Richard Miller


Les portraits-devenir peints par Charles Szymkowicz

Les portraits-devenir peints par Charles Szymkowicz

 

« … la rencontre d’un visage qui, à la fois, donne et dérobe autrui »

Emmanuel Levinas, Le temps et l’autre

Nulle question ici de « portraits-souvenir[1]». Charles Szymkowicz n’est pas le peintre de ce qui a été et qui ne sera plus. C’est là un premier écueil à éviter. Il en est un second : les Portraits des créateurs d’art et de pensée qu’il a entrepris de peindre, de portraiturer voire pour certains de « portraitorturer », dès le début des années 1990, n’appartiennent à aucune mythographie de la mort. Certes, chacun d’eux présente les coups de patte et de griffe qui ont fait de leur auteur un des grands noms du néo-expressionisme européen, lui qui a tenu, le plus souvent, à voir – donc à peindre – comment la douleur et la mort affectent corps et visages. La recherche, désormais, est autre. Il ne s’agit plus des cimaises de l’art « maudit » ni du théâtre de la souffrance humaine. Ces Portraits, d’abord circonscrits à de grandes figures de la création artistique[2],sont des champs de forces, des intensités dont Charles Szymkowicz est l’arpenteur. Ce mot nous vient en ligne directe du Château de Kafka. Certes l’écrivain juif de Varsovie fut pour Szymkowicz un point de départ[3],mais pas pour arpenter des territoires, rien que des devenirs. Un devenir n’est pas à confondre avec quelque chose  à venir. Un devenir est fait de forces, des mouvements qui qui vont et viennent, nous déportent en tous sens, et échappent sans fin à la succession linéaire du temps. Passé, présent et futur se sont mêlés en chacun des noms incarnés par ces hommes et ces femmes au portrait tiré par Szymkowicz. Ces portraits ne sont tournés ni vers le passé, ni vers l’avenir : ils font signe dans toutes les directions. Ils sont de cette veine pointée par T. S. Eliot lorsqu’il écrit que l’on « ne trouvera pas absurde que le passé soit modifié par le présent, tout autant que le présent est dirigé par le passé »[4].Rien en effet ne demeure immobile. Tout devient sans cesse. Je pense que c’est ce que Rimbaud a vu : « Elle est retrouvée. Quoi ? - L’Eternité… ». Il n’est pas surprenant dès lors que celui dont le Portrait fut un des premiers peints pas Szymkowicz, et des plus souvent repris, soit le coloriste des Voyelles (« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu… »). Nulle question donc ici de « portraits-souvenir », mais des Portraits-devenir. A commencer par son Autoportrait, dont la question continûment répétée est celle-ci : qui suis-je pour peindre de cette façon cette œuvre dressée là devant moi ? Quelles sont les voies de la création qui me mènent ici face au chevalet ? Pourquoi ce sujet ? Pourquoi ces couleurs, ces formes, ces véhémences ? On ne peut, à l’instar de l’histoire de l’art et de l’esthétique[5],se satisfaire d’expliquer celles-ci par les spécificités de l’Expressionnisme même néologisé : ce n’est pas parce qu’il serait néo-expressionniste que Charles Szymkowicz peut peindre des œuvres aussi bouleversantes que Femme et enfant dans la ville (1987), ou La mort du frère (2007) ! C’est tout le contraire : comme le montre L’autoportrait avec un cri (2008), sa peinture crie de l’intérieur, poussée à atteindre son expression par une nécessité proprement irrépressible : « C’est, dit-il, un besoin ! Cela se situe au sein même du mystère et de l’exigence de l’art (…) C’est une drôle de graine dont vous êtes porteur et qui se révèle à vous sans que vous ne l’ayez forcément choisi »[6].Les cris qui n’ont conservé que les couleurs des voyelles, tels que peints par Charles Szymkowicz, ce sont eux qui définissent le mode d’expression, et pas l’inverse.    

