Richard Miller


L'empire méditerranéen selon Kojève

L'Empire méditerranéen selon Kojève

Intervention de Richard Miller lors du colloque « Europe Kojève 2018 » organisé au Parlement européen les 7-8 juin 2018.

Mesdames, Messieurs,

Il me semble nécessaire au moment d’entamer mon intervention de préciser que je présente la particularité d’être à la fois docteur en philosophie, de l’Université Libre de Bruxelles, et député engagé dans la vie politique concrète.

C’est sur la recommandation du député européen Louis Michel que l’organisateur du présent colloque, Monsieur Cahen, a pris l’initiative de me présenter le programme de ces deux journées consacrées à l’œuvre philosophique et politique d’Alexandre Kojève.

Que j’aie été ravi par la qualité de ce programme impressionnant, n’est pas ce qui importe. Par contre, et c’est ce dont je voudrais vous rendre compte, une coïncidence m’a frappé. Il y a quelques mois, la Chambre belge des représentants a accueilli, en visite officielle, le nouveau président de la Chambre marocaine des représentants, Monsieur Habib El Malki, ex-professeur d’économie à l’université de Rabat. Celui-ci a tenu un discours passionnant sur la nécessité de développer une plus grande « association » entre des Etats membres de l’Union européenne et des Etats nord-africains ou sud-méditerranéens, au premier rang desquels bien entendu, le Maroc.

Aux questions qui lui ont été adressées, notamment à celle que je lui avais posée sur les réflexions institutionnelles portées par les pays fondateurs de l’Union afin de relancer celle-ci, le président El Malki a clairement déclaré qu’une association politique et économique serait vitalisée par l’ancienne appartenance commune à l’Empire romain et à la culture latine, et que sur cette base pourraient s’ouvrir des perspectives nouvelles.

J’ignore s’il avait connaissance des textes d’Alexandre Kojève, mais ce ne fut pas sans étonnement – la première qualité du philosophe ! – que je retrouvai dans votre programme une session intitulée « L’Europe, la Méditerranée et l’Empire latin ». Session qui prend pour point de départ un texte inédit d’Alexandre Kojève daté du 27 août 1945 L’Empire latin – Esquisse d’une doctrine de la politique française. Texte publié pour la première fois en mai 1990 dans la revue créée par Bernard-Henri Lévy[1].J’en ai pris connaissance récemment en même temps qu’un autre texte, datant lui de 1957, dans lequel Kojève traite également de la question méditerranéenne : Le colonialisme dans une perspective européenne[2].

Je commencerai par une remarque générale : ces textes se présentent comme des analyses à la fois conceptuelles (notamment sur la Résistance, le communisme, les « intellectuels de gauche », le nationalisme, le marxisme, le capitalisme, le colonialisme…), politiques et économiques à vocation programmatique : il s’agit de l’Empire latin comme esquisse d’une doctrine – en 1945, à la sortie de la 2ème Guerre mondiale – pour la politique internationale de la France, ou encore il s’agit de la mise en œuvre d’un colonialisme « donateur » tel que devrait en 1957 le pratiquer une Europe en train de se faire. Mais ce que j’appellerais le « retentissement » de ces textes – autrement dit le fait qu’ils ne demeurent pas limités à leur époque mais continuent d’avoir quelque chose à nous dire, qu’ils continuent de faire retentir l’une ou l’autre interrogation – tient à leur intuition profonde. Je m’explique : on peut lui reprocher de n’évoquer dans aucun de ces deux textes les luttes anticoloniales à venir ou déjà en cours, notamment en Algérie. Par contre, Kojève anticipe ou prédit des mouvements historiques en profondeur comme le nécessaire avènement d’organisations politiques et économiques outrepassant les limites nationales. Probablement est-ce cette qualité, qu’il partage avec Carl Schmitt, de pouvoir déceler les glissements tectoniques sous les édifications et constructions politiques en cours, qui font qu’aujourd’hui, en 2018, il est permis de redécouvrir la pensée politique de Kojève.

