Richard Miller


Relire Jan Patočka. Repenser l’Europe.

Ce 13 mars 2017, il y aura quarante ans que la police communiste tchèque a tué Jan Patočka. Opposant aux deux totalitarismes nazi et communiste qui avaient successivement écrasé l’Europe de l’Est, Patočka est l’auteur d’une oeuvre philosophique intense – enseignée en grande partie dans la clandestinité – articulée à la question du sens de l’Europe. Davantage qu’un hommage rendu à la mémoire de celui qui avait, à l’invitation de Václav Havel, accepté d’être le porte-parole de la Charte77, le présent article voudrait faire entendre l’urgence qu’il y a, pour les Européens d’aujourd’hui, à redécouvrir l’authenticité européenne de Patočka. Urgence, car en ce début du 21ème siècle, même les mots « authenticité européenne » courent le risque de ne plus être entendus. En 1977, les pays d’Europe centrale étouffent sous le communisme et la peur de Moscou. Le continent européen est, pour quelques années encore, coupé en deux par le « rideau de fer ». A Patočka, l’Europe apparaît alors comme ce qui a sombré durant les deux Guerres mondiales, et comme ce que les deux grandes puissances, l’Amérique et la Russie, ne laisseront pas renaître (Platon et l’Europe, p.17). Mais l’Europe, écrit-il, est aussi ce qui était porteur d’une perspective, d’une possibilité « de faire du monde humain un monde de la vérité et de la justice » (Op.cit., p.44). C’est pourquoi, le penseur dissident Jan Patočka va porter au plus loin que ses forces intellectuelles et physiques le lui ont permis, la pensée de ce que pourrait/devrait être « l’Europe après l’Europe ». La situation historique et politique de l’Europe centrale avait en effet de quoi susciter une analyse critique, lucide de ce que peut être l’Europe ainsi que les limites de ce pouvoir-être. S’il fut un « incurable » européen, en recherche et en demande d’Europe, Patočka n’a pas commis l’erreur d’une affirmation à priori, et arrogante, de la supériorité des valeurs européennes. Tout chez lui est recherche d’un fondement humain « commun à toutes les formes d’humanité, si diverses soient-elles » (Liberté et sacrifice, p.212). Dès lors, qu’est-ce qui distingue l’Europe ? C’est, précisément, d’avoir été pionnière dans la recherche d’un tel fondement humain, d’avoir posé les conditions de possibilité de celui-ci. Après l’effondrement du système communiste, vint la réunification de l’Allemagne, et – selon les Européens de l’ouest - l’élargissement aux populations asservies par Moscou, alors que celles-ci y voyaient la réunification tant espérée. Malheureusement, très vite, le « rêve » européen, la construction européenne initiée au lendemain de la deuxième Guerre mondiale a fait place à un mélange complexe de droit, de gestion et d’intérêts nationaux. Aujourd’hui, les citoyens, du centre, de l’ouest, de l’est…, se réveillent du rêve européen avec un goût amer : erronément ou avec raison, ils ont le sentiment que l’Europe n’est plus la leur. Les voies de la pensée, de l’enseignement, de la culture, de l’information n’ont pas retenu l’attention des gestionnaires. En retour, l’Europe des gestionnaires ne retient plus l’attention des citoyens. Lors des conférences sur « La crise de l’humanité européenne et la philosophie » prononcées à Vienne et à Prague (à l’invitation de Jan Patočka) en 1935, Edmund Husserl avait prédit que « Le plus grand danger de l’Europe, est la lassitude » (La crise des sciences européennes, p.382). Philosophes, écrivains, artistes, intellectuels n’ont pas droit à la lassitude, à l’assoupissement des valeurs, car leur responsabilité va plus loin que le temps présent, elle configure le monde de demain dans lequel vivront les enfants d’aujourd’hui. Les représentants politiques européens n’ont pas davantage droit à la lassitude. Leur responsabilité est d’affronter l’âpreté du temps présent, de surmonter les tensions, de travailler à endiguer les crises. La responsabilité politique est donc ancrée à une situation présente, mais celle-ci « diffère du tout au tout suivant que ceux qui se trouvent dans cette situation capitulent ou ne capitulent pas » (Platon et l’Europe, p.10). Telle est la différence qui ouvre l’action politique sur demain. La vie politique, écrit Patočka, est « un non-enracinement permanent (…) le péril auquel elle est constamment exposée, est toujours à affronter. C’est uniquement dans ce s’expliquer avec le péril affronté sans crainte que la vie libre peut se déployer » (Essais hérétiques, p.52). Et de conclure, que cela, seule le peut la démocratie, car le « s’expliquer avec » est proprement l’essence de la démocratie. L’Union européenne connaît une succession de crises majeures (finance, dettes souveraines, Grèce, Brexit, terrorisme, réfugiés…) dont aucune n’est à l’heure actuelle complètement surmontée. La nécessité d’une Défense et d’une politique étrangère communes est rendue chaque jour plus évidente, voire urgente. Des initiatives de relance économique et d’adaptation institutionnelle sont en discussion sous la conduite de Jean-Claude Juncker. Et c’est tant mieux. Mais si le peuple d’Europe n’est pas, cette fois, davantage étroitement associé au projet européen, par des initiatives citoyennes, par l’enseignement, par l’information, par la culture, par la traduction et l’apprentissage des langues, par la Recherche scientifique et humaine…, cela n’aboutira pas. Aucune entité politique n’a jamais existé sans peuple. Ni de démocratie sans demos. Jan Patočka, en 1977, sous la dictature communiste, a eu le courage en évoquant « l’Europe après l’Europe » de préserver ce qui fait l’âme de celle-ci : l’affirmation de la dignité de chacun (« Ce qui est nécessaire, c’est de se conduire en tout temps avec dignité »), ou encore la capacité de fonder l’ensemble des activités humaines sur une perspective valable pour tous. Des Etats comme la Pologne ou la Hongrie peinent aujourd’hui à aller en ce sens. C’est exact. Mais c’est de l’Union européenne elle-même que doivent renaître les visées humanistes premières. C’est à travers l’Union européenne que pourront être assumés les combats nouveaux dans un monde nouveau … et terriblement menaçant. Lire Patočka, en même temps que différents auteurs nés dans « l’autre » Europe , celle qui a cruellement souffert durant plusieurs décennies de l’absence, précisément, d’Europe, peut constituer, pour nous, un formidable encouragement à construire ensemble « l’Union européenne après l’Union européenne ». © Richard Miller Ce texte a été publié sur le site du journal Le Soir http://plus.lesoir.be/84283/article/2017-03-02/relire-jan-patocka-et-repenser-leurope

Richard Miller, le 2017-03-13