Il travaille avec acharnement — son œuvre est immense. L’actuelle exposition en la salle Saint-Georges de Mons en témoigne, grâce à une scénographie qui nous fait entrer dans la peinture de Szymkowicz tout autant que dans son cerveau. Il ne cherche pas ses thématiques — c’est comme si elles avaient fait corps avec lui depuis ses tout premiers travaux. Il n’a pas non plus à errer sur la toile : sa façon singulière d’attaquer celle-ci consacre un style reconnaissable entre tous. Il y a un style Charles Szymkowicz, comme il y a un style Egon Schiele. Pourtant, malgré sa maîtrise, le travail est sans cesse recommencé, repris à l’origine, les mains dans le creuset pour encore et toujours remonter un peu plus loin, éclairer encore et un peu plus cette nuit d’où cela vient, ce cela qui le fait peindre, et qui devient tableau. Le peintre est un homme. Il fouille ce qu’il peut, comme un enfant dans une cave qui s’aventure à ce que Proust a définitivement appelé la Recherche du temps perdu ; à la condition, une fois encore, de ne pas se tromper : « … la Recherche n’est pas simplement un effort de souvenir, une exploration de la mémoire : recherche doit être pris au sens fort, comme dans l’expression « recherche de la vérité » (…) le temps perdu n’est pas simplement le temps passé ; c’est aussi bien le temps qu’on perd…»[7].Alors oui, bien entendu, cela passe, comme dans la Recherche, par la mère, et par le père, et par les corps de ceux-ci, et par son propre corps ; corps qui se modifient, se métamorphosent et se dénaturent en vieillissant. Cela passe aussi par les lieux : du côté de Charleroi, du côté de Mons, du côté de la Pologne, du côté de l’Italie..., de même que Proust écrit du côté de Guermantes ! Il faut lire, noir sur blanc, son cri en forme de livre Léo à Charleroi, un cri qui résonne dans une éternité, celle de son « pays Juif-Wallon », pays d’aucune carte[8].A arpenter ad vitam.  Charles dès lors peint portrait sur portrait, Sura-Ajdla la maman, Joseph le papa,  Maurice le frère. Il y a aussi les amis, Léo Ferré… Mais ceux-ci sont trop proches, et les liens trop évidents. Trop de proximité ! Il faudra à Charles bien des années pour s’aménager une autre voie, un autre accès où la vie s’élargit, et où le questionnement acquiert son ampleur. Refusant désormais l’absence de lucidité, il entend saisir qui il est : « Ce qui m’a fait être cet homme que je suis », semble-t-il nous dire.

Sans pouvoir immédiatement le percevoir, le ressentir et donc pour lui, le peindre, son origine – tout autant que celle de tout être humain - est faite de la totalité de l’Histoire, de l’infinité des causalités, de l’intrication des générations. Sa famille est celle d’immigrés polonais : en tant que telle, elle met en lumière, elle montre, elle est la monstration d’un nomadisme originel et incessant au cœur de l’humanité. Les êtres, les choses, les lieux, les événements se collisionnent, se bousculent, se rencontrent… Rien ne demeure semblable à soi-même. Rien n’est semblable à soi-même. Dès lors il cherche ; face à la toile. Il se cherche : « Qui m’a fait artiste ? Qui a versé dans mes veines ces tubes éclatants de rouges carmins, garances et violacés (…) Qui a permis à mon sang de transfuser ces canaux de lave dans mes tableaux ? »[9].Il reconstitue des généalogies réelles ou fictives, imaginaires ou vécues…, qu’importe. Tout se confond dans des devenirs-images que nous créons, que nous sommes et qui nous emportent : Je me sais, semble-t-il dire, avoir lu Rimbaud, et porter en moi l’Eternité retrouvée, celle éclose à Charleville ! Moi, Charles d’une ville nommée Charleroi, ville du Cabaret-Vert à cinq heures du soir : « Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines / Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi… ». Sans cette lecture, sans toutes celles qui ont suivi, sans ces rencontres, ces chocs, ces heures sans fin, passées à apprendre, à regarder, à voir les coups de pinceaux des grands Maîtres, sa peinture n’aurait pu être telle. Certes, il en va ainsi. Mais mystère de la création ou puissance du travail de l’artiste, sa palette devient fusion : tout ici se retrouve et s’assemble. Mémoire, désirs, peurs, savoirs… font coalescence… jusqu’à ce que le premier geste trace sur la toile une première jetée – comme on le dit d’une « première pierre » : l’expression alors d’une image prend forme ; elle se construit comme seul cet imaginaire singulier qu’est Charles Szymkowicz en a la maîtrise. C’est avec son style qu’il peint le portrait de Rimbaud. Offrande de celui qui a tant reçu à celui qui lui a tant donné. Face à face du présent avec le passé, éternité d’un instant en lequel rien ne s’arrête, et où tout se transforme.

Rimbaud, pour nous, ouvre des devenirs dont les multiples Portraits peints par Szymkowicz sont dorénavant partie intégrante. La série des Portraits entamée il y a quelque vingt ans, est ponctuée d’identités, ou d’intensités : Rimbaud, Baudelaire, Beckett, Welles, Kafka, Arendt, Singer, Bellow… qui ne cessent de poursuivre[10],de faire ligne, de faire rhizome[11],jusqu’à une autre rencontre, une nouvelle intensité, un supplément de pousse : « C’est une drôle de graine dont vous êtes porteur… ».

