Richard Miller


Introduction au 3ème Séminaire du Centre Jean Gol intitulé : Egalité et travail

Après avoir traité la première année de l’Antisémitisme et Antilibéralisme chez Martin Heidegger et Carl Schmitt[1], et l’année suivante des Racines culturelles de la société européenne, nous avons, Corentin de Salle et moi, retenu un thème d’importance pour la société dans son ensemble, mais aussi de façon plus précise pour le libéralisme, à savoir la question de l’égalité. Raymond Aron, dans le cadre d’un cours enseigné au Collège de France a en effet déclaré : « Plus nous sommes amenés à définir la liberté par la capacité ou le pouvoir de faire, plus l’inégalité nous paraît inacceptable ». Et de poursuivre, plus on confond – ce qui selon lui est une erreur – liberté et égalité, plus on est confronté à ceci que « toute forme d’inégalité devient une violation de la liberté »[2].

Réduire la liberté à l’égalité, ce qui est une forme de l’égalitarisme, est incontestablement un danger, mais les défis soulevés par l’existence des inégalités ne peuvent demeurer sans réponse : nulle société ne peut y résister à court, moyen ou long terme. Pas davantage une société libérale qu’une société conservatrice, communiste ou autre.

Telles sont les raisons expliquant non seulement le thème choisi pour entendre et débattre durant plusieurs semaines avec nombre de spécialistes, mais aussi pourquoi nous avons décidé de coupler à la question de l’égalité celle du travail. La problématique du travail, ce n’est un secret pour personne, connaît actuellement des perspectives tout à fait nouvelles dues à la transformation des modes de production, et des modes de vie…

Le travail est-il encore un vecteur essentiel d’égalité et de liberté ? Si oui, comment ? Sinon, que peut-on faire ?

Pour introduire rapidement le propos, j’ai choisi de partir d’un tableau assez célèbre, le Portrait de M. et Mme Andrews, peint par Thomas Gainsborough vers 1748. La première chose qui surprend, c’est son format inhabituel, horizontal : 70 cm de haut, sur 120 cm de large. Robert et Frances Andrews, propriétaires terriens, sont cantonnés dans la partie gauche, laissant admirer ce qui importe : les terres dont ils sont propriétaires. Le couple n’a pas posé à cet endroit, il a été peint ailleurs et donne l’impression d’avoir été comme déposé au milieu de ses biens. Le fusil de chasse, le chien, la robe, le banc, le chêne… attestent de la situation aisée de ces jeunes mariés, rentiers, membres de la « landed gentry ».

S’ils avaient été peints dans la nature, ils se seraient fondus en elle, mais Gainsborough a préféré les surimposer à celle-ci. Ils sont ceux qui possèdent tout ce que la composition du tableau permet à l’observateur de discerner dans ce vaste paysage champêtre : c’est-à-dire tout ce qui constitue la richesse des Andrews, la culture du blé, les revenus forestiers, l’élevage des moutons… Leur capital est visible ! Par contre, le travail, lui, est complètement absent : rien ni personne qui soit lié au travail n’est visible sur ce tableau.

Une telle absence n’est pas due au fait que le peintre ne se serait jamais préoccupé des travailleurs de la terre, des ouvriers agricoles. Il les a au contraire abondamment représentés à différentes époques de sa vie, y compris lorsqu’il peignait le couple des Andrews. C’est le cas des travailleurs forestiers dans une de ses plus célèbres toiles Le bois de Cornard (1748). Bergers, paysans, laitières, enfants ramasseurs de fagots, bûcherons, mendiants… sont tous présents dans l’œuvre de Gainsborough. Par conséquent l’absence des travailleurs, l’occultation de toute forme de travail dans le portrait des Andrews ne peut être qu’intentionnelle. Le travail qui nourrit l’accumulation du capital n’importe pas, il ne peut être vu puisqu’aussi bien, selon la théorie économique classique, la propriété se reproduit sans lui. Autrement dit, Gainsborough a peint la représentation que le capitalisme classique a voulu donner de lui-même. Probablement est-ce à ce tableau que Malraux pensait en écrivant que les humbles s’étaient sentis à coup sûr rejetés par Gainsborough[3].

Pour l’anecdote, mais elle est parlante, le tableau est resté dans la famille Andrews durant plus de deux siècles et n’a été vendue qu’en 1960. Elle est actuellement la propriété de la National Gallery à Londres[4]. Je ne vais pas m’attarder sur la description des personnages, ni sur la supériorité affichée du mari sur son épouse, ni sur le regard plus qu’ambigu de celle-ci, pour me limiter à une lecture « économique ».

