouvoir pénétrer au cœur de la société actuelle du travail, et des défis que cette société adresse à l’humanité - on se référera à cet égard à l’ouvrage de Paul Ardenne et Barbara Polla, Working Men[44]. La numérisation qui elle-même « contemporanéise » tout, a en effet radicalement transformé les modes de production actuels ainsi que la nature des postes de travail. Si je reprends l’analyse de Michel Foucault citée ci-dessus, ceux qu’il appelle les « néolibéraux » vont, à la différence des économistes classiques dont l’objectif a été d’occulter le travail ou de l’abstraire, tenter de penser concrètement le comportement de celle ou de celui qui travaille. Analyser ce qu’est le travail ne consiste plus à étudier quel est son rôle – soit en le minimisant du point de vue capitaliste, soit en essayant de restaurer son importance du point de vue marxiste – cela devient : tenter de savoir comment celui qui travaille utilise les ressources dont il dispose. C’est un déplacement, un changement de perspective : il faut désormais se placer du point de vue de celui qui travaille. Qu’est-ce travailler pour celui qui travaille ? Pour la première fois, le travailleur, dans l’analyse économique n’est plus un « objet », l’objet de l’offre et de la demande, mais un « sujet » économique actif.

Pourquoi, au fond, les gens travaillent-ils ? Auparavant, on disait « pour un salaire » : à savoir pour le prix de vente de la seule force de travail. Le changement serait de considérer désormais le salaire comme un revenu : le rendement d’un capital. Un capital, c’est tout ce qui peut être source de revenus actuels ou à venir. Or, qu’est-ce que le capital dont le revenu est un salaire ? C’est l’ensemble de toutes les qualités physiques et mentales (force, santé, culture, formation, expérience, réflexion, anticipation…) dont dispose un individu et qui font de lui quelqu’un capable de travailler et de construire sa vie. Le travail est un capital de compétences, un capital indissociable de celle ou de celui qui le détient : « C’est le travailleur lui-même qui apparaît comme étant pour lui-même une sorte d’entreprise (…) L’homo oeconomicus, c’est un entrepreneur et un entrepreneur de lui-même »[45]. L’art contemporain, en lequel l’artiste est lui-même travailleur/entrepreneur de lui-même et de son œuvre (Cf. Pierre-Michel Menger, Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme) me paraît porter le questionnement artistique à la hauteur d’une telle transformation sociétale.  

©Richard Miller

Liste des œuvres qui illustraient la conférence

Monument au travail, Constantin Meunier, érigé en 1930 (dont Le Mineur accroupi, 1903 ; La Moisson, 1898 ; Le Faucheur au repos, 1898)

Stèle funéraire du tailleur de pierres Mégistoclès, fin du 1er siècle av. J.C.

Portrait de M. et Mme Andrews, Gainsborough, 1748

Débarquement du thon à Concarneau, Alfred Guillou, 1902

Visite à l’usine après une soirée chez le directeur, Ernst-Georges Bergès, 1901

Les Fondeurs, Victor Marec, 1901

Pêcheur à la Foëne, Francis Tattegrain, 1890

Les Raboteurs de parquet, Gustave Caillebotte, 1875

Les Repasseuses, Edgar Degas, 1884

Les Blanchisseuses, Marie Petiet, 1882

Le Marteleur, Constantin Meunier, 1886

Le Haleur, Pierre Paulus, 1938

Les Haleurs, Jules Adler, 1904

Acier, Thomas Hart Benton, 1930

La Coulée de l’acier à Seraing, Constantin Meunier, 1880

La Petite brasserie, Anders Zorn, 1890

Le Retour des travailleurs, Constantin Meunier, 1880

La Mort du mineur (Piéta), Anto-Carte, 1918

Le Faneur, Edvard Munch, 1916

Les Constructeurs, Fernand Léger, 1950

Misère au Borinage, film de Storck/Ivens, photo Willy Kessels, 1933

 

[1] Cette conférence a été prononcée le 30 avril 2018 à la Maison de la laïcité de Mons. En la retranscrivant, je m’aperçois qu’elle soulève beaucoup de questions et que ce que j’avais pensé présenter comme un sujet bien circonscrit est davantage un terrain fertile en recherches futures.

[2] Alain Dewerpe, Histoire du travail, Paris, PUF, 2001, p. 7.

[3] Ibid., p. 13.

[4] Lire à ce sujet Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens Le mythe d’origine de l’Occident, Paris, Seuil, 2014, qui écrit : « Cela ne signifie en rien que les correspondances mythologiques indéniables relevées par Georges Dumézil n’existent pas, bien au contraire, mais que leur interprétation dans les termes d’un peuple conquérant préhistorique n’est pas la seule possible », p.496. 

[5] Georges Dumézil, Mythe et épopée L’idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, 3 t., Paris, Gallimard, 1968.

[6] Georges Dumézil, L’Oubli de l’homme et l’Honneur des dieux, repris in Esquisses de mythologie, Paris, Gallimard, Quarto, 2003, p. 839 ; et Dumézil de citer parmi les prolongements modernes : « les trois ordres sous la monarchie française (clergé, noblesse, tiers-état), les trois rouages essentiels de l’Etat soviétique (le parti avec la police, l’armée rouge, les ouvriers et paysans), ceux de l’Etat nazi (la Partei avec la police, la Wehrmacht, l’Arbeitsfront)… ».

[7] Cf. Michel Malherbe, Les religions de l’humanité, Paris, Criterion, 2004, p.227 et sq. 

[8] Georges Duby, Qu’est-ce que la société féodale ?, Paris, Flammarion, 2002.