Les Portraits peints par Szymkowicz, ceux par lesquels il (se) cherche, par lesquels il arpente les devenirs qui l’ont fait - face à la toile - être qui il est, résultent de causes organiques, culturelles, historiques, sociales, artistiques... Désormais l’artiste en lui, maîtrise celles-ci et y fait face, à la manière qui est la sienne. Il y a dans ces Portraits quelque chose d’abyssal : sans Rimbaud, sans Sura-Ajdla, sans Joseph, mais aussi sans les pogroms, sans la guerre, sans l’extrême violence[12],la peinture de Szymkowicz ne serait pas ; mais la réponse au sang qui irrigue ses veines, tout autant qu’aux couleurs qui hantent sa palette, lui seul l’a créée, l’a travaillée, l’a maîtrisée. Ces devenirs, c’est avec son corps, ses mains, ses yeux, qu’il les projette à son tour.

L’arpenteur a appris que son espace est ouvert. A tout jamais. Arpenteur-peintre d’un espace-temps qui n’est ni tout à fait de l’un ni de l’autre. Le visage est ce qui donne figure à ces abymes privés de certitude que sont chacune et chacun d’entre les vivants et les morts. De là, que tout Portrait peint par Charles Szymkowicz est un champ d’intensité, une origine toujours recommencée pour la seule interpellation humaine qui vaille : le cri d’une éthique.

© Richard Miller      

 

[1] L’usage de l’expression « portrait-souvenir » est attesté par le Dictionnaire historique de la langue française, dir. Alain Rey, Paris, Robert, 1998, p.2858.

[2] Ce que répètent les biographies successives de Charles Szymkowicz : « 1990-1992 (…) Il commence aussi un grand cycle d’œuvres intitulé « Portraits d’Artistes » en hommage à ses phares, ses créateurs préférés (peintres, sculpteurs, musiciens, écrivains, philosophes) », in Szymkowicz d’Apollinaire à Van Gogh L’expression du Génie Européen, ouvrage publié en conjonction avec l’exposition organisée à l’Abbaye de Stavelot du 19 juin au 19 septembre 2010, p. 328.

[3] Ibid. « 1964 Il découvre l’œuvre de Franz Kafka par le film d’Orson Welles adapté du Procès. Il peint Figure exaspérée d’après un petit dessin de Kafka » ; et p. 278, en regard du Portrait de Franz Kafka, est cité le roman de 1926 Le château, dont le personnage-clé est « l’arpenteur ».

[4] T.S. Eliot, La tradition et le talent individuel (1917), in Essais choisis, trad. Henri Fluchère, Paris, Seuil, 1950, p. 29.

[5] « Profondément anti-rationnel, l’expressionisme se caractérise par la volonté de la liberté la plus absolue pour le créateur d’où les déformations d’un graphisme nerveux, violent, aigu, d’où l’usage des couleurs pures et violentes capables de reproduire l’émotion initiale et même le cri (…), la forme n’est pour l’expressionisme que la trace que laisse, en luttant pour l’expression, la nécessité intérieure », Etienne Souriau, Vocabulaire d’esthétique, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 718.

[6] Charles Szymkowicz, Conversation en couleur avec un artiste insoumis, entretien réalisé en avril 2010 par Murielle Denis, in Szymkowicz d’Apollinaire à Van Gogh L’expression du Génie européen, op. cit., p. 101.

[7] Gilles Deleuze, Proust et les signes, Paris, Presses Universitaires de France, 1964, p. 9.

[8] Charles Szymkowicz, Léo à Charleroi, Monaco, 2003, p. 133.

[9] Ibid., p. 198. Sur la métaphore du sang, cf. également Szymkowicz, La peinture dans le sang, Charleroi, Le Crache-noir, 2010

[10] Sur ce verbe-concept, cf. Marie-José Mondzain, Images (à suivre) De la poursuite au cinéma et ailleurs, Paris, Bayard, 2011.

[11] Sur le rhizome, lire Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux Capitalisme et schizophrénie, Paris, Minuit, 1980.

[12] L’extrême violence est un concept majeur, repris d’Etienne Balibar, Violence et civilité, et autres essais de philosophie politique, Paris, Galilée, 2010 ; j’en ai fait la limite de la faculté humaine d’imaginiser la réalité, cf. Richard Miller, L’imaginisation du réel, Bruxelles, Ousia, 2012.

Richard Miller, le 2017-07-16