C’est cette actualité qui pourrait à première vue paraître paradoxale que je voudrais essayer de souligner à partir du terme « Empire » dont Kojève écrit : « L’époque est aux Empires, c’est-à-dire aux unité politiques trans-nationales, mais formées par des Nations apparentées »[3].Ce mot, apparemment, ne fait guère partie du vocabulaire de la construction européenne, et l’on pourrait à bon droit le considérer comme obsolète. Pourtant, si nous nous référons à un colloque organisé en 1977 à l’université Paris 1, sous la conduite de Maurice Duverger, et consacré au concept d’empire, on peut y lire que si « L’ère des empires paraît close pour longtemps », elle s’est peut-être malgré tout rouverte en notre 20ème siècle. Et de citer l’URSS, la Chine, les USA, l’Inde encore bloquée économiquement à l’époque, et enfin l’Europe qui pourtant était encore loin d’être réunifiée[4].

Mais voici plus intéressant. En 2004, Ulrich Beck et Edgard Grande ont publié un livre en langue allemande intitulé Das kosmopolitische Europa et traduit en langue française sous le titre Pour un Empire européen[5].Leur argument principal est le suivant : les nouvelles chances de donner forme à l’Europe, vers l’intérieur comme vers l’extérieur, ne sont possibles que moyennant une critique négative des concepts courants de « politique » et « d’Etat » : « Ce qui apparaît sous nos yeux, ce qu’il faut comprendre et développer, c’est une nova res publica [en latin !] : l’Empire cosmopolitique qu’est l’Europe ». Et les auteurs d’expliquer que l’optique nationale ne connaît que deux lectures du projet européen d’intégration régionale : soit la fédération d’Etats gérés selon la formule de l’intergouvernementalisme, soit l’Etat fédéral qui correspond à la vision fédéraliste. Or, disent-ils, cette alternative est fausse, puisque l’Union européenne n’est dans les faits ni l’un ni l’autre. Ce qui empêcherait de comprendre de façon positive ce que l’Union présente de neuf, aussi bien sur le plan historique que théorique, c’est le nationalisme qui domine encore – et, devrions-nous ajouter au vu de la situation actuelle de l’Union européenne, de plus en plus – le débat sur l’Europe et sa fixation sur l’Etat. Résultat « l’Europe est pensée soit comme un super-Etat reléguant au musée les nations européennes, soit comme une fédération d’Etats défendant chacun jalousement leurs prérogatives nationales[6].

Pour sortir de cette situation – plus exactement pour sortir l’Union de cette situation – Beck et Grande, je l’ai dit, proposent d’utiliser le concept d’empire pour désigner la nouvelle configuration politique que constitue le projet européen, et à cette fin développent une argumentation passionnante, mais que l’on ne peut reprendre ici. Entendons-nous bien, je ne suis pas occupé de plaider pour l’utilisation du mot empire : mon objectif est de montrer qu’il n’est pas aussi obsolète qu’on pourrait le croire, en considérant que Kojève aurait utilisé naïvement un terme appartenant à un passé définitivement enterré.

Je passe à présent du terme « empire », à la conception européenne des rapports avec la Méditerranée. En 1993, la Commission européenne exprimait son inquiétude dans les termes suivants : « … les conditions politiques, économiques et sociales qui prévalent dans les pays des régions périphériques du sud et de l’est de la Méditerranée ainsi qu’au Proche-Orient menacent la stabilité et favorisent l’émigration massive, l’extrémisme fondamentaliste, le terrorisme, la toxicomanie et le crime organisé. Tout cela nuit à la région elle-même, mais aussi à l’Union ». Sur base de ce constat, le commissaire européen Chris Patten a estimé que le présent et l’avenir de l’Union européenne et des pays au sud de la Méditerranée sont « indissolublement liés »[7].