Malgré l’impression première, ce tableau n’est pas paysagère, naturaliste ni même « romantique ». Ce ne sont pas les émotions du jeune couple qui sont peintes, en promenade par exemple dans un parc ou un sous-bois. Non, celui-ci est représenté de façon à montrer les biens qui lui appartiennent, « champs de blé à droite, enclos pour les moutons au fond et au centre (la laine étant l’une des richesses de la région), enclos avec étable pour les bovins à gauche »[5].

Jusqu’à cette époque, en Angleterre, le système patriarcal des champs ouverts avait dominé : une grande partie des terres était donc cultivée en commun. Une fois les moissons passées, les moutons pouvaient paître n’importe où. A partir du moment où les propriétaires, comme M. Andrews ont fait clôturer leurs champs pour séparer les cheptels, ils ont augmenté leur propre rendement mais ont entraîné du coup la ruine des simples fermiers. Les clôtures très visibles et la séparation des ovins et des bovins rendent manifeste l’expertise de ce jeune propriétaire à la tête, grâce à l’argent de son père et à celui de la famille de son épouse, d’une exploitation agricole moderne, modèle et prospère.

Toutefois, le travail nécessaire à cette prospérité et à la valorisation de l’héritage et du patrimoine, on ne le voit pas. Il est caché, comme effacé, ignoré, occulté de ce tableau représentant cette étape historique déterminante pour la genèse du capitalisme qu’a été l’évolution de la production lainière[6] et de l’industrie textile.

Or, dans ses cours au Collège de France durant les années septante, Michel Foucault, penseur revendiqué par la gauche, a consacré des leçons devenues célèbres au libéralisme. Voici pourquoi je fais référence à celles-ci : se fondant sur les analyses d’auteurs qualifiés de néolibéraux (mot qui n’avait pas encore le sens péjoratif qu’on lui donne aujourd’hui), Foucault est amené à suivre ceux-ci quant à la non-prise en compte du travail par l’économie classique. Travail que les néo-libéraux étudiés par Foucault appelleront le « capital humain ».

C’est dans sa leçon du 14 mars 1979[7] que Foucault reprend l’analyse des « néolibéraux » américains qui ont dénoncé l’absence d’un acteur essentiel dans les études et théories économiques classiques. En effet, dans la pensée économique classique, il y a trois grands facteurs de production : la terre, le capital et le travail. Or, selon ces auteurs, le facteur « travail » a toujours été laissé de côté, inexploré. Bien sûr Adam Smith ouvre La Richesse des nations en louangeant le travail, mais il ne va pas plus loin. Depuis, l’économie classique a plutôt cherché à neutraliser le facteur « travail » en le rabattant sur le facteur « temps » : ils ont utilisé comme variable le « temps de travail » mais n’ont pas pensé le travail lui-même. L’augmentation du travail, chez Ricardo par exemple, c’est l’augmentation de la variable temporelle, c’est-à-dire la possibilité ou non d’augmenter le nombre d’heures de travail à la disposition du capital. Pour Keynes aussi le travail ne serait qu’un facteur de production passif qui n’est actualisé qu’à partir d’un certain niveau d’investissement du capital.

Qu’en est-il de Karl Marx ? En analysant le facteur « travail », Marx aurait précisément montré comment le capital neutralise celui-ci : l’ouvrier vend non pas son travail mais il vend sa force de travail pour un certain temps, contre un salaire établi. De ce processus résulte une valeur que le capital, hormis le travail payé, s’approprie. Par conséquent le travail est abstrait : il est amputé de sa réalité humaine : « la logique du capital ne retient du travail que la force et le temps. Il en fait un produit marchand et il n’en retient que les effets de valeur produite ».  Mais Foucault de préciser : « cette abstraction du travail (…) n’est pas le fait du capitalisme réel mais celui de la théorie économique que l’on a faite de la production capitaliste »[8]. C’est pourquoi les « néolibéraux » vont considérer que cette abstraction du travail n’est pas quelque chose qui a réellement eu lieu. Le travail est concret, sinon rien ne pourrait se faire : le capitalisme ne peut exister sans le travail. C’est la théorie économique échafaudée autour de la production de type capitaliste qui a visé à abstraire, à ignorer le travail – en d’autres termes, les travailleurs. De la même façon, pour reprendre mon exemple introductif, que la représentation picturale de la propriété terrienne de M. Andrews élimine les travailleurs pourtant nécessaires, afin de ne montrer que le résultat de leur travail.

