Richard Miller


« Syriana » de Stephen Gaghan

« Syriana » est le mot utilisé par la CIA pour désigner une vision remodelée du Moyen-Orient, de cette région du monde qui a vu naître les civilisations et les monothéismes. Région aussi où, depuis les Perses et les Grecs, se sont toujours succédé les conflits avec l’Occident.

Ce film de Stephen Gaghan, produit par la Warner, donc par l’industrie cinématographique hollywoodienne, est le premier à filmer la dimension géo-économico-politique de la mondialisation. Ce qui en fait une œuvre importante. D’autant plus importante, qu’émanant du cœur même du cinéma américain, elle découvre et montre « une mondialisation moins simple que le modèle d’expansion classique (…) ère globale où les Etats-Unis jouent un rôle dominant, mais où la conformation de l’espace, du temps, des imaginaires, est loin d’être entièrement modelisée par les schémas américains » (Jean-Michel Frodon, Les cahiers du cinéma, n°609, p.19).

L’intrigue est multiple. L’héritier d’un émirat arabe, Nasir, décide d’accorder des droits de forage à une compagnie chinoise au détriment du géant texan Connex Oil. Pour tenter de revenir sur le marché Connex, rachète une petite compagnie Killen, opération qui attire l’attention du Ministère de la justice. C’est un avocat noir, Benett Holiday, qui doit veiller au bon déroulement de l’opération. Bob Barnes, vétéran de la CIA, se voit proposer une dernière mission : éliminer le prince Nasir. Bryan Woodman, expert, participe avec sa famille à une réception organisée dans un somptueux hôtel par ce même Nasir. Mais son jeune fils meurt accidentellement, électrocuté dans la piscine. Ces événements auront une influence sur la vie d’un jeune ouvrier pakistanais. Celui-ci, accueilli dans une école coranique sera enrôlé par le terrorisme islamiste.

La complexité est renforcée par la structure discontinue du récit. Ce n’est qu’après avoir parcouru, par l’entremise d’une caméra très mobile, les pièces du puzzle que celles-ci (pétrole, émirat, Hezbollah, capitalisme chinois, lobbies, fusions d’entreprises, guerre des services secrets, terrorisme…) vont se réagencer sur les bords du Golfe Persique en un final de destruction, de mort et de feu.

Ce qui est à l’œuvre dans Syriana, ce sont des forces. De natures différentes mais qui toutes sont amenées à se téléscoper et à se recomposer en fonction de la nouvelle configuration d’un « monde mondialisé ». Les vecteurs et intensités des forces traditionnelles en sont modifiés, relativisés. C’est cette transformation des repères et rapports qui s’opère et se tisse dans Syriana. Ce qui importe n’est pas la morale que l’on croit en tirer au premier abord (du genre : pouvoir et argent sont liés, les Etats-Unis entendent dominer le monde, seule la famille importe,…) mais bien plutôt le fait que la mondialisation déconstruit tous les repères et toutes les valeurs. Ceux-ci semblent ne plus être que des simulacres vidés de leur authenticité, incapables, en tant que tels de garantir la rencontre et le dialogue entre les populations et les cultures. Syriana montre l’urgence d’une redéfinition des valeurs à l’échelle du monde mondialisé ; redéfinition concrète, fondée sur l’infinie diversité des situations humaines.

Par exemple, le vecteur père/fils, repère et valeur de toute société, est omniprésent dans le film. Mais il l’est, en étant comme vidé de son contenu. Et ce, à partir de situations multiples, contradictoires, a priori étrangères les unes aux autres, pourtant interconnectées par le monde mondialisé. Le fils de l’agent de la CIA, interprété par un Georges Clooney –lui-même physiquement transformé pour les besoins du film, rejette ses parents qui ne sont à ses yeux que des « menteurs professionnels ».

L’avocat noir qui accepte, par ambition, les règles du business blanc rejette son vieux père, alcoolique. Celui-ci, en retour, nie, par son silence et son regard perdu, l’existence même de ce fils qu’il ne reconnaît plus pour sien. L’émir trahit son fils héritier ; trahison dont il ne peut ignorer qu’elle va conduire inéluctablement à l’assassinat de celui-ci. Le golden boy de la consultance financière (Matt Damon) venu appâter l’émir est à l’origine de la mort accidentelle de son fils. Abandonnant son épouse et son deuxième fils à la douleur et au deuil, il accepte de travailler au service de l’émir.

Travail qui s’apparente fort à un dédommagement pour la mort de son enfant, ce qu’il souligne une seule fois par un rageur « Et combien vous me donnez pour mon autre gamin ? ». Enfin, un père Pakistanais et son fils sont des travailleurs émigrés, sans emploi, traités comme de la racaille. Le père vit avec le souvenir des neiges de son pays où est restée son épouse. Il n’est plus en prise sur la réalité. C’est le fils qui, pour le père (au double sens de « en faveur de » et « en lieu et place de ») mourra en kamikaze. Une scène, à la fois sobre et atroce, montre le fils étreindre silencieusement le père, lequel pressent que son enfant lui échappe. Peu après, à la proue d’une embarcation transportant le missile, la figure vivante est celle de ce fils perdu faisant corps avec la mer, juste avant l’explosion finale. Remarquons au passage que l’eau est un « élément » important du film. Origine de la vie, elle est ici comme transvasée en des lieux de mort –la mer du Golfe Persique, la piscine de l’hôtel-, ou de vide et de trahison : la piscine en bord de mer (rappelant les œuvres de David Hockney) où Barnes (Clooney) rencontre celui qui sera son bourreau.

Si l’acte terroriste détruit les installations de la Connex Oil, Compagnie qui est à la base de l’assassinat de l’émir porteur d’aspirations démocratiques et progressistes, il est néanmoins évident que là n’est pas la raison qui motive ceux qui ont manipulé l’esprit du jeune Pakistanais au point de lui faire accepter de « mourir en martyr ». Et ce, comme si les forces opposées ne pouvaient même pas se reconnaître, être clairement identifiées en tant qu’ennemies. Qui tue qui ? Qui sauve qui ? Ainsi est-ce par un chef du Hezbollah qui avait probablement ordonné lui-même celle –ci que Georges Clooney est soustrait à la torture.

Vers 465 avant notre ère, Hérodote, parcourant cette même région à laquelle le film donne le nom américain de Syriana, écrivait « En temps de paix les fils ensevelissent leurs pères ; en temps de guerre les pères ensevelissent leurs fils ». Syriana est le premier film d’une humanité faisant la guerre à l’humanité. Pour montrer ceci, Stephen Gaghan filme un temps où les pères provoquent la mort de leurs fils.

© Richard Miller

Richard Miller, le 2006-04-19