Richard Miller


Le 7ème art de la démocratie

Ce texte a été publié sous des formes légèrement différentes par les quotidiens Le Soir et l’Echo, le 1er février 2007

A l’instar de ce que fut le théâtre pour la démocratie athénienne, le cinéma, en tant qu’il est à la fois création, technologie et industrie, est le lieu où les démocraties, dans le monde/mondialisé d’aujourd’hui, se montrent, se voient et s’interrogent. Sur la page blanche de l’écran, celle révélée par la splendide ouverture des Hommes du Président (Pakula) et sur laquelle d’emblée s’écrit (du grec, graphein) la liberté inconditionnelle de la presse, les principes fondateurs de la démocratie sont à l’œuvre : droit de s’exprimer, de se déplacer, de s’assembler, de travailler, de créer, de vivre avec sécurité, dans la justice et la dignité…Toutefois, ce que l’œuvre d’art cinématographique renvoie à la société n’est pas un reflet neutre –l’écran n’est pas un miroir-, mais une image qui inquiète, qui ne laisse pas en quiétude, qui problématise la réalité concrète de la vie au sein de cette société et ce, quels que soient ses principes fondateurs. Si toute société a besoin de cette projection critique d’elle-même, de ses inquiétudes et insuffisances, auxquelles doivent répondre les réformes nécessaires, seul le système démocratique en a la capacité et la force.

Penser le cinéma, et non pas le définir1, avec les yeux de la démocratie ce n’est pas vouloir nier que des idéologies ennemies de celle-ci (fascisme et communisme) aient pu engendrer des films de premier plan, dont ceux d’Eisenstein. Ce n’est pas non plus faire l’impasse sur les contenus culturels propres aux cinématographies non occidentales, comme l’œuvre de l’Indien Satyajit Ray. Toutefois, croire que parce qu’il existe des différences d’ordre culturel, l’idée démocratique devrait être rejetée sous prétexte que celle-ci serait porteuse d’occidentalisation, constitue une erreur dramatique. Amartya Sen, Indien lui aussi et Prix Nobel d’économie, a démontré que la première chose dont toute population, y compris et surtout si elle est pauvre, a le plus urgent besoin, est la démocratie : « ...ce sont les différentes libertés politiques existantes au sein d’un Etat démocratique (…) qui incarnent la véritable force responsable de l’élimination des famines »2. Il a pu également remettre en cause l’a priori selon lequel la démocratie ne serait propre qu’à l’Occident, en rappelant notamment qu’en 1947, avec son accession à l’indépendance, l’Inde est devenue la plus grande démocratie du XXème siècle en faisant « aussi appel aux traditions propres à l’Inde »3 .

Enfin, à qui objecterait que quelques films de qualité ne suffisent pas à contrecarrer la masse de productions dont rien n’est à retenir, je rappellerai ces quelques lignes de Deleuze : « L’énorme proportion de nullité dans la production cinématographique n’est pas une objection : elle n’est pas pire qu’ailleurs (…) Les grands auteurs de cinéma sont seulement plus vulnérables, il est infiniment plus facile de les empêcher de faire leur oeuvre (...) Le cinéma n’en fait pas moins partie de l’histoire de l’art et de la pensée, sous les formes autonomes irremplaçables que ces auteurs ont su inventer, et faire passer malgré tout. »4. Je remarque, au passage, sur ce point, que le « chiche » que m’avait adressé lors d’un débat télévisé l’immense André Delvaux, à propos de l’instauration, au profit de la création cinématographique, du Tax-shelter en Belgique a pu être rencontré grâce à un travail conjoint avec Didier Reynders.

La création du cinéma et la naissance de démocraties libérales sont deux processus historiques à peu près concomitants5. Durant le XXème siècle, le cinéma a accompagné la victoire des démocraties sur les totalitarismes de gauche et de droite, sur le communisme et le national-socialisme ; il fut contemporain des conflits mondiaux, de la décolonisation, de la Guerre froide et de l’effondrement de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques.

Au fil du temps, la réalisation et la diffusion d’un film ont fait appel à toujours davantage de technologie, mais en tant qu’oeuvre d’art, le film demeure un « lieu de pensée », lieu où l’être humain développe et exprime une pensée de ce que signifie vivre, à la fois sur le plan personnel et sur celui de la vie en société. Quant à la dimension technologique inhérente au cinéma c’est elle qui fait que, de nos jours, celui-ci est devenu un « lieu » privilégié du questionnement que notre société est capable de porter sur le monde/mondialisé.

Les termes mondialisation et globalisation ne désignent pas un même phénomène. La globalisation, essentiellement nord-américaine, est un projet qui veut amener les populations mondiales à consommer les mêmes productions (au profit de ceux qui sont les seuls à les détenir) en adhérant à un même modèle de société. La mondialisation, elle, est un ensemble de processus divers qui mettent en relation de multiples façons des populations différentes. La mondialisation est une émanation du libéralisme, bénéfique pour les populations à la condition que les principes du libéralisme soient, non pas abstraitement déclarés « universels », mais concrètement « universalisés », c’est-à-dire qu’ils prennent en compte les identités, les aspirations et les intérêts des différentes populations, en s’opposant à toute forme d’obscurantisme ou de fondamentalisme. Bref, qu’au monde/mondialisé corresponde ce que l’on pourrait appeler un mondolibéralisme que l’Union européenne, notamment à travers la Déclaration de Laeken et le Projet de Traité constitutionnel, me paraît être aujourd’hui la seule entité politique à incarner.

Le cinéma à cet égard présente une ambiguïté fondamentale : instrument puissant de la globalisation, il est aussi un formidable outil d’affirmation des identités culturelles à l’encontre de celle-ci. Sous cet angle, deux thèmes sont décisifs dans le cinéma d’aujourd’hui. Celui de l’enfance qui ne serait plus image de vie, mais image de mort, image d’enfants qui meurent ou tuent (L’interprète, Pollack ; Syriana, Gaghan ; Babel, Iñarritu ; Volver, Almodolvar ; Un film parlé, de Oliveira). Et celui de la frontière, non plus vue comme limitation territoriale de droits et libertés définis constitutionnellement, mais comme lieu ou non-lieu d’inhumanité (Babel, De l’autre côté, Akerman ; Trois enterrements, Lee Jones ; Free Zone, Gitaï ; Intervention divine, Suleiman ; The Village, Night Shyamalan).

La désespérance vécue par des millions d’enfants dans le monde, l’horreur des enfants-soldats, ainsi que la peur qui sépare et enferme des populations de part et d’autre des frontières, sont deux défis majeurs posés à l’équilibre du monde/mondialisé. Des défis qui appellent des réponses, et un équilibre qui ne peut être atteint que par des politiques fondées sur les principes concrètement « universalisés » de la démocratie libérale. Le cinématographe, en tant qu’il met l’image en mouvement (du grec, kinesis), met aussi la démocratie en mouvement : Congo River (Thierry Michel).

© Richard Miller

1 Cf. Manoel de Oliveira, Repenser le cinéma, in Trafic, n°50, 2004, p.37.

2 Amartya Sen, L’économie est une science morale, Paris, La découverte, 1999, p.55.

3 Amartya Sen, La démocratie des autres Pourquoi la liberté n’est pas une invention de ’Occident, Paris, Payot, 2005, p.23.

4 Gilles Deleuze, Cinéma I L’image-Mouvement, Paris, Minuit, 1983, p.8.

5 Cfr l’ouvrage de Shlomo Sand, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Tel-Aviv, Le XXe siècle à l’écran, Paris, Le Seuil, 2004.

Richard Miller, le 2007-02-01