Dans le texte de 1957, Le colonialisme dans une perspective européenne, Alexandre Kojève se révélait déjà parfaitement conscient de ces liens et ce, à partir d’une critique économique du colonialisme classique : « … il y a des échanges économiques intenses entre l’Euramérique et l’Afroasie, de sorte qu’on peut et doit parler d’un seul système économique du monde, pris dans son ensemble. Seulement ce système est organisé de telle sorte que seule une minorité s’y enrichit chaque année davantage, tandis que la majorité ne s’y élève nulle part, ni jamais, au-dessus du minimum vital absolu »[8]. Kojève plaidant pour ce qu’il ne peut appeler à l’époque que de façon insuffisante – puisqu’il semble vouloir ignorer les luttes d’indépendance - un « colonialisme donateur » en lieu et place d’un « colonialisme prédateur ». Colonialisme donateur nécessitant quelque 3 % du revenu national des pays occidentaux hautement industrialisés. Sur la façon de donner - on dirait aujourd’hui de coopérer – il se prononce pour l’application des modèles français et britannique : des investissements sur place, et non des donations de produits finis. Et Kojève de conclure, si on ne pratique pas de cette façon « les clients méridionaux et orientaux de la Méditerranée resteront des clients pauvres. Ce qui veut dire … dangereux ».

On ne peut manquer de souligner la similitude de raisonnement entre le texte de Kojève en 1957 et celui de la Commission en 1993, ce-dernier ayant conduit à la création en 1995 du partenariat euroméditerranéen (Euromed) avec pour stratégie de contrôler la zone d’insécurité en Afrique du Nord en libéralisant économiquement et politiquement, en créant une zone de libre-échange et en subsidiant d’importants programmes d’investissements pour les entreprises privées. Nous savons aujourd’hui que le Printemps arabe, les conséquences de la guerre en Irak, la radicalisation et le terrorisme islamistes ont quasiment réduits à néant les efforts accomplis. Mais cela n’ôte rien à la pertinence de l’intuition de Kojève ! Au contraire, l’aggravement de la situation dans plusieurs pays au sud du bassin méditerranée, et au Proche Orient, rend plus évidente encore la nécessité d’un nouveau type d’association entre les Etats membres de l’UE et les pays de ces deux zones. Que ce soit dans la lutte contre le terrorisme, ou dans la recherche commune d’une solution à la crise migratoire, ou encore que ce soit pour prévenir un conflit régional de grande envergure qui certainement affecterait aussi l’Union européenne, une association, un partenariat, une intégration plus large réglée par de nouvelles règles de droit encore à inventer, semble être la voie de la raison. Quant à la nature « latine » d’une telle association, mise en avant par Kojève, je citerai un spécialiste de la question euroméditerranéenne, Henry Laurens expliquant comment : « L’affirmation de la latinité se transforme progressivement en idée méditerranéenne »[9] et ce, notamment à travers le mouvement littéraire français des Cahiers du Sud tentant à partir de 1925 de fonder une unité culturelle méditerranéenne.

Dans cet esprit, les Européens ont fait le choix depuis des années – notamment à travers le processus de Barcelone et la fondation Anna Lindh pour le dialogue et la culture au sein de la Méditerranée – d’œuvrer par les voies de la diplomatie culturelle à la paix au Proche et Moyen-Orient. Sur le plan plus directement politique de la diplomatie proprement dite, au-delà de la désescalade au niveau du conflit israélo-palestinien, au-delà aussi de la réponse à l'urgence humanitaire, il est indispensable de travailler à des solutions durables pour Gaza dans la perspective plus large des deux Etats. Il est également impératif de maintenir sur ses rails l’accord nucléaire avec l’Iran, un accord où chaque partenaire doit respecter ses obligations. La paix entre Israéliens et Palestiniens et la mise en œuvre de l’accord avec l’Iran sont les conditions de la paix régionale : l’Union européenne détient probablement, j’ose le croire, les clés d’une paix possible.