Si, au départ de son analyse, Marx fonde une critique du capitalisme, les « néolibéraux » selon Foucault vont eux modifier complètement le point de vue ou l’approche de la pensée économique : celle-ci n’est plus l’étude des mécanismes de production, d’échange et de consommation mais l’analyse des comportements humains. Les ressources étant rares, qu’est-ce qui conduit un individu ou un groupe d’individus à affecter ou non, en partie ou en tout, ces ressources à telle finalité ou à telle autre ?  La pensée économique dès lors n’est plus l’analyse d’un processus mais d’une activité, de l’activité des individus.

Par conséquent, analyser ce qu’est le travail ne consiste plus à étudier quel est son rôle – soit en le minimisant du point de vue capitaliste, soit en essayant de restaurer son importance du point de vue marxiste – cela devient : tenter de savoir comment celui qui travaille utilise les ressources dont il dispose. C’est un déplacement, un changement de perspective extraordinaire : il faut désormais se placer du point de vue de celui qui travaille.

Qu’est-ce travailler pour celui qui travaille ? Pour la première fois, le travailleur, dans l’analyse économique n’est plus un « objet », l’objet de l’offre et de la demande, mais un « sujet » économique actif. Les différences de qualité des conditions de travail peuvent donc avoir des effets de type économique, influer sur la production, donc sur les prix, sur la consommation…

Pourquoi, au fond, les gens travaillent-ils ? Auparavant, on disait « pour un salaire » : à savoir pour le prix de vente de la seule force de travail. Le changement serait de considérer le salaire comme un revenu : le rendement d’un capital. Un capital, c’est tout ce qui peut être source de revenus actuels ou à venir. Or, qu’est-ce que le capital dont le revenu est un salaire ? C’est l’ensemble de toutes les qualités physiques et mentales (force, santé, culture, formation, expérience, réflexion, anticipation…) dont dispose un individu et qui font de lui quelqu’un capable de travailler et de construire sa vie. Le travail est un capital de compétences, un capital indissociable de celle ou de celui qui le détient : « C’est le travailleur lui-même qui apparaît comme étant pour lui-même une sorte d’entreprise (…) L’homo oeconomicus, c’est un entrepreneur et un entrepreneur de lui-même »[9].

Un entrepreneur de lui-même, étant à lui-même son propre capital, étant pour lui-même son propre producteur, étant pour lui-même sa propre source de revenus. La réalité économique d’aujourd’hui, l’évolution des modes de production et de consommation, ne donne-t-elle pas raison à cette analyse de Michel Foucault – datant de 1979 – reprenant les thèses qu’il appelait « néolibérales » ? Avec à la clé, ce constat : ce penseur parmi les plus lucides du 20ème siècle n’a pas condamné celles-ci mais y a vu au contraire la possibilité de sortir de l’étatisation socialiste ![10]

Je nous souhaite des débats riches et des découvertes passionnantes durant ce séminaire 2018 « Egalité et travail ».

Richard Miller         

 

[1] Les Actes ont été publiés par le Centre Jean Gol, Antisémitisme et Antilibéralisme Martin Heidegger et Carl Schmitt, (dir.) Richard Miller, Charleroi, CEP, 2015. www.cep-editions.com

[2] Raymond Aron, Liberté et égalité, Paris, EHESS, 2013, p.50.

[3] André Malraux, Œuvres complètes, t. IV, Paris, Gallimard, La Pléiade, p.743.

[4] Sur ce tableau, cf. Erika Langmuir, The National Gallery Le guide, Londres, Yale University Press, 2016, p. 298-302 ; Alain Jaubert, Portrait de M. et Mme Andrews, in Jean Giono L’homme qui plantait des arbres, Paris, Gallimard, Folioplus, 2008, p. 201-213 ; Gainsborough 1727-1788, cat. de l’exposition au Grand Palais, février-avril 1981.

[5] Alain Jaubert, op. cit., p. 210-211.

[6] A lire également L’Utopie, 500 ans déjà Contextualisation et signification d’une oeuvre historique, Introduction de Serge Deruette à L’Utopie, de Thomas More, Bruxelles, Aden, 2016 ; Thomas More qui consacre de longs développements à l’élevage des ovins.

[7] Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France, 1978-1979, Paris, Gallimard/Seuil/Hautes Etudes, 2004.

[8] Op.cit., p.227.

[9] Op.cit., p.231-232.

[10] Cf., entre autres, Serge Audier, Penser le « néolibéralisme » Le moment néolibéral, Foucault et la crise du socialisme, Lormont, Le bord de l’eau, 2015.

Richard Miller, le 2018-02-14