Richard Miller


Discours pour l'inauguration de l'exposition Paul Hymans

Discours pour l'inauguration de l'exposition Paul Hymans, à l'ULB, le 24 mars 2015

Monsieur le Recteur,

Monsieur le Ministre Willy Borsus,

Mesdames,Messieurs les parlementaires,

Mesdames,Messieurs les représentants à titres divers de la communauté académique de l’Université Libre de Bruxelles, ainsi que de l’Académie Royale de Belgique,

Soyez certains que celui qui prend la parole devant vous, et qui se souvient avoir passé quelques-unes des plus belles années de sa vie au sein de notre université,ressent comme un honneur le fait de participer à l’inauguration de la présente exposition pour le cent-cinquantième anniversaire de la naissance du Ministre d’Etat Paul Hymans, lequel fut également le président de la première Assemblée de la Société des Nations en 1920.

Vous me permettrez d’évoquer deux évènements qui m’ont marqué de façon personnelle, et qui ont trait à Paul Hymans. Il me paraît intéressant de commencer de la sorte,car nous serons immédiatement conduits au cœur du politique, et donc au coeur de l’action et de la pensée de celui qui a donné son nom au premier centre d’études du parti libéral belge.

Le premier évènement va peut-être surprendre certains. Il y a plus de trente ans, j’étais un jeune collaborateur du jeune président du PRL, Louis Michel. Mon bureau était installé rue de Naples à Ixelles dans les locaux du Centre Paul Hymans.Or, le 15 octobre 1984, le bâtiment du Centre Paul Hymans fut détruit par un attentat à la bombe commis par les Cellules Communistes Combattantes, les CCC.En plus de l’émotion, et de l’inquiétude – je n’avais plus de bureau, toutes mes documents avaient été détruits… - une conviction s’est installée en moi,qui ne m’a plus jamais quitté depuis lors : les ennemis de la démocratie,le fanatisme terroriste, attaquent les êtres humains, détruisent les bâtiments,et les institutions, mais ils commencent par vouloir annihiler la pensée de l’autre. Ceux qui veulent mettre à bas la démocratie, brûlent les livres comme les nazis, réécrivent le savoir scientifique comme les staliniens, détruisent les œuvres d’art comme les Talibans. La Terreur s’en prend d’abord aux idées. Et à mes yeux, chers amis, la destruction du Centre Paul Hymans est demeurée le rappel d’un combat nécessaire, celui du combat libre-exaministe – tel que Paul Hymans l’a incarné durant toute sa vie – c’est-à-dire du combat pour la liberté de penser et pour la liberté d’exprimer la pensée.

Ma deuxième rencontre « personnelle » si j’ose dire, eut lieu une dizaine d’années plus tard, vers 1995. J’étais devenu alors le chef de cabinet un peu moins jeune du président Louis Michel. Notre parti était dans l’opposition depuis 12 ans – ce qui n’était pas grand-chose quand on pense à la cure d’opposition de 30 années qu’ont connue les amis libéraux de Paul Hymans - nous venions de perdre un autre grand nom du libéralisme, Jean Gol. Louis Michel décida alors une refonte complète de la doctrine et de la philosophie du PRL.Comme chef de cabinet, je fus chargé de l’organisation des Congrès menant à la redéfinition du libéralisme souhaitée par le président. J’organise une première réunion des collaborateurs. Parmi eux, quelqu’un dont je citerai le nom,Bernard Decock, impressionnant par son intelligence, déclare alors :« Si on veut réussir ce travail de refondation doctrinale, il faut commencer par relire tout Paul Hymans » ! En bon chef, ou en chef malin, je n’ai rien dit… et je suis allé relire Paul Hymans, dans le livre que lui a consacré Robert Fenaux. Ces éléments ont, à leur façon, conduit au« libéralisme social ».

Depuis, les années ont passé, le Centre d’études Paul Hymans a été remplacé par le Centre Jean Gol, que dirigea notre ami Hervé Hasquin, à qui je succède aujourd’hui.Mais la pensée de Paul Hymans, fondatrice d’un libéralisme réformateur, ouvert,et humaniste, est demeurée vivante, et c’est bien ce libéralisme-là que l’on entend aujourd’hui lorsqu’Olivier Chastel met en avant la dimension authentiquement sociale du libéralisme. En 1901 se dressant contre « le conservatisme étroit et têtu », Paul Hymans écrivait dans La Belgique au XXème siècle : « … Nul ne peut vivre pour soi.Ainsi le bien de l’individu et le bien social se lient, et à la notion de l’individualisme se substitue la notion de la solidarité, faite de droits et de devoirs, de services réciproques, obligeant chacun à donner quelque chose de lui-même à autrui et à la société. L’idée de solidarité planera sur le siècle.Qui ne le comprendra pas ou prétendra se soustraire à son empire, sera destitué. Voilà ce dont il faut que le libéralisme se pénètre ».

