Richard Miller


Discours de synthèse lors du Forum international pour le 10ème anniversaire de la Convention Unesco

Discours de synthèse des travaux du Forum international organisé à Mons pour le 10ème anniversaire de la Convention de l’Unesco sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.

Mesdames, Messieurs,

Chères amies, chers amis,

La présente synthèse de nos travaux ne sera pas longue, étant donné l’heure avancée – je vous remercie d’ailleurs, vous qui êtes restés jusqu’au bout pour entendre également les débats de cet après-midi davantage axés sur le continent africain.

Je ne vais pas répéter les engagements fondamentaux qui nous réunissent et qui ont été très clairement affirmés par les intervenants prestigieux que nous avons entendus, notamment Madame Michaëlle Jean, Secrétaire générale de l’Organisation de la Francophonie Internationale et Madame Irina Bokova, Directrice générale de l’Unesco : réaffirmation de la dimension humaine de la culture, opposition à la vision du « choc des civilisations », engagement pour le maintien et le développement de la diversité culturelle et artistique et musicale et littéraire et cinématographique…., préservation de la spécificité des biens culturels lesquels ne sont pas des marchandises, des produits, des biens comme les autres…

Je retiendrai une conclusion, et je pointerai quelques aspects qui sont apparus durant les débats menés de main de maître par notre ami Eddy Caekelberghs. J’en profite pour remercier Henri Benkoski pour l’ensemble de l’organisation, et Gilles Mahieu à qui je dois de pouvoir prendre la parole devant vous.

La conclusion, tout d’abord : contre l’idée fausse selon laquelle la Convention 2005 ne s’appliquerait pas au tout-numérique, et comme l’a rappelé Madame Bokova, les travaux et les textes prouvent que la Convention est fondée sur la neutralité technologique et que, par conséquent, elle vaut pour le numérique comme pour l’analogique ! Le dispositif fondé par la Convention doit néanmoins être renforcé, il faut l’étendre par des directives opérationnelles qui permettront aux gouvernements de développer l’aide nécessaire aux créations numériques, à la formation aux nouvelles technologies de création, de diffusion, de communication et de préservation (nous avons vu ici à Mons l’exemple de l’Artothèque), et enfin de contribuer à réduire d’urgence la fracture numérique pour les pays du sud. D’autant que pour ceux-ci, M. Agbodjinou, architecte et anthropologue, a souligné le défi sociétal que représente l’accès au numérique.

Mesdames, Messieurs,

J’en viens à présent à quelques points saillants de nos travaux et débats.

Le bien culturel n’est pas un bien comme les autres. Je dirais que c’est un bien complexe, un bien dont la complexité reflète la complexité humaine des êtres que nous sommes.

Le bien culturel est complexe tout simplement déjà parce qu’il est difficile de faire la part des choses entre ce qui, dans une œuvre artistique, vient de son créateur, de ce qu’il y a mis de lui-même, de son talent, de son intelligence…, et de ce qui vient du peuple, de la population, de la société à laquelle celui-ci appartient. Mais c’est aussi, cela a été répété, une complexité de nature : un bien culturel est humain, technique et économique. Pour rencontrer cela, il faut un cadre réglementaire, politique, fiscal… qui concilie ces trois dimensions.

Or, cette « conciliation » connaît un moment particulièrement difficile, car l’humain est de plus en plus transculturel, transnational, mondialisé ; car l’économie, la finance revêt une forme de plus en plus dématérialisée, dés-humanisée ; et enfin, car la technique est désormais quasiment assimilée au tout-au-numérique.

Il ne s’agit nullement de renoncer. Nos travaux l’ont montré. Il faut ne pas céder et obtenir la régulation qui permette d’assurer la création et la diversité. Cela doit se faire sans frilosité par rapport aux évolutions commerciales, financières, techniques, sans diaboliser le « privé ». Comme l’a très bien dit Katerina Stenou, il faut défendre nos fondamentaux, mais sans fondamentalisme.

Et là, sur ce point, en tant que Rapporteur des travaux, je ne peux pas taire la déception qui a été exprimée à plusieurs reprises – et je dois le faire ici à Mons, capitale européenne de la culture 2015 – à l’égard de la Commission européenne, déception par rapport à la construction européenne et à l’incapacité européenne de définir le cadre réglementaire dont nous avons besoin : l’absence de cadre fiscal européen est un « trou noir » dans lequel la création européenne risque bien d’être aspirée !

Je voudrais ajouter une précision à ce qui a été dit par Nabil Ayouch : rien ne peut être fait sans l’Etat. Dans le contexte où il l’a très bien formulé, je partage cette nécessité d’une politique culturelle, même si le service public doit bien remplir ses missions, ce qui n’est pas toujours le cas comme l’a souligné Jaco van Dormael. Par ailleurs, cela a été souligné aussi, tous les Etats ne sont pas démocratiques et leur action, même culturelle, n’est pas forcément bienvenue. Mais pour ma part j’ajoute que pour ce qui concerne les citoyens européens cette dimension étatique ne suffit plus : elle doit se dépasser dans une action aux dimensions de l’Union européenne. Il n’y a en effet que dans ce cadre plus large, celui du fédéralisme européen, que l’on peut faire face à la déferlante de l’entertainment américain.

Il faut pour cela agir aux niveaux politique, juridique, technologique… Il faut des contenus européens, c’est-à-dire – comme l’a souligné Youssou N’Dour, des films, de la musique, des œuvres – à l’intérieur des canaux numériques !