[9] Dominique Méda, Le travail Une valeur en voie de disparition ?, Paris, Flammarion, Champs, 2010, p.39.Cf. également, Joseph A. Schumpeter, Histoire de l’analyse économique, t.1, trad. J.-Cl. Casanova, Paris, Gallimard, 1983, p. 85 et sq.

[10] Le mot « hommes » est le terme adéquat, les femmes ayant été exclues de ce type de préoccupations. La vie et la mort en 415, d’Hypathie d’Alexandrie en est un exemple dramatique : mathématicienne, savante, elle fut traînée dans un édifice religieux, dévêtue, tuée à coups de tessons de poterie avant que son corps ne soit brûlé ; cf. Olivier Gaudefroy, Hypathie l’étoile d’Alexandrie, Paris, Arléa, 2012. 

[11] Bernard Holtzmann, La sculpture grecque Une introduction, Paris, Le Livre de poche, 2010, p.96 : il s’agit de la stèle funéraire du tailleur de pierre Mégistoclès, fils de Philomousos.

[12] Aristote, La Politique, III, 5, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1982, p. 188-192.

[13] Genèse, III, 17-19. Nous citons l’Ancien Testament, dans l’édition dirigée par Edouard Dhorme, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1956-1959.

[14] Genèse, IV, 3.

[15] Paul, Epître aux Philippiens, II, 12. Nous citons le Nouveau Testament, dans l’édition dirigée par Jean Grosjean, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1971.

[16] Luc, X, 38-39.

[17] Cf. Dominique Méda, op. cit., p.54.

[18] Paul, Deuxième Epître aux Thessaloniciens, III, 7-10. Dominique Méda cite une version différente, cf. op. cit., p. 345, note 28. 

[19] Jacques Le Goff, Un Moyen Âge en images, Paris, Hazan, 2000, p. 52.

[20] Ibid., p.146-147.

[21] Saint Thomas d’Aquin, cité in Dominique Méda, op. cit. , 60.

[22] Ibid. Nous soulignons.

[23] Sur l’histoire de l’esclavage, cf. Edouard Glissant, Mémoires des esclavages, Paris, Gallimard/La documentation Française, 2007 ; Christian Delacampagne, Histoire de l’esclavage De l’Antiquité à nos jours, Paris,Le Livre de Poche, 2002 ; Les routes de l’esclavage, film de Daniel Cattier, Juan Gélas, Fanny Glissant, Olivier Patté, DVD, ArteEditions, 2018.

[24] Adam Smith, Enquête sur la nature et les causes de la Richesse des Nations, éd. Paulette Taieb, Paris, PUF, 1976, t.1.

[25] Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France, 1978-1979, Paris, Gallimard/Seuil/Hautes Etudes, 2004.

[26] Op.cit., p.227.

[27] André Malraux, Œuvres complètes, t. IV, Paris, Gallimard, La Pléiade, p.743.

[28] Sur ce tableau, cf. Erika Langmuir, The National Gallery Le guide, Londres, Yale University Press, 2016, p. 298-302 ; Alain Jaubert, Portrait de M. et Mme Andrews, in Jean Giono L’homme qui plantait des arbres, Paris, Gallimard, Folioplus, 2008, p. 201-213 ; Gainsborough 1727-1788, cat. de l’exposition au Grand Palais, février-avril 1981.

[29] Alain Jaubert, op. cit., p. 210-211.

[30] A lire également L’Utopie, 500 ans déjà Contextualisation et signification d’une oeuvre historique, Introduction de Serge Deruette à L’Utopie, de Thomas More, Bruxelles, Aden, 2016 ; Thomas More qui consacre de longs développements à l’élevage des ovins.

[31] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale Une chronique du salariat, Paris, Gallimard Folio, 1999, p.43.

[32] J.-K. Huysmans, L’art moderne / Certains, Paris, UGE, 10/18, 1975, p. 122.

[33] Ibid., p. 123-124.

[34] Emile Verhaeren, Constantin Meunier, in Ecrits sur l’art (1881-1892), éd. Paul Aron, Bruxelles, Labor/Archives et Musée de la littérature, 1997, p. 544.

[35] Ibid.

[36] Cette phrase est notamment citée par Edward W. Said en exergue à son grand livre intitulé L’orientalisme.

[37] J.-K. Huysmans, op. cit., p. 121.

[38] Georg Simmel, Michel-Ange et Rodin, trad. Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Paris, Rivages Poche, 1996, p. 77 et sq.

[39] Ibid., p.79-80. Nous soulignons la dernière phrase.

[40] Les effets de notre faculté d’imaginiser le réel ne se limitent pas à la création artistique mais s’étendent à l’ensemble de l’agir humain, cf. Richard Miller, L’imaginisation du réel, Bruxelles, Ousia, 2011.

[41] Sur la présence de Van Gogh dans le milieu ouvrier du Borinage, cf. Richard Miller, Michel Draguet, Alexandra Hauquier, Sur les traces de Van Gogh dans le Borinage, Carnets HCD, 2005.

[42] De là, la nécessité de la préservation muséale.

[43] Hervé Fischer, L’histoire de l’art est terminée, Paris, Balland, 1981

[44] Paul Ardenne et Barbara Polla, Working Men Art contemporain et travail, Bruxelles, Luc Pire, 2008.

[45] Michel Foucault, op.cit., p.231-232. Ceci se traduit par une profonde mutation du travail des travailleurs, par une révision des professions, des modes de salariat et d’accès à l’emploi (cf. par exemple les modèles nouveaux d’économie collaborative).

Richard Miller, le 2018-04-30