Autre exemple d’actualité de sa pensée et de ses écrits : la distinction entre libéralisme et capitalisme, que j’ai moi-même reprise et essayé humblement de conceptualiser ! C’est dans l’ouvrage de 1926, intitulé L’esprit public et les idées libérales que je l’ai lue pour la première fois – sous la plume de Paul Hymans ! Toutes les notions, tous les principes, toutes les valeurs qui fondent la démocratie libérale – au sens large du terme -, qui fondent le système représentatif, le suffrage universel, l’enseignement obligatoire, la solidarité sociale, l’esprit de réforme, la force de la liberté et la contrainte de la responsabilité… tous ces éléments sont abordés, traités, analysés, anticipés, à travers ses écrits.

Je pourrais dès lors dresser un faisceau de parallèles entre un débat d’aujourd’hui, et ce que Paul Hymans a pu penser de ce sujet à son époque : les finances, les banques, la guerre, les religions, les droits humains, la lutte des classes …,mais l’actualité de sa pensée - oserais-je dire l’intemporalité de sa pensée et de ses écrits - est telle qu’il me serait impossible d’être exhaustif sans être lassant. Bon ! Allez, quand même un petit mot sur la lutte des classes.Voici ce qu’il écrit : « … les ouvriers sont des associés à la production…Le problème est de concilier, de rapprocher, d’harmoniser les intérêts, non d’organiser la guerre et de préparer la victoire des uns sur les autres,c’est-à-dire l’oppression des uns par les autres » (p. 431). C’est ce point de vue qui a prévalu et qui a conduit notamment à la concertation sociale, chère à nos yeux.

Je terminerai en soulignant deux aspects. Le premier, c’est la qualité de l’écriture. La clarté de l’argumentation, la limpidité des phrases qui pourtant « disent »toutes quelque chose ! Il n’y a pas chez Paul Hymans de formules à l’emporte-pièce, pas de phrases pour ne rien dire. Rien d’alambiqué, des mots simples mais qui portent à l’essentiel. On répète souvent l’aphorisme de Nicolas Boileau : Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément. Je n’ai jamais été très d’accord avec cette façon de voir, car penser ou concevoir n’est pas facile, développer une pensée politique qui dépasse les faits, qui dégage une lecture clairvoyante, qui apporte une impulsion nouvelle à l’analyse, est réellement difficile. Pourquoi ? Parce que, comme le montre très bien un professeur de votre université, Lambros Couloubaritsis, les enjeux politiques sont toujours porteurs de la complexité de la vie en commun, de la multitude des intérêts, et de cette puissance qui passe à travers nous et qui est le souffle de l’Histoire, la réalité sociale-historique qui s’introduit,s’intercale, entre ce que les hommes souhaitent atteindre et le résultat auquel ils aboutissent. Or, et c’est ce qui est admirable chez Paul Hymans, cela il l’affronte,saisissant la complexité du politique pour ensuite pouvoir l’exprimer, et se faire entendre.

Enfin, davantage que d’actualité, peut-être pourrions-nous parler de l’urgence qu’il y a à relire les prises de positions qui furent les siennes à propos de l’enseignement de la religion et de la morale. Je reprends quelques passages de Hymans sélectionnés par Fenaux (p. 424) : « Le libéral a toujours été et sera toujours un« homme d’école ». Il cherchera à instruire… Le libéralisme c’est aussi l’école du civisme… Liberté signifie responsabilité. Sans liberté, sans responsabilité, la notion du devoir s’efface… ». Sur base de ces principes, l’idée de la neutralité scolaire apparaît. Ce sera la dernière citation que j’emprunte à une personnalité riche de cœur, à un libre-exaministe exemplaire, à un homme politique authentique, à un penseur libéral sans concession : « On peut ne pas aimer l’idée de la neutralité. Mais il est un mérite qu’on ne peut lui refuser : c’est qu’elle répond à une très noble conception de l’éducation et de la vie sociale. Vouloir rapprocher les enfants et leur apprendre à s’aimer et à se respecter les uns les autres. C’est un bel idéal qui commande le respect ».

Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Je vous remercie pour votre attention, et adresse des remerciements à tous ceux qui ont rendu possible cette importante exposition, en particulier notre ami Pierre Goldschmidt, tout en vous redisant combien je me sens honoré d’avoir pris la parole devant vous en hommage à Paul Hymans.

© Richard Miller

Richard Miller, le 2015-03-24