Je vais vous donner ma conviction profonde : on a pu dire très longtemps que les artistes, les créateurs avaient besoin des pouvoirs publics, en l’occurrence de l’Europe… Et bien, je crois très réellement qu’aujourd’hui c’est l’Europe qui a besoin comme de pain de ses créateurs d’art et de pensée !

L’Union européenne a besoin de l’adhésion de ses citoyens – delà, je le souligne, l’importance de lieux de rencontres grâce aux technologies de la communication de cafés-Europa tels que présentés par Pascal Keiser, directeur de Technocité. Que cela plaise ou non aux technocrates européens, cette adhésion elle ne passe que par la culture. Il faut une politique culturelle européenne au niveau de la création, de l’enseignement, de l’information… Et sur ce point comment ne pas avouer ma totale incompréhension, lorsque j’ai appris par le Ministre belge des Affaires étrangères – et cela m’a été confirmé par M. Philippot que même le capital d’Euronews n’avait pas été renfloué par l’UE, mais par des capitaux égyptiens ! Je n’ai rien contre les égyptiens, je le précise, mais avouez qu’il y a de quoi de surprendre – quand on sait en plus qu’il n’existe encore aujourd’hui aucun organe de presse commun à tous les Européens. Il est vrai que lorsque l’on écrit, comme je l’ai fait, à M. Juncker, pour attirer, en tant que simple citoyen européen, son attention sur la culture, on reçoit un mail d’accusé de réception !

Certes, il faut être attentifs au contenu des accords commerciaux en cours de négociation avec les Etats-Unis, mais il est regrettable, comme cela a énoncé, que le premier niveau à surveiller, ce soit « notre » camp. Louise Beaudoin a été très claire sur ce sujet en prenant pour exemple l’accord entre l’UE et le Canada. Nous avons besoin de l’Europe, mais visiblement celle-ci a besoin de nous pour retrouver, si on reprend la formule de tout à l’heure, ses fondamentaux.

Je terminerai par deux points.

Tout d’abord l’absolue nécessité de travailler avec les créateurs africains. Le combat africain passe, comme ne cesse de le montrer mon ami Louis Michel, par sa propre capacité à gérer et à développer ses ressources naturelles et minières immenses, mais elle passe aussi par sa propre capacité à gérer et à développer ses ressources intellectuelles et culturelles tout aussi immenses !

A ce sujet, Youssou N’Dour a raison de dire qu’il s’agit d’un train et que pour les Africains la locomotive culturelle est la musique. Mais vous me permettrez d’ajouter que s’il est vrai que dans les vieilles disciplines de la tradition artistique occidentale et blanche, comme la peinture par exemple…, nos amis Africains n’ont pas pu, et pour cause, trouver leur place, la transformation exceptionnelle de l’art contemporain leur permet désormais de révéler pleinement leur intelligence de l’œuvre d’art. C’est d’une certaine façon logique : dans un art neuf, tout est à créer…, les places ne sont pas de toujours déjà occupées par les mêmes. Je suis heureux, à titre d’exemple, de voir que la grande exposition d’art contemporain organisée au BP22 à Charleroi par Pierre-Olivier Rollin a placé en tête d’affiche l’œuvre Scrambling for Africa du Nigérian Yinka Shonibare Mbe.

Mesdames, Messieurs,

La grande question politique du 19ème siècle – Thierry Michel y a touché tout à l’heure – a été la question sociale, avec la révolution industrielle, la naissance du prolétariat…

La grande question politique du 20ème siècle a été celle de la démocratie, de la résistance des démocrates face aux totalitarismes fascistes et communistes.

La grande question de notre 21ème siècle qui en est à ses débuts, sera la question de l’humain, de l’humanité, de la dignité de l’être humain face aux migrations, aux guerres, aux fanatismes, aux formes diverses de l’extrême violence et de l’extrême pauvreté… Tout à l’heure Donato Giuliani, de l’Institut français à Sarajevo a énoncé la question qui désormais s’impose : comment peut-on mesure la souffrance humaine ? Il développe une action à Sarajevo, là où l’Europe n’a malheureusement guère brillé par son efficacité.

Pourquoi sommes-nous rassemblés autour de cette Convention de l’Unesco ? Pour répondre à cette question, je partirai d’un exemple que vous avez tous lu : un roman d’Albert Camus, L’étranger. Dans ce roman, qui au passage est le récit d’un meurtre commis sans raison sur un Arabe, il n’y a aucune morale collective, aucun mode d’emploi sur ce que nous devons faire de notre vie et de notre liberté. Pourtant en le lisant, ou en lisant un roman de Yachar Kemal, ou de Milan Kundera, je redécouvre mes émotions, je me retrouve face à moi-même, face à ce qui me parle ou ne me parle pas, face à ce que je crois être. Comme si à chaque fois, et pour chacune et chacun d’entre nous, le « connais-toi toi-même » revenait nous troubler, nous inviter à aller plus loin dans la connaissance de soi…

Mais ce faisant, ce que je redécouvre en moi-même, c’est ce qui me lie à l’humanité toute entière ; ce que je redécouvre c’est moi, mais c’est aussi l’Autre. Mystère de la création: plus je me cherche en elle, plus je trouve l’humain, l’humanité, l’universalité de l’humanité. C’est pourquoi, Mesdames, Messieurs, contre tout ce qui tend à la réduire, nous avons raison de défendre la création.

© Richard Miller

Richard Miller, le 2015-10-26