Et cet enjeu est d’autant plus fondamental, qu’une fois dépassé le bassin méditerranéen, se trouve l’Afrique – que j’ai citée tout à l’heure sous la plume de Kojève. Une telle conception verticale, fondée sur la convergence d’intérêts entre les pays du Nord et du Sud, et inversément entre les pays du Sud et ceux du Nord, est ce que doivent viser celles et ceux qui aujourd’hui refusent les replis nationalistes et la vision d’une « Europe forteresse assiégée ». L’Union européenne s’est, jusqu’à présent, surtout développée selon un axe ouest-est, elle doit – je crois que c’est ainsi qu’il faut comprendre le propos étonnant, voire énigmatique d’Alexandre Kojève, parlant d’un Empire latin – il faut désormais créer une nouvelle configuration politique, inventer de nouvelles règles de droit, pour un ensemble vertical, nord-sud. Pour y parvenir, il faut en regardant loin en arrière sauter par-delà les siècles passés, ceux divisés entre d’une part une Europe colonisatrice et, d’autre part, des pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, des pays du Moyen-Orient et africains, colonisés. Les vestiges du colonialisme prédateur doivent être supprimés : « Osons bâtir, écrivent Guigou et Beckouche, notre grande région commune… Osons construire une région suffisamment grande pour assurer l’efficacité économique, mais suffisamment protégée commercialement pour maintenir nos préférences collectives… Osons suivre une stratégie de long terme sans s’effrayer du chaos actuel et des incertitudes du court terme… C’est pendant le trouble contemporain que se nouent les partenariats de demain…. »[10].

Mesdames, Messieurs,

J’ai peu évoqué l’aspect culturel sur lequel pourtant insiste Kojève, notamment en évoquant la latinité. La question de la convivence des populations en dépit ou grâce aux différences entre les cultures est un sujet auquel j’ai consacré la plus grande partie de mon parcours politique. Je ne vais pas l’aborder ici. Mais je tiens à insister sur l’importance décisive de l’instrument de diplomatie culturelle que le président français Emmanuel Macron a initié lors de son discours historique prononcé à Ouagadougou, relatif à la restitution aux pays africains des œuvres d’art indûment emportées et conservées en France. Par cette voie, peut commencer à se mettre en place, peut être initiée, peut se construire la nouvelle configuration politique Europe-Méditerranée-Afrique que nous venons d’évoquer, et qu’avait esquissée le Président du parlement marocain lors de sa visite à Bruxelles.

C’est à de tels défis que nous invite, je le ressens de cette façon, une lecture politique, engagée, des textes d’Alexandre Kojève ; des textes, je l’ai dit, qui sont l’expression d’une intuition très forte de quelqu’un, écrivait-il à Carl Schmitt, qui « en tant que fonctionnaire devait naturellement être très prudent et traiter davantage de « principes » que de questions concrètes ».

Certes, mais il faut alors en déduire que pour le philosophe hégélien qu’il était, rien n’était davantage concret qu’un principe. Je vous remercie pour votre attention.

Richard Miller          

[1] Alexandre Kojève L’Empire latin Esquisse d’une doctrine de la politique française (27 août 1945), texte redécouvert par Dominique-Antoine Grisoni, publié in La Règle du Jeu, n°1, mai 1990, p.82-143.

[2] Alexandre Kojève, Le colonialisme dans une perspective européenne, in Alexandre Kojève face à Carl Schmitt, Philosophie n°135, sept. 2017, p.28-40.

[3] Kojève, L’Empire latin, op.cit., 103.

[4] Maurice Duverger, in Le concept d’empire, Centre d’analyse comparative des systèmes politiques, Paris, PUF, 1980, p. 22-23.

[5] Ulrich Beck Edgard Grande, Pour un Empire européen, trad. Aurélie Duthoo, Paris, Flammarion, 2007.

[6] Beck,Grande, op. cit., p.75-76.

[7] Cité in op. cit., p.300.

[8] Alexandre Kojève, texte cité, p.31 et sq.

[9] Henry Laurens, Le rêve méditerranéen, Paris, CNRS Editions, 2010, p. 24-25.

[10] Jean-Louis Guigou, Pierre Beckouche, Afrique-Méditerranée-Europe La verticale de l’avenir, Bruxelles, Nevicata, 2017, p. 52 et sq.

Richard Miller, le 2018-06-08